‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 31 sur 89 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Je lis semblant d’être étonné, bien que je ne pusse m’empêcher d’éclater de rire en voyant la surprise que témoignait mon pauvre ami. 11 est certain que l’affreuse odeur qui s’échappait de cet abominable vautour était absolument la même que celle de la charogne d’antilope que nous avions vue quelques instants avant ; et c’est lorsque cette puanteur avait frappé les narines de Ben que celui-ci avait fini par croire que son gibier n’était pas un dindon. Il aurait parfaitement reconnu le vautour de Pondichéry, qu’il avait vu dans l’Inde, ou bien le griffon de couleur jaunâtre, qu’il avait rencontré à Gibraltar et sur les bords du Nil. Mais celui qu’il venait de tuer, bien plus petit que les deux autres et se rapprochant beaucoup plus de la dinde, ne se trouve qu’en Afrique et sur la côte occidentale. J’ai été, depuis cette époque, dans presque tous les pays du monde, et je n’y ai jamais rencontré de vautour de cette espèce : il n’est donc pas étonnant que mon

compagnon n’ait pas pu le reconnaître, puisque c’était la première fois qu'il venait dans ces parages.

L’expression qui couvrit la figure de Ben, lorsqu’il jeta au loin sa bête puante, avait quelque chose de si drôle, que j'en aurais bien ri si je n’avais craint d’ajouter au dépit qu’il paraissait éprouver. Désirant, au contraire, lui faire oublier sa déconvenue, je m’approchai de la bête immonde, je feignis d’être étonné, je reconnus qu’effeetivement c’était bien un vautour; et, la laissant à la place où Ben l’avait envoyée, nous poursuivîmes notre course au hasard, avec l’espoir de rencontrer quelque gibier dont la chair fût plus appétissante.

A peu de de distance de l’endroit où Ben avait jeté son vautour, nous entrâmes dans une grande forêt de palmiers, dont la vue donnait satisfaction à l’un de mes vœux les plus ardents. Si jamais, en pensant aux rivages lointains, j’avais désiré quelque chose , c’était de contempler ces arbres d’une nature particulière, qui n’existe que dans les pays les plus chauds du globe, et dont j’avais lu tant de descriptions dans mes livres de voyage. En face de cette forêt de palmiers, je comprenais que les récits les plus brillants ne donneront jamais qu’une idée imparfaite des beautés de la nature ; de tous les chefs-d’œuvre

qu’elle a produits, je n’ai rien vu qui m’ait causé plus de ravissement.

Il y a beaucoup de palmiers qui ne se réunissent point de manière à constituer des forêts : ils

Le palmier oléifère (elaïs guineensis). (Page 1 2.)

poussent isolément ou par groupe de deux ou trois individus mêlés à d’autres arbres : et dans le nombre des espèces de palmiers, qui s’élève, dit-on, à un mille, vous pensez bien qu’il s’en

trouve de beaucoup moins belles les unes que les autres : on en voit d’informes, de tortues, de rabougries; quelques-unes même déploient leurs palmes sur la terre et n’offrent point de stipe 1 .

Mais les palmiers qui constituaient la forêt où nous venions de pénétrer appartenaient à l’une des plus nôbles familles de cette magnifique tribu. J’ignorais alors quelle en était l’espèce ; j’ai appris plus tard que c’était le palmier oléifère, que les Africains de la côte occidentale appellent mava, et les savants elaïs guineensis.

Il a quelque ressemblance avec le cocotier, dans la famille duquel les botanistes l’ont placé; d'une grosseur médiocre (c’est tout au plus s’il acquiert 90 centimètres de tour), il s’élance à une hauteur de trente mètres, où il se couronne de feuilles semblables à d’immenses plumes d’autruche, qui retombent gracieusement en forme de parasol; chacune de ces feuilles est longue d’environ cinq mètres : elles appartiennent au genre que l’on nomme pennées, c’est-à-dire qu’elles sont composées de folioles nombreuses, disposées parallèlement comme les barbes d’une plume; chaque foliole de ces feuilles a la forme d’une rapière, et sa longueur est de quarante-

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