‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 5 sur 89 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Il n’y avait pas douze heures que j’étais à bord, douze minutes, pour mieux dire, que ma fièvre maritime était complètement guérie; j’aurais volontiers donné ma meilleure dent pour me retrouver sur la terre ferme. A peine avais-je mis le pied sur le vaisseau que le mal de mer s’était emparé de moi, et je me trouvais si malade que je me croyais près de mourir.

Le mal de mer est toujours fort déplaisant, même pour un passager de première classe, bien installé dans une bonne cabine, et entouré des soins du chef qui sympathise à ses souffrances; mais qu’il est bien autrement pénible pour un pauvre garçon isolé comme je l'étais, rudoyé par le capitaine, souffleté par le contre-maître, raillé par l’équipage, et quel équipage ! Le navire se serait ouvert que je n’aurais pas même essayé d’échapper à la mort.

Néanmoins, au bout de quarante-huit heures, les vomissements s’arrêtèrent: car il en est de ce triste mal comme de tous les autres, il passe d'autant plus vite qu’il a été plus violent; et deux

jours après mon embarquement, je pouvais me lever et parcourir les ponts.

Le capitaine était méchant et bourru, le contremaître d’une brutalité sans égale, et je n’exagère pas en disant que l’équipage se composait de bandits. A l’exception d’un ou deux hommes qui s’y trouvaient par hasard, je n’ai jamais rencontré une bande de pareils coquins, et le sort a voulu pourtant que je fusse parfois mêlé à d’étranges compagnons.

Non-seulement le capitaine était bourru par nature, mais il devenait féroce quand il avait bu ou qu’il était en colère, et il était bien rare qu’il ne fût pas ivre ou furieux. Malheur à qui l’approchait alors, surtout malheur à moi ! car c’était principalement sur les êtres faibles et sans résistance qu’il déchargeait sa rage.

11 étaitimpossible que je ne fisse pas tout d’abord quelque méprise qui m’attirât sa mauvaise humeur, et j’eus bientôt un échantillon de sa cruauté, qui nç se démentit plus à mon égard. Implacable dans ses rancunes, lorsqu’une fois sa colère était éveillée contre quelqu’un, rien au monde ne parvenait à l’apaiser.

C’était un homme trapu, ayant un visage régulier, des jolies rondes et grasses, des yeux saillants et le nez légèrement retroussé ; une de ces ligures que l’on emploie souvent dans les tableaux comme

types de bonhomie, et qui passent pour appartenir à de braves gens, d’une gaieté pleine de franchise, mais qui sont trompeuses. L’expérience m’a oujours montré, derrière ces masques d’une trivialité joviale, la perfidie la plus cynique s’alliant au caractère le plus violent et le plus cruel; et c’était aux mains d’un pareil homme que je m’étais imprudemment livré !

Le contre-maître était la doublure du capitaine, dont il faisait l’écho. La seule différence qu’il y eût entre eux, c’est que le premier ne buvait jamais. Leur liaison n’en était que plus intime. A jeun quand son chef était ivre, le contre-maître supportait patiemment les injures que le capitaine lui adressait alors, et pas la moindre dispute ne diminuait la cordialité de leur entente; chien couchant du skipper *, dont il léchait les bottes, suivant l’expression des matelots, il renchérissait encore sur la brutalité de son chef, et quand celui-ci disait: « Frappe! » il répondait: « Assomme ! »

Nous avions un troisième officier, mais des plus insignifiants, qui ne mérite pas qu’on en parle, et qui se confondait presque avec les hommes d’équipage, sur lesquels il n’exerçait qu’une autorité fort restreinte.

1 Capitaine de Yiavire marchand

Il y avait encore un charpentier, grand buveur, dont le nez était rougi etgonflé par le rhum, et qui faisait partie de la société du capitaine ; puis un gros nègre effroyablement laid, qui était à la fois cuisinier et commissaire des vivres ; hideux personnage, dont l’aspect et la nature étaient assez diaboliques pour lui mériter une place dans les cuisines de l’enfer. Tels étaient les officiers de l’abominable équipage dont je faisais maintenant partie ; et c’était pour me trouver à la merci de pareilles gens que je m’étais arraché à la tendre affection de ma famille, à la société de mes amis et de mes frères! Combien je me reprochais ma folie! comme je détestais mon pauvre oncle, ce vieux loup de mer qui m’avait séduit par ses contes fantastiques, dont je maudissais aujourd’hui l’influence! combien je me repentais de l’avoir écouté, d’avoir cédé à mes folles visions ! Plût à Dieu que je ne l’eusse jamais connu ! je serais encore chez mon père.

Mais à quoi bon le remords? Il arrivait trop tard; il me fallait supporter l’existence que je m’étais faite ; c’était moi qui l’avais voulu. Que de temps encore à souffrir! que de longs jours de tortures! que de longues années, plutôt! car je me rappelais que ce misérable capitaine m’avait fait signer un engagement que je n’avais même pas lu, et par lequel, ainsi qu’il me l’avait dit plus

tard, je devais rester cinq ans à bord en qualité

^d’apprenti ; cinq ans d’esclavage, cinq ans à la disposition de cette brute infernale, qui pouvait me gronder, me souffleter suivant son bon plaisir, me fouetter ou me mettre aux fers, s’il lui en prenait fantaisie !

Et pas moyen d’échapper à cette perspective effrayante ! séduit par les visions qui m’attiraient vers l’Océan, j’avais tout accepté, ma signature en faisait foi; j'étais lié sans appel, le capitaine me l’avait dit et le contre-maître me l’avait confirmé. Si j’essayais de m'enfuir, je devenais déserteur, et je serais ramené impitoyablement pour subir la punition que j’aurais alors encourue; même un port étranger ne pouvait me servir d’asile, en supposant que je pusse m’échapper du navire : j y serais bientôt reconnu. Pas d’autre espoir de mettre un terme à cette existence qu’en me jetant à la mer ou en me pendant au bout d'une vergue. J’y songeai sérieusement, et le suicide me tenta plus d’une fois; mais j’en fus détourné parles principes religieux qui m’avaient été donnés dès l’enfance, et qui me revenaient à l’esprit au milieu de ces épreuves.

- Il me serait impossible de détailler les cruautés sans nombre, les indignités révoltantes dont j’étais accablé ; mon existence n’était qu’une série de mauvais traitements; jusqu'au sommeil dont j’avais

tant besoin, et qui m’était refusé! Je ne possédais ni matelas, ni hamac; j’étais venu à bord n’emportant que les habits dont j’étais couvert; ma veste d’école et ma casquette. J’étais sans argent et sans bagage, n’ayant pas même l’équipement du fugitif : le paquet dans un mouchoir de poche au bout d'un bâton, encore moins un hamac,' et pas d’endroit où me coucher. Tous les cadres étaient pris, la plupart avaient deux occupants ; les matelots qui étaient seuls ne voulaientpas de compagnon, et ces gens sans cœur étaient si durs qu’ils ne me permettaient pas de reposer sur les coffres qui étaient rangés devant leurs cadres, et qui occupaient tout l’espace; je n’avais pas même le droit de m’étendre sur le plancher ; d’ailleurs il était souvent mouillé par le lavage, ou, pis encore, par des crachats nombreux. Il y avait bien un coin du pont où j’avais la chance de n’être pas dérangé, mais il y faisait si froid que je ne pouvais pas y rester. Je n’avais pour couverture que mes habits fort minces, presque toujours imbibés d’eau; je grelottais sans pouvoir dormir, et je revenais m’étendre sur l’un des coffres du gaillard d’avant, d’où le propriétaire me jetait brutalement sur le plancher, bien heureux quand il ne me renvoyait pas sur le pont.

Ajoutez à cela que je travaillais continuellement, la nuit tout aussi bien que le jour, et il n’y avait

pas de sale besogne qui ne me fût imposée. Je n étais pas seulement l’esclave des officiers : chaque homme de l’équipage se croyait le droit de me donner des ordres, jusqu’à Boule-de-Neige, l’affreux nègre, qui, du fond de la cambuse, me commandait avec arrogance, tout fier qu’il était d’avoir un blanc à son service. J’étais le cireur de bottes du capitaine et des contre-maîtres, le rinceur de bouteilles du cuisinier et le valet de tous les matelots; triste rôle que la plupart des mousses ont à remplir, surtout quant ils se sont engagés eux-mêmes, ainsi que je l'avais fait. Oh! j’étais bien puni de ma désobéissance, bien guéri de ma passion pour la mer.

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