CHAPITRE XXVIII
d’après, je n’éprouvais plus à l’égard des trois spectres qu’un sentiment de curiosité avide, et je les examinais avec autant de calme que si je les avais rencontrés dans la galerie d’un antiquaire.
Mon sang-froid vous étonne et cependant il n’a rien de surprenant; c’est toujours à mon livre des merveilles que je devais la clef de cet incident mystérieux, et c’est là ce qui me donnait un si grand avantage sur Ben Brace, dont l’ignorance, en pareil cas, prolongeait la terreur. Je me rappelais avoir lu dans mon livre, à l’article du baobab, que les nègres de certaines tribus avaient l’habitude de pratiquer des espèces de caveaux dans l’intérieur de cet arbre colossal et d'y déposer quelques-uns de leurs morts ; non pas les honnêtes gens qui avaient quitté ce monde d’une manière toute naturelle, mais les scélérats que l’on avait exécutés en punition de leurs crimes, et qui, subissant une condamnation infamante, perdaient d’être inhumés d’après la coutume ordinaire. Il parait qu’on trouve chez ces sauvages, en matière de sépulture, des préjugés tout aussi forts que chez la plupart des nations civilisées.
Au lieu d’abandonner aux hyènes, aux chacals et aux vautours le corps des malfaiteurs qui ont subi la peine capitale, ces nègres les continent dans les caveaux qu’ils creusent aux flancs du baoabab: ce qui est, à mon avis, une sépulture
des plus avantageuses. La décomposition des cadavres ne s’y opère pas comme il arrive ordinairement ; soit qu’il y ait dans la nature de l’arbre une qualité préservatrice , soit que l’air extérieur ne puisse pas pénétrer dans ces caveaux, les corps que l’on y dépose se dessèchent à la façon des momies et se conservent ainsi pendant des siècles.
Vous ne comprenez pas que ces nègres puissent se donner autant de peine au sujet des malfaiteurs, qu’il semblerait plus juste de jeter à la voirie; vous vous étonnez d’autant plus du travail qu’ils s’imposent que vous songez à l’imperfection de vos outils, et que vous savez combien il est pénible, même avec de bons instruments, de perforer le tronc d’un gros arbre; mais vous serez moins surpris en apprenant que le bois du baobab est si tendre qu’il n’est guère plus difficile de creuser une cellule dans cet arbre singulier que de faire un trou dans un navet ou dans un banc d’argile : aussi n’esWl pas rare de voir les nègres se tailler de grandes chambres dans le tronc des baobabs, dont ils font leur demeure.
Comme je l’ai dit plus haut, tous ces détails, que je me rappelais à merveille, me donnaient un énorme avantage sur mon compagnon, qui n’avait rien lu à cet égard, et Ben fut très-étonné lorsqu’il vit la tranquillité avec laquelle je contemplais un
spectacle qui le faisait trembler jusque dans ses chaussures.
Je lui expliquai aussitôt parquelle raison j’étais si brave, et tout son courage lui revint immédiatement. Il alla chercher de nouveaux brins de fagot enflammés pour reconstituer sa torche, et nous pénétrâmes sans crainte dans la cellule funéraire. Notre frayeur était si bien dissipée que nous allâmes jusqu’à toucher les squelettes des trois nègres ; ils étaient parfaitement conservés; la chair en avait disparu, desséchée par le temps, mais ni les vers ni les fourmis ne les avaient attaqués; il est probable que l’odeur particulière du baobab en avait éloigné les insectes carnivores.
Quant aux hyènes et aux chacals, la porte de la cellule, qui devait en fermer exactement l’ouverture, à l’époque où l’on y déposa les trois cadavres, avait suffi pour préserver les morts de leurs atteintes ; il est possible, d’ailleurs, que la putréfaction n’ayant pas eu lieu, ces amateurs de charogne n’aient pas même été avertis de la présence des trois défunts. Aujourd’hui l’écorce desséchée ne fermait plus l'entrée du caveau avec la même exactitude, et avait cédé facilement au coup de pied du marin.
Nous restâmes pendant quelque temps dans celte retraite sépulcrale, dont lesmoindres détails éveillaient notre curiosité : personne évidemment n’y
avait pénétré depuis une époque déjà fort ancienne, peut-être depuis le jour où les trois malfaiteurs y avaient été renfermés ; et, bien qu’il fût impossible de déterminer d’une manière positive la date précise de cet événement, il est certain, à en juger d’après l’état des cadavres, qu’un grand nombre d’années s’était écoulé depuis qu’il avait eu lieu.
Peut-être, à cette époque, le pays renfermait-il une population nombreuse, qu’une horde puissante avait exterminée, ou qui avait été vendue aprè sa défaite, et emmenée comme esclave aux colonies américaines.
Tandis que ces réflexions traversaient mon esprit, des pensées d’un autre genre préoccupaient mon ami Ben; je soupçonne qu’il rêvait de quelque trésor enfermé avec les trois cadavres dans cette chambre funèbre, car je le voyais examiner avec soin les moindres fissures, les plus petits défauts des parois de la cellule, comme s’il avait espéré en extraire quelques sacs de poudre d’or ou quelques-unes de ces pierres précieuses que l’on trouve parfois chez les sauvages.
Néanmoins, si telle était son espérance, il devait être complètement désappointé; à l’exception des trois nègres, la cellule ne contenait rien du tout, pas le moindre vêtement, le plus léger ustensile, la plus petite parcelle d’or, ou le plusmince des joyaux. •
Lorsqu’il s’en fut bien convaincu, il jeta un dernier regard aux trois habitants silencieux du baobab, leur lit un salamec demi-sérieux, demiplaisant, et leur souhaita le bonsoir.
Nous revînmes auprès de notre feu avec l’intention de nous coucher et de dormir : car, bien qu’il ne fût pas très-tard, nous étions fatigués d’avoir couru depuis le matin, et, nous étendant par terre à côté du feu, où nous avions remis du bois, nous nous sentîmes les meilleures dispositions pour passer une très-bonne nuit.