‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 34 sur 89 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ben regretta bien vivement de n’avoir pas pris des balles ou tout au moins emporté quelques petits morceaux de fer; quant au plomb, il n’en existait pas d’autre à bord du négrier. Mais au moment de partir, notre ambition n’allait pas jusqu a tuer des antilopes, et nous avions fait nos nréparatifs comme pour chasser la plume aux en-

virons de Portsmouth. Les oiseaux seuls avaient donc à redouter l’adresse de mon compagnon et les oiseaux de petite taille ; car Ben n’aurait pas abattu le vautour s’il ne s’en était approché de manière à le tirer à bout portant. Mais à quoi bon les regrets? Nous étions beaucoup trop loin pour songer à retourner au navire, surtout par cette chaleur dévorante; puis il aurait fallu traverser une seconde fois la forêt d’élaïs, et nous étions bien résolus à faire un long détour pour ne pas y rentrer. Il fut donc décidé que nous nous passerions de balle ou de mitraille ; et Ben rechargeant son mousquet avec son plomb à bécassine, nous nous mîmes en quête d’un gibier plus abordable.

Nous n’avions pas fait beaucoup de chemin, lorsqu’un arbre singulier attira notre attention; il était seul, bien qu’il y en eût à peu de distance quelques autres du même genre, mais infiniment plus petits. Impossible de s’y méprendre, ces derniers appartenaient certainement à la même famille que le gros arbre; néanmoins, ils présentaient avec lui une différence très-grande, et, sans les feuilles particulières qui les caractérisaient, on aurait pu supposer qu’ils étaient d’une tout autre espèce : mais les feuilles absolument pareilles, et quelques autres signes que l’on remarquait tout d’abord, montraient évidemment que

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c’était l’âge qui avait créé cette dissemblance , tout aussi grande que celle qui existe entre un enfant potelé, aux joues roses, et un vieillard au front ridé. Les petits arbres, conséquemment les plus jeunes avaient un ou deux mètres de hauteur et ils pouvaient avoir cinquante centimètres de circonférence ; ce qu’il y avait de curieux, c’est qu’ils étaient moins gros à la base qu’à l’extrémité supérieure, comme si on les avait arrachés et replantés la tète en bas ; leur tronc bizarre ne formait pas une branche, n’avait pas une brindille; il se couronnait tout bonnement d’une grosse touffe de longues feuilles épaisses, droites et roides, qui ressemblaient à des lames de sabre et qui se dirigeaient dans tous les sens, de manière à constituer une masse globulaire. Si vous avez vu des aloès, il vous sera facile de vous représenter le feuillage de cet arbre singulier; toutefois il offre encore plus de ressemblance avec un autre arbre que l’on appelle yucca; c’est au point que plus tard, lorsque je vis des yuccas à Mexico et dans l’Amérique méridionale, je fus frappé de la similitude qu'il y avait entre eux et que je ne doutai pas qu’ils ne fussent de la môme famille, bien que les botanistes les aient classés dans des genres différents.

A cette époque je ne connaissais pas l’yucca, et je n’avais jamais eu l’occasion de voir l’arbre au

singulier feuillage que nous regardions avec surprise.

Ben supposait que c’était un palmier; mais il n était pas habile à distinguer les différentes espèces de plantes et d’animaux, et cette fois encore

Aloês de Guinée.

il se trouvait dans l’erreur. Il fondait son opinion sur l’aspect des jeunes arbres qui s’élevaient autour de leur énorme ancêtre; à vrai dire, leur absence de rameaux, leur tronc arrondi, la couronne de feuilles dont ils étaient surmontés, ex-

pliquaient la méprise de Ben, et tous ceux qui n’ont pas étudié la botanique seraient tombés dans la même erreur. iVux yeux des matelots, chaque arbre dont les feuilles émergent directement du tronc et s’irradient, comme celles de l’aloès, de l’yucca ou du zamia, sont toujours des palmiers. C’est pour cela que Ben n'hésitait pas à trancher la question qui s’élevait entre nous ; il voyait bien que ce n’était pas le même arbre que l’élaïs ou le cocotier, mais il savait qu’il y a dans le monde beaucoup d’espèces de palmiers qui présentent entre elles d’énormes différences : il n’aurait cependant pas voulu me croire si je lui avais dit alors qu’il en existe plus de mille.

Je me serais probablement rangé à l’avis de Ben, car je n’étais guère plus fort que lui en botanique; mais je savais par hasard que ces arbres n’étaient pas des palmiers, je pouvais môme lui citer le nom sous lequel on les désigne, et je Vais vous dire à quelle source j’avais puisé ma science.

Il se trouvait, parmi les livres qui m’avaient été donnés, un volume qui traitait des merveilles de la nature; c’était l’un de mes ouvrages favoris, et je l’avais lu dix ou quinze fois, toujours avec plaisir. Au nombre des merveilles que mon auteur avait dépeintes, figurait un arbre excessivement curieux, que l’on voit aux Canaries et qui est connu sous

le nom de dragonnier d’Orotava. D’après M. de Humboldt, qui en a fait la description, il mesure quinze mètres de hauteur et treize mètres cinquante centimètres de circonférence. Lorsqu’on a fait une incision, la sève qui découle de sa blés sure est d’un rouge sanglant, et pour ce motif elle a été nommée sang-dragon. Cet arbre, du reste, n’est pas le seul qui donne un suc rouge ; il en est d’autres qui offrent cette particularité, et, bien qu’ils appartiennent à des fainillles différentes, ils s’appellent également dragonniers. Celui d'Orotava s’élève d’abord à une vingtaine de pieds sans branches, puis il se divise en rameaux nombreux et trapus, qui se séparent du tronc comme les branches d’un candélabre et qui supportent chacun, à leur extrémité, un des globes de feuilles roides que j’ai décrits plus hauts; du milieu de ces touffes éparses se dresse une hampe de' fleurs disposées de manière à former une pa* nicule, et qui plus tard sont remplacées par de petites noix.

Ce qu’il y a de plus étrange dans le récit de M. de Humboldt, c’est que non-seulement les Espagnols ont trouvé le dragonnier d’Orotava lorsqu’ils vinrent aux Canaries pour la première fois, il y a plus de quatre cents ans, mais que depuis lors c’est à peine s’il agrossi d’une manière appréciable. L’éminent voyageur en conclut que ce dra-

gonnier célèbre est l’un des arbres les plus vieux du globe, et qu’il est peut-être du même âge que l’île de Ténérifle où il s’est développé.

A l’exception de cette conjoncture, qui'est purement philosophique, tout ce que j’avais lu au sujet de cet arbre curieux est matériellement vrai; j’ai visité moi-même les Canaries et j’ai contemplé cette merveille du monde végétal, qui, par malheur, depuis la visite de M. Humboldt a éprouvé un accident fâcheux : pendant un orage du mois de juin 1819 la moitié de la couronne de ce géant, tant de fois séculaire, a été brisée par la tempête ; mais l’arbre continue à végéter ; les habitants d’Orotava, qui ont pour lui une vénération profonde, ont pansé sa blessure et ont inscrit la date de l’événement à l’endroit même où le dragonnier a été frappé.

Grâce aux soins dont il est entouré, je ne doute pas que cet arbre vénérable ne vive encore au moins pendant un siècle.

Vous ne devinez pas ce que le dragonnier d’Orotava peut avoir de commun avec Ben Brace et avec les arbres qui attiraient nos regards ; mais vous allez le comprendre : il était représenté dans le livre où la description m’en avait été donnée; c’était une gravure sur bois grossièrement dessinée, mais assez exacte pour que j’eusse reconnu tout de suite à quelle famille appartenaient les

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arbres que nous avions sous les yeux ; à peine les avais-je aperçus que l’image de mon vieux livre m’était revenue à l’esprit. C’était bien cela; un tronc massif que la base des feuilles disparues depuis longtemps avait rendu tout raboteux ; de grosses branches verticillées 1 , portant chacune un groupe de feuilles en forme de baïonnettes; les panicules 4 de fleurs d’un blanc verdâtre ; exactement comme dans la gravure de mon livre ; ce n’était donc pas un palmier dont la vue nous étonnait, mais un énorme dragonnier, peut-être du même âge que celui d’Orotava.-

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