‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 39 sur 89 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Notre intention était bien de revenir immédiatement à bord, et. comme je l’ai dit, nous nous étions orientés de manière à rejoindre le négrier par la voie la plus courte.

Après avoir marché pendant quelque temps, il nous sembla que nous nous écartions de la ligne droite, et, nous détournant tout à coup, nous prîmes une autre direction.

Nous avions fait plus d’un mille depuis l’endroit où nous avions changé de route, lorsque, n’apercevant pas la rivière, nous supposâmes que nous nous étions trompés et nous revînmes sur nos pas; nous fîmos encore un ou deux milles, et, ne

voyant pas le moindre cours d’eau à l’horizon, nous commençâmes à croire que nous nous étions égarés ; impossible, en effet, d’imaginer dans quelle direction pouvait être la Pandore ou les baraques du roi Dingo Bingo.

Après nous être reposés pendant quelques instants, car nous étions fatigués de marcher au hasard et de tourner dans le même cercle, sans savoir de quel côté nous devions prendre, nous poursuivîmes notre chemin et nous fîmes au moins trois milles sans nous écarter de la ligne droite ; mais, au lieu d’arriver dans les bas-fonds où serpentait la rivière, nous nous trouvâmes dans une région montagneuse et couverte de quelques arbres épars. On y apercevait une énorme quantité de gibier, des antilopes de toute espèce ; mais nous étions beaucoup trop préoccupés de retrouver notre chemin pour éprouver le désir de les chasser , la vue du cacatois de la Pandore nous aurait été infiniment plus agréable que celle de tous les antilopes de la terre.

Une montagne nous parut s’élever au-dessus des autres, et, comme elle était également la plus rapprochée de nous, Ben me proposa d’en atteindre le sommet, d’où nous pourrions découvrir tout le pays environnant, sans doute apercevoir la rivière, et peut-être la Pandore.

Me laissant guider complètement par Ben Brace,

je ne demandais pas mieux que d’accepter cette proposition, et nous nous dirigeâmes vers la montagne qu’il m’avait désignée. Elle paraissait à un mille ou deux tout au plus ; mais, à notre grande surprise, quand nous eûmes franchi cette distance, elle nous sembla tout aussi éloignée.

Ce n’était rien encore ; nous continuâmes à marcher pendant une demi-heure, et la montagne n’en était pas plus prochaine; nous avancions toujours, et l’espace qui nous séparait d’elle ne paraissait pas diminuer.

Si j’avais été seul.j’auraiscertainementrenoncé à l’espoir d’atteindre un but qui semblait fuir devant nous, et je lui aurais tourné le dos; mais Ben Brace était doué d’une extrême persévérance; il avait décidé qu’il gravirait cette montagne, et il était résolu à ne pas même faire une halte avant d’être arrivé au sommet, dussions-nous pour l’atteindre marcher jusqu’à la nuit.

Peut-être, s’il avait estimé tout d’abord qu’il y ava’t plus de dix milles de l’endroit où il avait formé le projet d’aborder la montagne jusqu’à la cime qu’il voulait escalader, peut-être ne se serait-il point engagé dans une pareille entreprise; mais le ciel est tellement pur sous les tropiques, la transparence de l’atmosphère y est si grande, que, pour celui qui est accoutumé à l'horizon brumeux des campagnes anglaises, il est très-dif-

licile de juger de la distance qui vous sépare de l’objet que vous apercevez de loin.

Il nous restait tout au plus une heure de jour, lorsque nous atteignîmes enfin l’endroit où nous voulions arriver. Les flancs abrupts de la montagne avaient rendu notre ascension très-fatigante; mais nous étions amplement dédommagés de la peine que nous avions prise, par la vue splendide qui se déroulait à nos yeux : la rivière se déployait à l’horizon comme une ceinture d’argent posée sur un tapis de verdure; l’une de ses extrémités s’enfonçait dans la forêt et l’autre allait se plonger dans la mer, que l’on voyait blanchir dans le lointain et se confondre avec le ciel ; nous apercevions la Pandore, immobile sur l’eau brillante, et nous crûmes distinguer le baracon du roi Dingo qui se détachait au milieu du feuillage. Le navire ne paraissait pas plus grand qu’une pirogue et nous semblait à l’embouchure de la rivière, bien qu’il se trouvât à plus d’un mille de la côte.

A cette vue, nous ressentîmes une joie réelle ; complètement égarés depuis quatre heures, nous commencions à devenir fort inquiets; mais, à présent que nous avions déterminé la position de la rivière et que nous pouvions nous orienter, il nous était facile de nous rendre au bord de l’eau et d’arriver ensuite à notre destination.

Une seule chose nous tourmentait encore : il

nous était impossible de franchir la distance qui nous séparait du vaisseau avant la fin du jour. Nous pouvions espérer d’atteindre la rivière au coucher du soleil : mais une forêt épaisse en couvrait les deux rives; on ne pouvait y marcher qu’avec une extrême lenteur; une fois la nuit close, elle devenait impraticable, et nous serions obligés de bivouaquer dans les bois jusqu’au lendemain matin.

Puisqu’il en était ainsi, Ben pensa qu’il valait mieux rester au sommet de la montagne que d’aller coucher dans la forêt ; nous aurions moins de dangers à courir de la part des bêtes féroces, dans un endroit où les arbres étaient rares, qu’au milieu des fourrés qui les abritent, surtout au bord de la rivière, où les animaux sanvages se trouvent en plus grand nombre. Nous pouvions d’autant mieux nous établir sur la montagne que la soif n’y était pas à craindre ; une bellç source, à laquelle nous nous étions désaltérés en arrivant, coulait à deux pas de l’endroit que nous avions choisi pour y camper : il était donc inutile de se rapprocher de la rivière dans le seul but d’avoir de l’eau.

Mais les vivres manquaient; nous n’avions pas une bouchée de viande, pas un morceau de biscuit, et nous étions affamés comme des loups. Comment faire pour supporter la faim qui nous

dévorait? Nous ne pouvions l'apaiser qu’en arrivant à la Pandore , c’est-à-dire le jour suivant, et peut-être à une heure avancée.

Ben regrettait de n’avoir pas emporté un morceau du lion qu’il avait tué, déclarant qu’une tranche de cet animal aurait bien fait son affaire; mais nous n’en avions pris que la dépouille, et, malgré notre appétit, nous ne pouvions pas y mordre.

Nous étions allés nous asseoir au bord de la fontaine, qui alimentait un ruisseau, et nous parlions des préparatifs que nous avions à faire pour la nuit ; il fallait d’abord aller chercher du bois pour établir un grand feu, non pas en prévision du froid , car la soirée était d’une chaleur étouffante, mais pour éloigner les animaux sauvages, que la flamme écarterait de notre bivouac.

Tandis que nous causions, notre faim grandissait toujours; elle devint tellement violente que nous pensions à manger de l’herbe ; mais la fortune se montra plus favorable à notre égard et nous épargna cette dure nécessité. Comme nous cherchions autour de nous s’il n’y avait pas quelque racine tuberculeuse dont nous pussions faire notre profit, un gros oiseau sortit d’un bouquet d’arbres et s’avança dans la clairière; il ne nous voyait pus, car il s’approchait de nous en pais-

sant d’un air calme et tout préoccupé de choisir sa nourriture.

Ben avait rechargé la reine Anne ; la baguette s’était tordue en frappant le lion, mais le chasseur l’avait redressée tant bien que mal , et s’en était servi pour introduire une nouvelle charge dans le canon du mousquet.

Voyant le gros oiseau s'avancer tranquillement, nous nous étions couchés dans l’herbe sans faire le moindre bruit, et, se plaçant derrière un buisson, Ben passa entre les épines la bouche de la reine Anne.

On aurait dit que la Providence nous envoyait cet oiseau pour notre souper ; la folle créature marchait précisément dans la direction du chasseur. Lorsqu’elle fut à dix pas du mousquet, Ben pesa sur la détente, le coup partit, et bien que ce fût toujours avec notre petit plomb, l’oiseau tomba mort, sans même battre de l’aile. C était une grande outarde, que Ben s’empressa de ramasser et d’apporter au bivouac.

Nous voilà plumant notre gibier, allumant notrefeu, vidant la bête et la plaçant au milieu de la flamme pour la faire rôtir plus vite ; il est possible qu’elle sentit la fumée, je crois même que c’est probable; mais je ne m’en suis pas aperçu, Ben encore moins, et c’est bien le meilleur repas que j’aie jamais fait de ma vie B ailleurs, après avoir

été réduit pendant deux mois aux salaisons de la Pandore , une belle outarde grasse, qui est l'un des gibiers les plus savoureux que l’on puisse se procurer, était vraiment une friandise; et ce fut pour nous un tel régal que, étant revenus à l’assaut un peu avant de nous endormir, presque toute la béte y avait passé, en dépit de sa grande taille.

Nous arrosâmes notre souper d’abondantes libations d’eau fraîche, puisée à la source limpide qui se trouvait à nos pieds, et nous nous mîmes à chercher un bon endroit où nous pussions nous étendre pour y passer la nuit.

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