CHAPITRE XXVII
Je savais aussi que les nègres du Sénégal ont donné différents noms au baobab, qu’ils l’appellent gourde acide, lalo, arbre à pain de singe; mon livre m’avait même appris sa dénomination botanique et m’avait dit qu’on l’appelait Aclansonia , parce qu’un savant français, nommé Adanson, qui explora le Sénégal il y a cent ans, décrivit le premier cet arbre extraordinaire. Je me souvenais même de l’opinion qu’il avait émise sur l’incroyable longévité du baobab : d’après lui, certains arbres de cette espèce n’auraient pas moins de six mille ans, et remonteraient ainsi à l’époque de la création du monde. Ceux qu’il avait mesurés portaient vingt-cinq mètres de tour ; on lui avait dit qu’il en existait dont la circonférence dépassait trente-trois mètres. En face de celui que nous avions sous les yeux, je n’avais pas de peine à le croire. Je me rappelais également la description que le botaniste français avait donnée du fruit du baobab : c’est une capsule ligneuse de vingt-cinq à trente centimètres de
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longueur, d’une nuance verdâtre et couverte d’un duvet Wanc : elle ressemble à une gourde et contient plusieurs cellules qui renferment des graines dures et brillantes plongées dans une substance molle et pulpeuse; les indigènes composent avec cette pulpe un breuvage acidulé qu’ils emploient avec succès pour guérir la fièvre; ils font sécher les feuilles du baobab, les réduisent en poudre et les mêlent avec leurs aliments, ce qui les empêche de transpirer avec autant d’abondance : les plus grandes feuilles leur servent à couvrir leurs cases, et des fibres de l’écorce ils fabriquent des cordages et une sorte d’étoffe grossière dont les pauvres se font des pagnes qui leur descendent à mi-cuisse ; enfin, ils trouvent dans l’enveloppe de la capsule une coque ligneuse qui leur fournit des vases analogues aux calebasses.
Je me rappelais tous ces détails, et mon intention était de les communiquer à Ben aussitôt que nous serions installés dans notre bivouac. Jusqu’à présent nous avions uniquement découvert que notre taillis était un seul et même arbre.
Arrivés auprès du baobab, il fallut nous baisser pour pénétrer sous ses branches ; nous vîmes du premier coup d’œil que c’était le meilleur abri qu’il fût possible de trouver pour y passer la nuit: c’est à peine si l’on eût été plus à couvert dans une auberge, et l’équipage d’un vaisseau à trois
ponts y aurait été à l’aise ; peu importait l’endroit où nous nous placerions, nous étions bien sûrs que le vent ou la rosée ne troublerait pas notre sommeil.
Nous pensions néanmoins à faire un grand feu ; car nous avions peur de la visite des animaux féroces, ce qui n’avait rien d’étonnant après notre aventure du dragonnier.
Malgré l’épaisseur du feuillage dont nous étions entourés, une clarté indécise nous permettait encore de ramasser du bois pour entretenir notre feu; et, nous débarrassant des objets que nous avions apportés, nous nous mîmes aussitôt à recueillir les branches mortes que nous apercevions autour de nous.
Lorsque nous eûmes apporté quatre ou cinq fagots à l’endroit que nous avions choisi pour dormir, nous commençâmes à disposer notre feu; tout cela nous avait pris assez de temps. La branche sous laquelle nous nous étions installés était si grosse qu’elle nous servait parfaitement de toiture; le sol, couvert de feuilles desséchées comme de l’amadou, nous promettait une couche assez moelleuse, et nous espérions passer la nuit d’une i manière très-confortable.
Nous avions établi notre foyer à quelque distance du tronc du boabab, et, dès qu’il avait été bien allumé, nous nous étions assis auprès de la flamme.
Ben avait tiré sa pipe de sa poche, l’avait remplie de tabac, et fumait avec une vive satisfaction. J’éprouvais moi-même une joie profonde ; après tout ce que j’avais souffert à bord, cette vie de liberté dont on jouit dans les bois avait un bien grand charme, et j’aurais voulu qu elle pût durer toujours. Je m’étais placé en face de Ben, et, tandis qu’il fumait, nous nous abandonnions au plaisir de jaser sans contrainte.
Lorsque nous étions entrés sous la voûte du baobab, il y faisait trop sombre pour distinguer les objets qui pouvaient être à deux ou trois pas devant nous; mais à présent que notre feu de bois mort répandait une vive clarté, il nous était plus facile d’examiner en détail l’endroit qui nous servait de logement. La flamme nous permettait de voir au-dessus de notre tète les gourdes allongées * suspendues au milieu du feuillage, tandis qu’autour de nous gisaient une quantité de ces fruits mûrs, dont la plupart étaient ouverts. J’observai môme un grand nombre de ces calebasses qui étaient vides et desséchées. Il nous suffit de quelques secondes pour remarquer tout cela; mais notre attention fut bientôt concentrée sur un objet qui excita en nous la plus vive curiosité.
A quelques pas du feu, ainsi que je l’ai dit plus haut, le tronc du baobab se dressait comme un grand mur ; l’écorce en était d’un gris brunâtre ;
elle présentait des nœuds, des crevasses profondes, des rides singulièrement tordues, et cependant, au milieu des inégalités, on apercevait quatre lignesrégulièrement tirées, qui se rencontraient à angle droit; elles formaient un parallélogramme d’environ un mètre de longueur, sur soixante centimètres de large, dont la base se trouvait à cinquante centimètres au-dessus du sol, et dont le grand côté s’élevait dans le sens de la hauteur de l’arbre.
11 .était évident que ces lignes n’étaient pas le résultat d’une opération de la nature; l'écorce, tourmentée partout ailleurs, ne se serait pas fendue d’elle-même avec cette régularité géométrique: c’était bien l’œuvre des hommes. En examinant ces lignes avec plus d’attention, on distinguait encore les marques de l’instrument tranchant qui avait servi à les produire ; toutefois elles remontaient à une époque éloignée, car elles étaient de la même nuance que les fissures naturelles dont l’écorce du baobab était profondément couturée.
Nous nous étions levés, mon compagnon et moi, pour observer de plus près ces lignes mystérieuses, qui n’auraient pas même éveillé notre attention dans un pays habité: nous aurions supposé qu’un promeneur les avait tracées pour se distraire, ainsi que nous l’avions fait souvent dans notre enfance. Mais cette région était complète-
ment déserte; non-seulement nous n’avions rencontré personne depuis le matin, mais aucun objet, aucun signe ne nous avait révélé la présence de l’homme. On nous avait dit que cette contrée ne renfermait pas un seul habitant; nous en étions convaincus, et c’est pour cela que nous éprouvions tant de surprise à la vue des lignes que présentait l’écorce du baobab.
En les regardant avec soin, nous vîmes qu’elles avaient été profondément tracées; le bois lui-même paraissait être attaqué, mais elles n’étaient accompagnées d’aucune figure, ainsi que nous l’avions supposé d’abord; c’étaient tout simplement les quatre lignes formées par le cadre d’une porte ou d’une fenêtre. Cette idée me frappa d’autant plus, qu’en approchant un tison enflammé de l’une de ces lignes, la séparation qui existait entre les deux bords de la fissure était noire, comme si l’on eût aperçu les ténèbres d’une cavité profonde.
Je regardai Ben, à qui cette pensée était venue en même temps qu’à moi.
« Le diable s’en mêle! s’écria-t-il en frappant d’un coup poing l’écorce du baobab ; mille sabords c’est bel et bien une porte. N’entends-tu pas, William? ça sonne le creux ainsi qu’un tonneau vide. »
Effectivement l’écorce rendait un bruit sonore sous le poignet énergique de Ben Brace, et je crus
voir qu’elle s’ébranlait sous la main vigoureuse du matelot.
« Tu as raison, dis-je à Ben; cet arbre a été creusé, et la partie sur laquelle tu frappes est certainement une porte. »
L’instant d’après, cette question ne faisait plus le moindre doute. Un violent coup de pied, appliqué par le marin à la partie du baobab qui attirait notre attention, renversa l’écorce, et découvrit à nos yeux étonnés une ouverture conduisant à une caverne pratiquée dans l’intérieur de l’arbre.
Ben courut immédiatement à notre feu y saisit qulques brins de fagot enflammés, dont il composa une torche, et, revenant auprès du baobab, il introduisit son flambeau dans la caverne béante. Ce que nos yeux y rencontrèrent non-seulement nous étonna, mais nous fit tressaillir; mon compagnon, malgré tout son courage, n’éprouva pas une impression moins vive que la mienne; il frissonna de la tète aux pieds, trembla au point de laisser échapper quelques-uns des brandons qu’il tenait à la main, et, pendant un instant, il songea à s’enfuir.
C’est qu’en effet les nerfs de l’homme le moins impressionnable se seraient ébranlés en face du tableau qui s’offrait à nos regards,* et que l’imprévu, lasituation, l’heure à laquelle il nous apparaissait, rendaient encore plus saisissant.
La cavité que nous avions sous les yeux formait une chambre carrée d’environ deux mètres de largeur, sur autant d’élévation. Elle ne devait pas son origine à la décrépitude de l’arbre, mais elle avait été creusée de main d'homme et faite à coups de hache.
On avait ménagé une espèce de banquette au fond de cette étrange cellule, et c’était là que reposaient les objets dont la vue nous avait terrifiés. Trois formes humaines la face tournée du côté de la porte, et par conséquent vers nous, siégeaient sur ce banc ; elles avaient le dos appuyé contre la paroi de la cellule, les bras pendants et les jambes légèrement étendues vers le centre de la pièce.
Aucun de ces trois hommes ne fit le moindre mouvement, car ils avaient cessé de vivre, et néanmoins leur aspect n’était pas celui des morts. Tous les trois étaient desséchés comme des momies, et n’avaient cependant aucune enveloppe; ils ressemblaient à des squelettes renfermés dans des habits de cuir noir, ces habits adhéraient à leurs membres, où ils formaient des rides nombreuses; leur crâne était couvert d’une laine épaisse, et. leurs yeux éteints, desséchés comme le reste du corps, demeuraient toujours dans leur orbile, dont la dimension était maintenant démesurée; leurs lèvres sèches, retirées comme par un mouvement convulsif, découvraient leurs dents aussi
blanches que l’ivoire, et qui, tranchant sur la teinte sombre de leur visage décharné, prêtaient à leur effroyable hideur un aspect surnaturel, que Ben Brace n’avait pu regarder sans pâlir.
Vous serez étonné d’apprendre que je ne partageais pas la terreur de mon compagnon ; j’étais cependant plus jeune et d’un courage moins grand et moins éprouvé que le sien ; mais, si la surprise m’avait tout d’abord causé un moment d'effroi, je m’étais immédiatement rassuré.
Il est certain qu’au premier coup d’œil, ces trois squelettes aux dents blanches, aux yeux fixes, à la peau noire, découverts à la lueur de nos torches fumeuses, dans un pays sauvage, où nous avions mille dangers à courir de la part des animaux et des hommes, il est certain, dis-je, que ces trois squelettes avaient quelque chose d’effrayant qui, au premier regard, me terrifia tout autant que mon ami Ben.
Mais ce fut l’affaire d’une seconde; l’instant