CHAPITRE XXXI
Tous les préparatifs indispensables à notre prochain voyage avançaient rapidement; le charpentier avait fini ses grilles, consolidé les cloisons, et les matelots remplaçaient par de l’eau de rivière l’eau salée qui était contenue dans les tonnes.
Mais tandis que ces occupations allaient leur train, il arriva chez le roi Dingo Bingo un messager porteur d’une nouvelle qui mit Sa Majesté dans un terrible émoi , et qui produisit le même effet sur le capitaine de la Pandore.
Ce messager, ou plutôt ces messagers, car il y en avait plusieurs, étaient ce que l’on appelle des kroomen, c'est-à-dire qu’ils appartenaient à une classe de nègres qui ont un goût prononcé pour la marine, et que l’on trouve en Afrique dans presque toutes les parties de la côte occidentale. A vrai dire, ce sont les caboteurs de ces parages, et beaucoup de bâtiments de commerce qui fréquentent cette région ne manquent pas, lorsqu’ils sont à court de bras, de compléter leur équipage en prenant de ces kroomen.
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Trois de ces hommes avaient donc remonté la rivière, et venaient annoncer en toute hâte au roi Dingo Bingo la triste nouvelle qu’un croiseur anglais s’était approché d’une station située environ à cinquante milles au nord. Ce croiseur disait avoir donné la chasse à une grande barque négrière qu’il avait perdue de vue ; mais il la cherchait toujours et il espérait bien la trouver en se dirigeant vers le sud. Les kroomen ajoutaient que le croiseur ne s’était arrêté que pour prendre de l’eau, et que, cette opération terminée, il avait dù remettre à la voile et fouiller toute la côte , afin de découvrir le négrier qu’il avait déjà poursuivi.
Ces renseignements confidentiels avaient été donnés par le commandant du cutter au principal négociant du port, un brave Anglais, qui faisait le commerce d’huile de palme, d’arachides et d’ivoire, et que personne ne supposait avoir des intérêts communs avec les marchands d’esclaves; au contraire, il se montrait l'un des plus zélés partisans de la répression de la traite des nègres, il se mettait au service des croisenrs, et avait su gagner l’entière confiance des officiers de la marine anglaise, ayec lesquels il entretenait des relations très-intimes.
Mais les gens bien informés soupçonnaient cet excellent John Bull de s’entendre à merveille avec
Sa Majesté Dingo Bingo; ils allaient même jusqu’à penser qu’il existait entre ces deux honorables personnages une association commerciale parfaiment établie.
Toujours est-il que c’était l’ami et le confident du croiseur qui envoyait les trois kroomen pré-
Kroomen ou nègres pécheurs.
venir le roi Dingo du danger qu’il courait ; le nom et la qualité de celui qui expédiait cette nouvelle n était un secret pour personne à bord du négrier.
Les kroomen avaient longé la côte dans un petit bateau à voile et avaient exécuté la plus grande
partie de ce voyage périlleux pendant la nuit, afin d’échapper au télescope du croiseur.
Il n’y avait pas à en douter, le cutter en ques- * tion était bien celui qui nous avait déjà pourchassés, et le capitaine de la Pandore n’était pas moins interdit que le roi Dingo Bingo. Le croiseur savait que nous nous étions dirigés vers le sud; il prendrait la même direction, visiterait tous les points de la côte, et ne pouvait manquer de découvrir l’embouchure de la rivière où nous étions à l’ancre; s’il nous y trouvait encore, c’en était fait du négrier. Le pilote qui dirigeait le croiseur connaissait probablement les baraques du roi Dingo : il y conduirait le cutter, et, d’un moment à l’autre, nous pouvions être pris sur le fait.
Il n’était donc pas étonnant que le rapport des kroomen eût répandu la consternation dans les deux camps.
Néanmoins, la terreur de Sa Majesté noire était beaucoup moins grande que celle du capitaine ; elle avait bien moins à perdre, et la visite du croiseur ne pouvait lui causer un préjudice notatable. Les esclaves, il est vrai, étaient toujours dans le baracon, mais ils ne lui appartenaient plus; il en avait touché le prix en rhum, en mousquets et en sel, et, dès qu’il aurait enlevé ces valeurs et qu’il les aurait mises à l’abri du cutter, il serait parfaitement tranquille et ne
s’inquiéterait nullement de ce qui arriverait ensuite.
Aussitôt après l’arrivée des kroomen, il avait fait transporter par ses hommes, et cacher dans les bois, toutes les marchandises que nous avions déchargées de la Pandore , et qu’il avait reçues en payement des esclaves. Cette opération terminée, le roi Dingo avait allumé sa pipe, rempli son verre , et s’était mis à fumer et à boire avec autant d’insouciance que si jamais croiseur n'avait exploré la côte d’Afrique.
La situation du skipper était bien différente ; il pouvait avoir recours, il est vrai, au procédé du roi Dingo, ouvrir à ses esclaves les portes de leur prison et les cacher dans la forêt; il était même très-amusant de voir avec quelle chaleur Sa Majesté lui donnait le conseil d employer cet excellent moyen. Si le capitaine adoptait cet expédient et que le croiseur entrât dans la rivière, la Pandore n’en serait pas moins capturée , les esclaves resteraient dans le pays, et le royal trafiquant avait la chance de remettre la main sur les cinq cents ballots qu’il vendrait une seconde fois. Quelle perspective 1 Aussi, le vieux scélérat, tout en se gardant bien de laisser voir qu’il pourrait y gagner, insistait d’une façon des plus comiques auprès du capitaine pour lui faire accepter un plan qui, disait-il, pouvait seul le sauver.
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Mais le négrier n’entendait pas de cette oreillelà ; il savait combien il était dangereux de confier , cinq cents esclaves à une garde quelconque, surtout au fond des bois; et puis le très-cher Dingo pourrait bien ne pas veiller sur les colis du capitaine avec autant de sollicitude qu’il se plaisait à le promettre. Quelques-uns des captifs ne manqueraient pas de retourner dans leur pays ; beaucoup d’autres seraient probablement emmenés dans la ville du vieux roi. Comment établir ensuite l’identité de marchandises qui offrent entre elles aussi peu de différence?
D’ailleurs , en supposant que le capitaine réus- • sît à cacher sa cargaison, il ne pouvait pas escamoter la Pandore. Si le croiseur remontait la rivière, il ne manquerait pas d’apercevoir le navire et de s’en emparer immédiatement. Que deviendraient les esclaves, que deviendraient l equipage et le capitaine lui-même? Comment vivrait-il dans ces contrées sauvages? car il savait très-bien qu’une fois à la merci du roi Dingo, Sa Majesté n’aurait pour lui aucun égard et le traiterait d’une façon très -peu hospitalière. C’était un homme rempli de finesse et d’expérience que le capitaine de la Pandore, et, loin de prêter l’oreille aux avis de Sa Majesté, il résolut de procéder en toute hâte au chargement de la cargaison, et de remettre à la voile aussitôt l’opération terminée.
C’était, en effet, le seul parti qu’il y eût à prendre; si le croiseur explorait la côte, et cela ne faisait pas le moindre doute, la première chose était de sortir du fleuve et de gagner la pleine mer avant son arrivée. Il fallait à tout prix éviter une rencontre; quelle que fût l’audace éprouvée de l’équipage de la Pandore, le négrier savait qu’il n’y avait pas moyen de résister à l’attaque d’un vaisseau de guerre , ou même des cinq ou six chaloupes que le croiseur pouvait mettre à flot et dépêcher contre nous. En cas de surprise, le navire était capturé; la seule chance de salut était dans la fuite, et le skipper avait trop de prudence et d’habileté pour ne pas le compren- • dre.
La brise était légère et soufflait de la côte, deux circonstances qui favoriseraient la fuite de la Pandore , et qui devaient retarder la marche du croiseur. Que le négrier pût seulement prendre le large avant d’être à portée du canon de son antagoniste, et il n’aurait plus rien à craindre.
Soutenu par cette espérance et néanmoins toujours en proie à la plus terrible anxiété, le capitaine fît procéder sans le moindre délai au chargement de la cargaison.