CHAPITRE XXIX
Nous nous étions endormis immédiatement, mais notre sommeil ne devait pas être de longue durée. Je ne saurais dire au juste depuis combien de temps nous étions couchés, il me sembla qu’il n’y avait pas cinq minutes, lorsque nous fûmes réveillés par un bruit effroyable, le plus étrange de tous les bruits qu’on ait jamais entendus. Nous ne savions ni l’un ni l’autre d’où provenait cette clameur : toutefois, elle était produite par des animaux quelconques.
Il nous vint d’abord à l’esprit que ce devaient
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êtie des loups, ou plutôt des hyènes et des chacals, puisque ce sont eux qui remplacent les loups sur le continent africain ; nous avions pu reconnaître, au milieu des voix discordantes qui frappaient nos oreilles, les cris de ces animaux que nous avions souvent entendus lorsqu’ils venaient rôder sur les bords de la rivière ou autour des barques du roi Dingo Dingo; mais ces cris étaient Accompagnés de sons bizanes que nous écoutions pour la première fois : c étaient une mêlée de glapissements aigus, de miaulements pareils à ceux des chats, de hurlements sur tous les tons, auxquels se joignaient un caquetage et des vociférations qui avaient quelque chose d humain et d analogue aux divagations des fous.
Les animaux qui produisaient tout ce vacarme étaient évidemment nombreux; mais à quelle espèce appartenaient-ils? Ni mon compagnon ni moi nous ne savions qu’imaginer à cet égard; les voix que nous entendions étaient rudes, insupportables, menaçantes, et nous causaient un sentiment d’effroi qui grandissait à mesure quelles devenaient plus distinctes.
Nous nous étions levés immédiatement et nous regardions autour de nous, persuadés que, d’un moment à l’autre, nous serions attaqués par l’ennemi, qui approchait; mais, bien que nous fussions littéralement enveloppés de ce bruit épou-
vantable, il nous était impossible de découvrir quels en étaient les auteurs. Notre feu ne répandait plus que des lueurs mourantes, qui nous permettaient à peine de voir à quelques pas de l’endroit où nous l’avions établi. Mon compagnon s’en approcha, et d’un coup de pied, réunissant les tisons prêts à s’éteindre, il raviva la flamme, qui jeta bientôt de vives clartés autour de nous. Toute la salle de verdure formée par les branches du baboab fut illuminée tout à coup, mais elle était déserte : c’était du dehors que provenaient les sons qui continuaient à retentir dans les ténèbres.
Us grandissaient en se rapprochant et nous frappaient de tous les côtés à la fois ; nous étions donc cernés par une légion des affreuses créatures qui répandaient ces cris horribles.
Après être demeurés longtemps sans rien voir nous aperçûmes enfin des points brillants qui scintillaient dans l’ombre; ces points lumineux étaient ronds, d’un éclat verdâtre, et paraissaient étinceler. s
C’étaient les yeux de ces animaux dont nous entendions les clameurs, et dont nous ignorions toujours quelle pouvait être l’espèce; à leurs cris sauvages, à la manière dont ils nous assiégeaient, car il était évident que nous en étions entourés, ce devaient être des animaux féroces, des bêtes de proie qui allaient nous déchirer.
Quelques instants encore, et ils furent si près de nous, qu’il était facile de les reconnaître. J’avais vu de ces animaux dans les ménageries, et mon compagnon les connaissait mieux que moi; bref, c'étaient d’énormes singes que l’on appelle babouins.
Cette découverte n’était pas faite pour dissiper les craintes que leur voix nous avait inspirées; tout au contraire : nous connaissions le caractère intraitable de ces brutes ; quiconque les à vus dans leurs cages, sait que ce sont les créatures les plus vindicatives, les plus haineuses que l’on puisse voir, et qu’il est toujours dangereux de les approcher, alors même qu’elles ont été l’objet des soins constants de la part de l’homme. Il l’est bien davantage de les rencontrer dans les forêts qu’elles habitent; et les indigènes ne traversent pas les bois où l’on trouve ces quadrumanes sans se réunir à des gens bien armés et sans prendre les plus grandes précautions.
Nous le savions à merveille, et je vous avoue franchement que nous fûmes très-effrayés en voyant les babouins s’approcher de notre bivouac, tout aussi effrayés que nous avions pu l’être en nous voyant poursuivis par le lion.
Nous le fûmes d’autant plus que ces babouins étaient des plus grands et des plus dangereux qu’on pût voir, car il y en a de plusieurs espèces :
ceux-ci étaient d’affreux mandrilles, ainsi que nous le reconnaissions à leur épais museau, à la barbe jaune qui recouvrait leur menton proéminent 'et à leurs joues gonflées, dont la teinte écarlate et violette se distinguait parfaitement à la flamme de notre feu.
Il eût été dangereux de rencontrer un seul de ces quadrumanes, plus dangereux que de se trouver en face d’une hyène ou d'un dogue en fureur, car la force du mandrille est prodigieuse ; mais ce n’était pas une seule de ces brutes qui menaçait de nous attaquer, c’était une armée tout entière ; quelle que fût la direction que prît mon regard, je voyais partout leur face enluminée rayonnant à la lueur de la flamme, et de tous côtés j’entendais leur voix menaçante, qui m’empêchait d’entendre celle de mon compagnon.
Quant à leurs projets, il était évident qu’ils voulaient nous attaquer. Si tout d’abord ils ne s’étaient pas précipités sur nous, c’est parce qu’ils avaient eu peur de s’approcher du feu, ou peut-être parce qu’ils nous examinaient pour savoir quels étaient les ennemis qu’ils se disposaient à combattre.
Mais la crainte du feu, pensais-je, ne les retiendra pas longtemps, ils seront bientôt accoutumés à le voir. Effectivement, ils reprenaient confiance, et le cercle qu’ils formaient autour de nous se rétrécissait de plus en plus.
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Que faire et comment nous sauver? Contre un pareil ennemi, la défense était complètement impossible; en un clin d’œil ces brutes formidables nous auraient abattus et nous déchireraient avec leurs énormes canines. Le seul moyen de leur échapper était d’abandonner la place.
Et comment s’en aller? le procédé qui nous avait mis à l’abri des griffes du lion ne pouvait être employé : les mandrilles grimpent aux arbres . beaucoup plus facilement qu’un homme. Restait la fuite, et nous l'aurions tentée, si la chose eût été praticable; mais les babouins formaient autour de nous un cercle pressé qu’il était impossible de franchir.
Et cependant rester où nous nous trouvions, c’était se résigner à une mort certaine. L’ennemi se rapprochait toujours en poussant les mêmes cris, sans doute avec la double intention de nous effrayer et de s’encourager à l’assaut. Je ne doute pas que, sans notre feu, dont la vue les étonnait, ils n’eussent déjà commencé l’attaque, mais ils regardaient la flamme d’un air de défiance, et • n’avançaient qu’avec lenteur.
S’apercevant de la réserve que le feu leur inspirait, mon compagnon s’imagina d’en profiter pour les disperser par la terreur; il saisit un morceau de bois enflammé, et, se précipitant vers les singes qui se trouvaient le plus rapprochés de
nous, il agita devant eux le brandon qu’il tenail à la main. Je suivis son exemple, et je courus du côté opposé à celui vers lequel il s’était dirigé.
Les babouins reculèrent devant cette attaque d’un nouveau genre, toutefois, pas avec assez de précipitation pour nous laisser l’espoir de leur faire prendre la fuite. Ils s’arrêtèrent dès qu’ils virei t que nous n’avancions plus; et lorsque nous revînmes auprès du feu pour y reprendre de nouveaux tisons, ils se rapprochèrent et devinrent d'autant plus menaçants, que pas un d’eux r.’ayant été blessé, ils considéraient nos brandons comme des armes impuissantes.
Nous essayâmes de répéter cette manœuvre, mais elle cessa bientôt de leur inspirer la moindre crainte ; nous agitions vainement nos torches à leur barbe; c’est tout au plus s’ils reculaient, et ils ne songeaient pas à tourner les talons.
« Pauvre moyen! petit Will, me dit Ben Bracc d’une voix qui exprimait ses alarmes , ils ne s’enfuiront pas, les scélérats! Je vais essayer d’iin coup du vieux mousquet, peut-être s’écarterontils un peu. »
La reine Anne fut rechargée, comme toujours, avec notre plomb à bécassine; nous savions bien qu’il était trop petit pour faire autre chose que de cingler nos adversaires, et qu’ils ne s’en montreraient que plus furieux et plus implacables;
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c’était pour cela que nous nous étions abstenus jusqu’à présent de tirer sur les babouins et que nous avions cherché à les effrayer par la flamme.
Mais Ben était résolu à faire payer au moins à l’un de ces monstres l’horrible attentat qu’ils méditaient contre nous, et je le vis introduire la baguette de fer dans le canon de la reine Anne, do la même façon qu’il s’y était pris quand il avait tiré sur le lion.
Son coup bien préparé, il s’avança jusqu’auprès de la ligne menaçante, visa l’un des plus grands de nos ennemis, et déchargea son arme.
Un cri de douleur annonça qu’il avait bien visé, l’énorme brute se roulait par terre en se débattant contre la mort, tandis que ses compagnons se pressaient autour d’elle. De mon côté j’avais blessé d’un coup de pistolet un autre babouin, qui devint également le centre d’un groupe d’individus éplorés.
Nous revînmes auprès du feu, mon compagnon et moi. Il nous était impossible de recharger la reine Anne, puisque la baguette indispensable à cette opération était restée dans la plaie du mandrille; mais quand même nous eussions possédé vingt baguettes, nous n’aurions pas eu le temps de nous en servir. La décharge de nos armes avait justement produit un effet contraire à celui que nous avions espéré : au lieu d’intimider nos as-
saillants, elle ne fit qu’augmenter leur fureur; et, abandonnant leurs camarades blessés, ils revin • rent sur nous avec l’intention évidente de ne plus différer l’attaque.
Nous touchions à l’instant critique: j’avais saisi l’un des plus gros tisons du foyer, Ben Brace tenait à la main son vieux mousquet, prêt à en faire usage pour frapper autour de lui. Mais à quoi bon cette vaine défense? Vaincus par le nombre, alors même qu’isolément chaque mandrille n’eût pas été plus fort que deux hommes, nous aurions été mis en pièces par ces dents terribles qui grinçaient autour de nous, si un moyen de salut ne s’était présenté à l’esprit de Ben Brace.
Il est étrange que cette idée ne nous soit pas venue plus tôt.
A l’instant où l’espoir nous avait complètement abandonnés, nos yeux se tournèrent par hasard du côté de la chambre des morts, creusée dans le baobab. Nous n’avions pas remis à sa place le morceau d’écorce qui lui servait de clôture, et l’entrée en était restée béante. Cette vue nous frappa tous les deux, et, poussant un cri de joie, nous nous précipitâmes vers cet asile qui nous était offert.
Bien que la porte fût étroite, nous la franchîmes en un clin d’œil; un lapin ne se glisse pas plus rapidement dans son terrier; et les mandril-
les, qui nous poursuivaient, n'avaient pas eu le temps de nous rejoindre, que nous étions de nouveau en compagnie des trois squelettes