CHAPITRE XXII
Une minute de plus, et Ben Brace et moi nous avions cessé de vivre; j’étais persuadé que nous allions être déchirés par morceaux, et nous n’aurions pas échappé à cette horrible mort, si mon compagnon n’avait pas été l’homme de ressources par excellence. Il avisa immédiatement au moyen de fuir le péril dont nous étions menacés; peut-être y avait-il pensé d’abord, car il eût été plus qu’imprudent de tirer sur un lion, en plaine découverte, avec du plomb à bécassine.
Quant à moi, je ne comprenais pas ce qu'il avait pu imaginer. Nous étions derrière le tronc d’arbre, mais cela ne pouvait pas nous protéger, puisque le lion nous avait vus ; d’ailleurs il au-
rait bien su en faire le tour, et je m’attendais à
être immédiatement dévoré.
Ben Brace était d’une opinion différente. Je n’avais pas eu le temps de pousser un cri d’effroi, qu’il m’avait saisi par les jambes, et que me hissant sur ses épaules : « Vite! s’écria-t-il, saisis la branche que tu peux atteindre, et grimpe sur la tète de l’arbre. Vite ! vite ! ou c’est fait de nous..»
Je compris ce qu’il voulait dire, et, sans même songer à lui répondre, je me mis en devoir d’exécuter sa recommandation. C’est tout au plus si, en ayant les pieds sur les mains de Ben, qui m’élevait de toute la longueur de ses bras, il me fut possible de saisir l’une des branches du dragonnier. Restait encore à me hisser, du bout des doigts, jusqu’à la cime de l’arbre; mais je grimpais maintenant comme un singe, et avec un peu d’efforts je parvins à m’établir en toute sécurité au sommet du colosse.
Pendant ce temps-là, Ben s’efforçait d’accomplir son ascension ; il m’avait lâché dès qu’il s’était aperçu que mes mains avaient trouvé un point d’appui, et il usait de tous les moyens possibles pour grimper à côté de moi; malheureusemnt la branche était beaucoup trop élevée pour qu’il put y atteindre, et l’arbre était si gros qu’on ne pouvait pas songer à l’entourer de ses bras : il ne lui aurait pas été plus difficile d’embrasser une
L’instant d’après il se trouvait à mes côtis. (Page 155.)
muraille; mais l’écorce était bien loin d’ètre unie, elle présentait des nœuds, des trous; les vieilles feuilles én tombant y avaient laissé une partie de leur base, qui formaient des espèces d’échelons. Ben, avec la rapidité de coup d’œil qui le caractérisait, ayant compris l’avantage qu’il pouvait tirer de ces inégalités, avait défait ses chaussures et gravissait comme un <;hat, en s’aidant des mains et des pieds.
La besogne était pénible et demandait un certain calme, afin d’ètre sûr de la place où il posait les doigts; car s’il eût perdu l'équilibre et qu’il fût tombé en arrière, ou qu’il eût dégringolé, c’était fini : le lion arrivait trop vite pour lui permettre de tenter une nouvelle escalade. Par bonheur j’avais pu m’établir solidement au milieu des rameaux où j’étais arrivé, et me penchant vers Ben, je finis par saisir le collet de sa veste et par l’attirer vers moi, si bien que l’instant d’après il se trouvait à mes côtés.
Jamais péril ne fut plus imminent : les pieds du matelot pendaient encore entre les branches, lorsque le lion, qui venait d’atteindre le dragonnier, bondissant contre l’arbre, en arracha d’énormes lambeaux d’écorce ; il n’y avait pas trois pouces entre la plante des pieds de mon pauvre ami et les griffes de l’animal. Si les ongles du lion avaient malheureusement saisi la cheville de
Ben, la dernière heure de celui-ci aurait été sonnée; mais, comme le disait Ben Brace, dès qu’on échappe au danger, un pouce est aussi bon qu’un mille. La suite de l’aventure prouva la vérité de cet adage.
Toutefois, nous étions loin d’être satisfaits du poste que nous occupions, je dirai même que nous éprouvions toujours une certaine inquiétude. Le lion ne peut pas monter à un arbre en l'embrassant, comme le font les ours, ni gravir comme un chat, dont il a cependant les ongles rétractiles, et bien qu’il soit lui-même le plus gros de tous les chats; mais ses griffes sont généralement trop émoussées pour lui permettre de grimper à un arbre, et c’est une prétention qu’il ne saurait avoir; néanmoins sa force est tellement grande, ses muscles ont tant d’élasticité, qu’il peut s’élancer à une grande hauteur ; et il était possible que le nôtre, en s’accrochant à l’écorce rugueuse du dragonnier, trouvât le moyen d'arriver jusqu’à la cime de l’arbre.
11 n’est donc pas étonnant que nous fussions toujours inquiets, surtout quand nous vîmes la bête féroce s’arrêter à quelques pas de notre asile, étendre ses larges pattes et songer évidemment à s’élancer vers nous.
Ce fut l’affaire d’une seconde : il franchit d’un bond la distance qui le séparait du dragonnier,
et fit un saut oblique et prodigieux qui lui fit atteindre l’endroit où l’arbre se ramifiait; par bonheur, ses griffes ne purent pas le retenir, et il retomba dans l’herbe.
Get échec ne le découragea pas; il se recula pour reprendre un second élan et pour renouveler son attaque, plus résolu cette fois et certain du succès. La colère étincelait dans ses yeux, la fureur qu’on voyait sur son visage se révélait dans ses moindres mouvements; ses lèvres retroussées découvraient ses dents blanches, et entre ses mâchoires béantes apparaissait sa langue épineuse et couverte d’écume.
Un rugissement effroyable se fit entendre, un éclair sembla frapper nos regards, et, avant que nous eussions pu dire un mot, nous vîmes la patte fauve du lion s’allonger sur la branche, et son large museau apparaître à nos pieds ; une seconde de plus, et la bête furieuse arrivait jusqu’à nous. Mais la présence d’esprit de mon protecteur ne l’abandonna pas dans cet instant critique ; le lion n’eut pas le temps de faire un nouvel effort pour atteindre le sommet du dragonnier : la lame affilée du couteau de Ben s’était abaissée à deux reprises différentes sur la patte dont le lion avait saisi la branche. Quant à moi, tirant le pistolet que je portais à ma ceinture, je le déchargeai dans la face de l’effroyable monstre.
Je ne sais pas lequel de nous deux produisit le plus d’effet; toujours est-il qu’au moment où je lâchais la détente de mon pistolet d’abordage, le lion retomba au pied de l’arbre, et fit le tour du dragonnier en rugissant d’une voix qui se serait entendue à plusieurs milles de distance.
il était facile de voir, à la manière dont il boitait, combien il souffrait des blessures que Ben lui avait faites, et le sang qui lui couvrait la face prouvait que mon plomb à bécassine lui avait labouré les chairs.
Nous crûmes un instant qu’après avoir été ainsi repoussé il abandonnerait la partie; mais nous vîmes bientôt que notre espérance était une illusion : ni mon coup de feu, ni les estafilades de Ben, ne l’avaient sérieusement blessé ; nous n’avions fait qu'augmenter sa fureur et son. désir de vengeance. Après avoir tourné pendant quelques minutes autour de l’arbre et s’ètre arrêté plusieurs fois pour mordiller avec colère sa patte sanglante, il se prépara de nouveau à franchir l’espace qui nous séparait de lui. J’avais rechargé mon pistolet, Ben tenait son couteau à la main, et, nous posant carrément sur notre perchoir, nous attendîmes l’assaut de pied ferme.
Le lion bondit une troisième fois et s’élança contre l’arbre; mais, à notre vive satisfaction, il fut loin d’atteindre à la hauteur où il était arrivé
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précédemment; sa patte, sans aucun doute, avait reçu quelque lésion profonde.
Il renouvela ses efforts à diverses reprises, et chaque fois avec moins de succès qu’auparavant. Si la fureur avait pu lui servir, il serait certainement parvenu à son but : on ne se figure pas le degré de colère, ou plutôt de rage, auquel il était arrivé; et ses rugissements, entremêlés de cris aigus, vibraient avec une telle puissance, que je n’entendais plus la voix de mon protecteur.
Enfin, après avoir essayé vainement de nous atteindre, le lion parut comprendre que nous étions hors de sa portée, et sembla renoncer au projet qu’il avait eu d’abord.
Mais son intention n’était pas d’abandonner la place ; au contraire, il était résolu à nous faire soutenir un siège en règle, et nous le vîmes, à notre grand chagrin, s’établir au pied de l’arbre, où il se coucha dans l’herbe, avec l’intention d’y rester jusqu’au moment où nous serions contraints de descendre.
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