CHAPITRE XXIV
Oui; bien que l’issue du combat ne fut pas douteuse, nous pensions à quitter notre asile et à disputer notre vie à l’animal féroce qui nous attendait au passage. Nous préférions courir la chance de cette lutte inégale et tomber sous la griffe de notre ennemi, plutôt que de supporter les souffrances indicibles qui pouvaient durer longtemps encore; mais par bonheur nous n’en fûmes pas réduits à cette extrémité.
On se rappelle le vieux mousquet de Ben Brace, cette arme pesante dont l’origine remontait à l’époque où la reine Anne gouvernait l’Angleterre ; on pourrait croire que nous l’avions ôubliée, mais il n’en était rien, nous y pensions toujours; elle gisait au pied de l’arbre où mon protecteur l’avait jetée dans son empressement à fuir l’ennemi qui approchait, et nous l’avions regardée plus d’une fois en nous demandant quel service nous
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pouvions en attendre. Mais à quoi bon y penser? elle était trop loin pour que nous puissions la ressaisir ; et, quand la chose aurait été possible, nous savions par expérience que notre plomb n’était pas assez fort pour nous délivrer de notre ennemi. Nous aurions pu tirer sur le lion jusqu’à ce que notre poudre fût complètement épuisée, sans produire d’autre résultat que d’augmenter sa rage, si toutefois sa fureur n’avait pas atteint ses dernières limites. Nous avions donc laissé la reine Anne au pied du dragonnier, sans faire le moindre effort pour en reprendre possession.
Mais au moment fie nous engager dans un combat final et de chercher notre salut dans une tentative désespérée, nous pensâmes de nouveau à utiliser le vieux mousquet. Ben s’était mis dans la tète qu’il pourrait nous servir; on pouvait toujours en faire l’essai, et je ne comprends point que cette idée ne nous soit pas venue plus tôt.
Le projet de Ben était celui-ci : reprendre la reine Anne, y mettre un^ double charge, provoquer l’ennemi d’une manière ou d’une autre, de façon à lui$Mfln'enouveler ses tentatives d'escalade, etau moment où il atteindrait presque la branche où nous étions assis, lui décharger à, bout portant notre petit plomb, qui ferait balle, et qui, le frappant à la tête, ne pouvait manquer de le blesser grièvement.
La première chose à faire était de reprendre notre mousquet : il n’était pas à un mètre de 1 arbre ; mais, si près qu’il fût du dragonnier, il était impossible de 1 atteindre de l’endroit où nous étions placés, car la bête féroce, qui épiait tous nos mouvements, se serait emparée de celui de nous deux qui aurait mis pied à terre. Com-
ment donc faire pour ressaisir le mousquet?
Il n’avait pas été question un seul instant de descendre pour aller chercher la rejne Anne, puisque c était courir à une mort évidente. Ben avait pensé à me prendre par les pieds et à me tenir
comme font les singes, qui forment une chaîne en s attachant à leurs camarades pour saisir les objets que sans cela ils. ne pourraient pas atteindre; mais en calculant la distance qui nous séparait de la terre, il n y avait pas moyen de songer à ce procédé; nous étions beaucoup trop haut pour qu’il pût nous réussir. Ben eut alors une autre idée : c était de faire un nœud coulant au bout d’une corde, de passer kyrœud autour du mousquet, de tirer sur la cprde, de marïhtee à serrer la boucle, et d’ameneç^insi la reinl?^ftÉfe,|Xe plan était bon, il ne restait plus qu’à l’exécuter.
iNous avions la corde, cela va sans dire, un malin n en est jamais dépourvu; la nôtre avait déjà servi à lier le vautour- sur les épaules de Ben, et celui-ci n avait pas manqué de la détacher soi-
Digitizi
gneusement lorsqu’il avait jeté l’oiseau. Elle était juste assez longue et assez forte pour arriver à notre but; on n’aurait pas trouvé mieux quand on l’eût choisie tout exprès. Qui aurait su faire un nœud coulant, si ce n’avait été Ben? Le nœud fut bientôt fait et la corde descendue tout doucement, pour que la boucle ne serrât pas avant d’atteindre l’objet qu’elle devait nous ramener. Guidé par la main adroite du marin, le nœud coulant finit par reposer sur le sol, précisément en face de la bouche du mousquet; par bonheur, l’herbe soulevait légèrement le canon de la reine Anne, et la corde put, sans trop de peine, glisser au-dessous de lui ; mais Ben Brace ne fut content qu’après avoir fait voyager son nœud jusque derrière le porte-mousqueton, qui lui offrait un point d’appui. Un coup sec fut imprimé à la corde, ainsi qu’un matelot seul était capable de le donner, et l’instant d’après la reine Anne était dans les mains de Ben Brace.
Ce fut l’affaire de quelques minutes pour charger le vieux mousquet, opération qui demandait tous nos soin'S; il fallait bien prendre garde de laisser tomber la baguette ou la bouteille qui renfermait la poudre, la blague où était le petit plomb, et l’étoupe dont nous faisions nos bourres; car, sans l’un ou l’autre de ces objets, tout le reste nous -devenait inutile.
Pendant tous ces préparatifs, notre adversaire ne gardait pas le silence; en voyant le mousquet monter mystérieusement dans l’arbre, il avait paru deviner qu'il se tramait contre lui quelque machination plus ou moins meurtrière; et, se levant d’un bond, il avait fait le tour du dragonnier en rugissant avec force.
La reine Anne était chargée, et Ben Brace attendait que le lion s’élançât contre l’arbre, ainsi qu’il l’avait fait au début; toutefois, l’animal ne paraissait pas d’humeur à tenter un nouvel assaut; il rugissait toujours et fouettait l’air de sa queue puissante, mais il ne quittait pas la place d’où il épiait nos actions.
Un coup de pistolet amènerait peut-être le résultat que nous voulions obtenir, et Ben me conseilla de tirer; j’obéis, en déchargeant mon arme dans la direction de mon adversaire; je ne lui fis pas grand mal, c’est tout au plus si je le cinglai; néanmoins, cette provocation ne resta pas sans effet : la bêle furieuse bondit en se rapprochant du dragonnier, puis elle s’arrêta de nouveau, continua de rugir et de se frapper les flancs de sa queue.
L’ennemi n’était plus qu'à huit ou dix pas de la bouche de la reine Anne, mais il était évident qu il n avait pas l’intention de chercher à nous atteindre : car, après être resté debout pendant
quelques minutes, il s’accroupit en s’appuyant sur ses hanches à la manière des chats. Sa large poitrine se déployait en face de nous et présentait au chasseur un point de mire attrayant.
Ben Brace eut bien envie d’appuyer sur la détente du mousquet, mais l’animal était encore trop loin pour que le plomb à bécassine pût produire le résultat que nous espérions; et mon ami, devenu prudent, releva son arme qui allait partir.
Il m’avait dit de recharger mon pistolet, et je me dépêchais de lui obéir, lorsque d’un mot à l’oreille il m’ordonna de m’arrêter. Je l’interrogeais du regard : un nouveau projet lui était venu à l’esprit; sans me dire ce qu’il avait résolu, il tira, des anneaux qui la retenaient, la grosse baguette de fer qui servait à charger la reine Anne, il prit des étoupes dont il embobina la tète de la baguette, et l’enfonça dans le canon du mousquet; cette opération terminée, je le vis porter la crosse de la reine Anne à l’épaule et viser attentivement notre adversaire; j’entendis bientôt une détonation violente, et le nuage de fumée qui enveloppa
la cime de l’arbre me cacha tous les objets envi-
ronnants.
Mais bien qu’il nous fût impossible de juger par les yeux du résultat qu’avait produit la décharge du mousquet, il m’était permis de suppo-
ser que Ben Brace avait obtenu un plein succès. Au lieu de cette voix triomphante qui exprimait la fureur et qui semblait une menace de mort, c’étaient des plaintes effroyables qui frappaient notre oreille, des râlements affreux, des cris étoulfés, pareils aux gémissements d’un chat qui agonise.
Puis la voix s 'éteignit, et lorsque, un instant après, la fumée de la poudre se fut entièrement dissipée, nous vîmes avec bonheur l’énorme lion étendu sur le flanc, immobile et sans vie.
Nous le regardâmes pendant quelque temps avant de quitter notre asile, afin d’être bien sûrs qu’il était mort, et, quand nous fûmes certains qu’il ne respirait plus, nous descendîmes du dragonnier et nous nous approchâmes du corps de notre ennemi.
La baguette dé fer avait accompli son œuvre ; elle était entrée dans la poitrine de l’animal, et avait pénétré jusqu’au cœur.
C’était assez de gibier pour un jour ; Ben le pensait comme moi; un lion de cette taille suffisait à son ambition, et nous lûmes d’avis de ne pgis chercher d’autre aventure.
Ben cependant n’était pas homme à revenir à bord sans y rapporter la preuve de son adresse comme chasseur. Après avoir trouvé une source et nous être complètement désaltérés, nous re-
vînmes à l’endroit où gisait le corps du lion, et nous le dépouillâmes à l’arbre de l’énorme dragonnier.
Mon compagnon prit la peau du félin, qu’il mit sur ses épaules; je me chargeai de la reine Anne ; et, tiers du trophée de notre victoire, nous nous dirigeâmes du côté de la Pandore.