A LA MEK
enfant* je m’asseyais à la fenêtre regardant sans cesse les bateaux avec leurs voiles blanches, et suivant des yeux les beaux navires aux mâts élancés qui passaient à l’horizon. Pouvais-je ne pas admirer ces vaisseaux à la fois pleins de force et de grâce? Pouvais-je ne pas désirer d’être à bord de l’un de ces édifices mouvants, qui m’emporterait bien loin sur l’eau transparente et bleue?
Plus tard, j’eus entre les mains des livres qui avaient rapport à la mer ; ils m’entretenaient de pays enchantés que l’on trouve sur ces rivages, d’animaux singuliers, d’hommes étranges,; de plantes curieuses, de palmiers, de figuiers aux larges feuilles, de bananiers, de baobabs gigantesques, de merveilles sans nombre, qui augmentaient le désir que j’éprouvais de traverser l’Océan. De plus, j’avais un oncle qui était un vieux capitaine de la marine marchande, et qui n’avait pas de plus grand honheur que de rassembler tous ses neveux autour de lui et de leur racconter ses voyages, que nous écoutions tous avec avidité. Que de longues soirées d’hiver passées au coin du feu à l’entendre avec une émotion toujours nouvelle! car, ainsi que la Shéhérazad des contes arabes, il avait mille et une histoires à nous dire : aventures de terre et de mer, d’ouragans et de naufrages, longues courses en bateaux non pontés, rencontres de pirates, combats avec des Indiens,
A IA MER
avec des baleines plus grosses que des maisons, luttes sanglantes avec les requins, les ours, les lions, les loups, les crocodiles et les tigres. Mon oncle avait eu toutes ces aventures, ou du moins il le disait, ce qui était la même chose pour son auditoire rempli d’admiration.
Il ne faut pas s’étonner si, après de semblables récits, la maison paternelle me sembla trop étroite, la vie quotidienne fastidieuse, et si. ne pouvant plus résister à la passion qui m’entraînait, je partis enfin un beau jour pour aller vivre en mer.
J’avais alors seize ans, comme je l’ai dit plus haut. Ce qui m’étonne, c’est que j’aie attendu jusque-là; mais ce n’était pas ma faute: depuis que je pouvais parler, j’avais constamment supplié mon père et ma mère de me laisser embarquer; ils auraient pu facilement trouver à me caser d’une manière avantageuse, à me placer comme apprenti à bord de quelque grand navire faisant voile pour les Indes, ou à me faire entrer comme aspirant dans la marine royale, car ils n’étaient pas sans influence; mais ni l’un ni l’autre n’avaient jamais voulu écouter mes prières.
Persuadé àla fin qu’ils n’y consentiraient pas, je résolus de m’enfuir et de m’engager sur le premier vaisseau où l’on voudrait me recevoir. Depuis l’âge de quatorze ans, je m’étais donc offert maintes et maintes fois aux navires qui se trouvaient dans
le port voisin, mais j’étais trop jeune, personne ne voulait de moi. Quelques-uns des capitaines auxquels je m’adressai me refusèrent, parce qu’ils savaient que ma famille s’opposait à mon départ. C’était précisément avec ceux-là que j’aurais voulu partir; la conscience dont ils faisaient preuve m’eût assuré de bons traitements: toutefois puisqu’ils persistaient dans leurs refus, je n’avais pas d’autre ressource que d’aller frapper ailleurs, et je finis par m’arranger avec un homme beaucoup moins scrupuleux, qui m’accepta comme apprenti sans la moindre difficulté. Il savait parfaitement que je me sauvais du toit parternel, et ne m’en aidapas moins à exécuter mon projet, en me faisant connaître le jour et l’heure où il s’éloignerait du port.
Je me rendis au navire avec exactitude, et avant qu’on eût pu faire des recherches, avant même que ma disparition eût pu être remarquée, le vaisseau avait déployé ses voiles, et nulle poursuite ne pouvait plus m’atteindre.