‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 33 sur 89 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Nous avions l’ait plus d'un mille à travers cette forêt merveilleuse, et malgré sa beauté nous désirions vivement d’en sortir au plus vite : non pas qu’elle fût obscure; les palmes .qui tamisaient les rayons du soleil nous préservaient de sa chaleur sans nous priver de sa lumière; la scène était riante et l’effet toujours magique. Mais il n’était rien moins qu’agréable de parcourir ces lieux enchantés : le sol était couvert de noix d’élaïs, comme le dessous des pommiers après une nuit d’orage, bien plus encore; en maint endroit les fruits se trouvaient tellement pressés qu’il devenait impossible de 1 ne pas les écraser; vous glissiez alors au milieu de cette pulpe gommeuse, tenace comme de la poix, et dans laquelle se trouvaient des myriades de noyaux qui rendaient la marche excessivement pénible ; parfois une grappe entière s’attachait à vos chaussures; il fallait s’arrêter continuellement pour se dégager de ces entraves; nous n’avancions qu’en chancelant, et ce

n'est qu’au bout d'une heure que nous pûmes nous retrouver à la lisière du bois.

Nous l'atteignîmes enfin, après mille et mille peines, et je fus enchanté d’apercevoir des arbres d’une espèce différente, beaucoup moins beaux, à vrai dire, mais qui permettaient d’errer sous leur ombre sans courir le risque de tomber à chaque pas ou de se donner une entorse. Toutefois, après avoir cheminé quelque temps sous la voûte épaisse de cette nouvelle forêt, nous commençâmes à désirer de nous retrouver dans la plaine; aucun gibier n’apparaissait à nos regards ; d’ailleurs, pour celui qui a toujours vécu dans un pays découvert, les grands bois sont fort peu attrayants; on est frappé tout d’abonj dé leur aspect majestueux, mais on ne tarde pas à se fatiguer de la monotonie qu’ils présentent; tous les arbres sont pareils, tous les points de vue sont les mômes ; la couche épaisse de feuilles mortes que vous foulez en marchant produit un son que vous vous lassez d’entendre, et vous aspirez bien vite à . vous retrouver dans un endroit où le ciel bleu se déploiera sur votre tète, où l’horizon est sans bornes, et où l’herbe fine et verte formera sous vos pieds un tapis aussi moelleux qu’il est agréable à voir.

Mon compagnon était du même avis, d’autant plus qu’il espérait trouver du gibier lorsqu’une

A IA MER

fois nous serions aans la plaine. Nos souhaits furent bientôt réalisés. Nous n'avions pas franchi un quart de mille depuis l’endroit où nous avions quitté les élaïs, quand nous vîmes tout à coup le soleil ruisseler entre les arbres et un coin du ciel apparaître. Nous courûmes dans cette direction, où il devait exister tout au moins une clairière ; et quelques instants après nous étions sur le bord d’une plaine immense, qui s’étendait à perte de vue. Çà et là s’élevaient quelques arbres magnifiques, soit isolés, soit en bouquet, et si heureusement placés qu’on aurait dit un parc admirable, dessiné avec art; mais on n’apercevait ni maison ni cabane, rien qui annonçât la présence de l’homme.

Quant à des animaux, il y en avait de charmants qui paissaient dans la prairie; Ben les qualifia du nom de daims, bien que ce fussent des antilopes, je le voyais à leurs cornes, mais peu nous importait : quelle que fût leur espèce nous étions enchantés de cette rencontre qui nous permettait d’espérer une bonne chasse. Nous nous arrêtâmes un instant au milieu d’un bouquet d’arbrisseaux, pour décider par quel moyen nous approcherions de ce gibier qui excitait notre convoitise; nous n’avions qu’un parti à prendre, celui de nous glisser dans les taillis qui parsemaient la plaine, et d’arriver sans être remarqués des anti-

lopes, à celui qui se trouvait auprès d’eles. Nous voilà donc marchant à demi courbés, ou rampant sur nos mains et sur nos genoux, et finissant par atteindre le bosquet d’où nous voulions attaquer notre gibier. Ce n’était pas sans peine et sans égratignures que nous étions parvenus à nous frayer un passage à travers ce fouillis d’acacias, d’aloès, d’arbustes épineux qui formaient le hallier

Cependant, malgré tous les obstacles que nous avions rencontrés, nous nous étions enfin rapprochés du troupeau. Avec quelle émotion nous vîmes que les antilopes continuaient à pâturer sans montrer d’inquiétude, et qu’elles se trouvaient à belle portée de la reine Anne! Je n’avais pas l’intention de tirer mon pistolet, c eût été gaspiller de la poudre sans aucune chance de réussite, et je n’avais suivi mon compagnon que pour mieux voir ce qui allait arriver.

Je n’attendis pas longtemps; Ben sentait bien qu’il fallait se dépêcher; les antilopes, jusqu’à présent si tranquilles, avaient relevé la tète, et, présentant à la brise leur mufle délicat, elles paraissaient comprendre qu’un ennemi était proche.

Mon camarade abaissa le canon de la reine Anne, le posa sur une branche, visa soigneusement et appuya sur la gâchette du mousquet.

Au même instant, toutes les antilopes détalèrent, et si vite, si vite, qu’elles avaient disparu

avant que l’éclio eût cessé de retentir, lien était certain, disait-il, d’avoir touché la bête qu’il s’était désignée ; mais . les chasseurs n’avouent presque jamais qu’ils ont tiré à faux ; si on voulait en croire les récits qu’ils no manquent pas de • vous faire, le nombre des animaux blessés qui parviennent à s’enfuir dépasserait toute imagination.

Le fait est que le plomb de Ben était beaucoup trop petit pour chasser la grosse bête, et qu’il aurait pu tirer cent fois, en atteignant son but, sans parvenir à tuer un animal de la grosseur des antilopes.

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