Quarante ares
un cercle parfait, comme s’il avait été soigneusement taillé au croissant, d’après les ordres d’un jardinier paysagiste. Cela paraissait bizarre, car il était bien sûr que l’industrie humaine n’était pour rien dans cette disposition particulière; mais j’avais entendu dire qu’on rencontrait souvent des taillis régulièrement formés sur les plateaux de l’Afrique australe et dans les prairies américaines, et je me trouvais pas surprenant qu’il en existât sur la côte de Guinée.
La singularité que présentait cette forme circulaire avait à peine été un objet de remarque de notre part, et nous n’approchions du taillis que dans le but de nous y abriter; son feuillage touffu nous promettait un asile certain contre la rosée, même contre la pluie, en supposant qu’il en tombât, et nous acceptions avec joie l’hospitalité qu’il semblait nous offrir.
Ce n’est qu’en arrivant à la lisière de ce bois particulier que nous nous aperçûmes de sa véritable nature ; au lieu d’un bouquet de bois taillis, comme nous l’avions supposé tout d’abord, jugez de notre étonnement quand nous vîmes que c’était un seul arbre qui le composait tout entier.
Il n’y avait pas de méprise possible : un tronc unique portait cette ramée épaisse, couverte de feuilles et de fleurs, qui nous avait produit l’effet d’un bois.
Mais quel arbre était-ce donc? Si le dragonnier avait excité notre surprise, nous étions bien autrement étonnés en contemplant cet arbre gigantesque, auprès duquel le dragonnier n’était qu’un arbrisseau.
Le baobab.
Vous ne me croiriez pas si je vous donnais les dimensions de ce colosse du règne végétal ; et cependant j'aurais, pour appuyer mes chiffres, l’autorité de voyageurs illustres qui les ont donnés avant moi ; des arbres pareils à celui qui se déployait à nos regerds ont été décrits par les bota-
nistes, et leur énorme grosseur est bien connue du monde savant.
Celui que nous avions découvert sur la montagne avait plus de trente mètres de circonférence ; Ben le mesura soigneusement avec ses bras et déclara qu’il lui trouvait à peu près vingt-cinq brasses ; or les brasses de Ben étaient bonnes, car il était de belle taille. A trois ou quatre mètres du sol, le tronc se divisait en une multitude de branches, dont quelques-unes étaient plus grosses que les plus gros arbres de nos forêts; commençant d’abord par être horizontales et devenant plus minces vers leur extrémité, elles s’étendaient très-loin et se courbaient graduellement jusqu’à toucher la terre, ce qui nous avait empêchés de voir le tronc qui les portait. Cet ensemble de ramilles couvertes de feuilles, dont les branches extérieures étaient garnies, offrait d’autant plus l’aspect d’un jeune bois, que les rameaux les plus élevés n’étaient guère qu'à une hauteur de dix ou douze mètres, ainsi que nous l’avons dit précédemment; cet arbre n’était pas le plus grand de ceux qui existent; mais il est bien certain qu’il eh était le plus gros.
Je connaissais par hasard ce colosse africain; mon livre des merveilles de la nature n’avait pas omis de le décrire, et je savais que cet arbre extraordinaire se nommait baobab.