CHAPITRE XXIII
II fallait donc rester à la cime du dragonnier; nous ne pouvions pas faire autrement: le lion s était placé de manière à nous saisir d’un bond à l’instant où nous mettrions pied à terre, et c 'était se jeter dans sa gueule que de chercher à descendre. Il était là pelotonné sur lui-même ainsi qu’un chat; de temps à autre il se levait, s’étendait comme s’il avait voulu ramper, se fouettait les flancs avec sa queue, montrait les dents et rugissait avec colère; puis il s'accroupissait de nouveau et léchait sa patte coupée, en grondant d’une voix sourde, comme s’il s’était promis à lui-méme de venger sa blessure.
Nous avions espéré qu’il se fatiguerait de nous attendre et que, de guerre lasse, il finirait par s’éloigner; mais cette espérance nous abandonna peu à peu, lorsque nous vîmes l’attention constante qu'il mettait à nous guetter. Au moindre mouvement que nous faisions dans les branches, il se levait comme poussé par un ressort, et, supposant aue nous allions descendre, il se mettait
mesure de nous arrêter au passage. Ceci prouvait assez qu’il n’avait pas l’intention de quitter la place, et nous étions persuadés qu’il ne lèverait pas le siège de son propre mouvement.
Notre inquiétude commençâit à devenir excessive ; jusque-là, territiés par la violence de l’attaque et par la vue même de notre terrible assaillant, flous n’avions pas réfléchi à toute l’horreur de notre situation ; le premier effroi passé, il avait fallu se défendre, et l’avantage que nous avions d’abord obtenu avait empêché le désespoir de nous atteindre; je dirai même que la certitude que nous avions d’être à l’abri des mâchoires et des griffes de l’ennemi nous avait tout à fait rassurés pendant quelques instants.
Mais nous commencions à comprendre que nous allions courir un danger d’une autre nature.
Quelle que fût la sûreté de notre asile, nous ne pouvions pas y séjourner longtemps: c’estune position fort incommode que d’être à califourchon sur une branche ; mais ce n’était pas l’absence de
confort qui nous préoccupait : nous étions habitués l’un et l’autre à nous trouver à cheval sur un bâton, et Ben Brace avait dormi plus d’une fois avec le boutehors de perroquet entre les jambes. Notre inquiétude avait un motif bien autrement sérieux : c’était la perspective d’avoir à souffrir de la faim et de la soif. Je ne devrais pas même dire
la perspective: car si nous n’étions pas encore trop affamés, la soif nous tourmentait déjà cruellement; nous n’avions pas avalé une goutte d’eau depuis que nous avions quitté la rivière; et quiconque a marché en Afrique sous un soleil tropical, sait qu’on éprouve le désir de boire tous les quatre ou cinq cents pas ; nous l’avions ressenti presque aussitôt après notre départ, et j’avais cherché de l’eau depuis le commencement de notre promenade, sans pouvoir en trouver.
Combien nous nous reprochions de n’avoir pas emporté du navire au moins une gargoulette ! mais nous étions partis sans qu’il nous vînt à la pensée que des provisions nous seraient même nécessaires. Tout à la joie que nous promettait ce jour de congé, nous avions oublié que nous nous trouvions dans un pays sauvage,' et nous n’avions pas fait d’autres préparatifs que si nous avions été dans un coin du monde civilisé.
A peine étions-nous dans la forêt d’élaïs, que la soif s’était déjà fait sentir; mais à présent que nous étions perchés sur des branches nues, sans rien qui nous protégeât contre les rayons d’un soleil dévorant, en plein midi, près de l’équateur, nous éprouvions une véritable torture ; je souffrais tellement, qu’il me semblait impossible de ne pas mourir, pour peu que notre supplice se prolongeât. Peut-être l’aurais-je mieux supporté,
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si j'avais été absorbé par une besogne quelconque -, mais nous n’avions pas autre chose à faire que de nous maintenir en équilibre sur la branche, et de donner cours à nos tristes réflexions.
La perspective était loin d’être consolante. Si nous quittions notre dragonnier, nous serions dévorés parle lion ; si nous persistions à y rester, la faim, et surtout la soif nous feraient mourir après une affreuse agonie.
Comment sortirions- nous de cette terrible alternative ? Le lion, après s’être ennuyé de nous attendre, flnirait-il par aller chercherpâture ailleurs? Il n’y paraissait pas disposé ; tous ses mouvements annonçaient des intentions peu rassurantes, et je me rappelais avoir trouvé dans mes lectures beaucoup de choses qui prouvaient le caractère implacable de ce roi des forêts, qui est bien loin d’avoir la générosité qu’on lui attribue. Cette prétendue générosité n’est peut-être que de l'indifférence à l’égard des gens qui ne l’attaquent pas, et il l’éprouve surtout lorsqu’il est rassasié.
Notre lion pouvait n’avoir pas faim ; mais il avait été provoqué, blessé dans la lutte qui avait suivi la provocation, et le sentiment de la vengeance était porté chez lui à son dernier paroxysme ; nul doute que sa rage ne fût longtemps à s’apaiser. Peut-être la nuit calmerait-elle sa fureur; mais que devenir jusqu’au soir, en supposant que
les ténèbres dussent adoucir sa colère, ou nous permettre d’échapper à sa férocité?
Nous n’avions pas compté un seul instant sur nos camarades de la Pandore; Ben avait, il est vrai, des amis dans l’équipage, mais ils n’étaient pas de nature à s’inquiéter de ce qu’il avait pu devenir: d’ailleurs, quand même ils se seraient mis à sa recherche, comment retrouver quelqu’un dans cés forêts sans limite, où il n’existe pas même un sentier pour indiquer la route que nous avions pu suivre?
La seule espérance qui nous vînt de ce côté-là reposait sur un motif assez étrange; il était possible que le soir, en ne nous voyant pas revenir, le capitaine de la Pandore se figurât que nous avions déserté, et qu’il fit battre les environs de manière à pouvoir nous retrouver.
Quelque singulière que fût cette conjecture, nous souhaitions vivement qu’elle se trouvât justifiée, car c’était la seule chance que nous eussions d’être secourus.
Mais notre soif devenait de plus en plus dévorante, la george nous brûlait comme si nous eussions avalé du piment: notre langue s’était entièrement desséchée, et nous n’avions plus une seule goutte de salive.
C’est alors qu’une idée vint à l’esprit de lien Brace; il tira son couteau et pratiqua une entaille
à l’écorce de la branche où il était assis. La question qui nous avait divisés, relativement à la nature de l’arbre où nous étions perchés, n’offrait plus aucun doute ; une sève rouge s’échappa de la blessure que Ben venait de produire : c’était bien du sang-dragon qui s’écoulait des veines de l’arbre.
Espérant nous désaltérer à la source qui nous était offerte, nous appuyâmes nos lèvres sur l’incision qui avait été faite à la branche, et nous aspirâmes le liquide sanglant qui filtrait de sa blessure; nous nous en serions bien gardés si nous avions été moins ignorants, car le sang-dragon est l’une des substances les plus astringentes que l’on connaisse . Hélas! nous l’apprîmes bientôt à nos dépens ; cinq minutes après avoir avalé de ce liquide étrange, il nous sembla que du vitriol nous avait été versé dans la bouche, et notre soif était devenue tellement violente, qu’il n’y avait plus moyen d’en supporter l’angoisse. Nous nous repentions d’avoir goûté à cette horrible sève, et nous maudissions notre imprudence; peut-être sans cela aurionsnous pu endurer la soif jusqu’au lendemain matin; mais ce n’était pas possible, nous souffrions autant que s’il y avait eu plusieurs jours que nous fussions privés d’eau.
Qui pourrait dépeindre notre agonie? Notre supplice grandissait à chaque seconde, et ce fut au point que Ben Brace me proposa de descendre
et de lutter corps à corps avec le lion, plutôt que de supporter nos tortures.