CHAPITRE XXXII
Toutes les chaloupés du négrier furent mises en réquisition, et tous les matelots furent occupés comme des abeilles. Peut-être mon ami Ben et moi étions-nous les seuls de l’équipage qui n’eussions pas de cœur à la besogne ; mais il fallait sauver les apparences et travailler comme les autres.
L’embarquement ne souffrit pas de difficulté, l’arrimage encore bien moins; c’est tout une autre affaire quand il faut prendre à bord une cargaison d’énormes tonneaux et de caisses pesantes qu’on a mille peines à manier et à caser. Quant aux colis vivants, qu’ils y missent de la bonne volonté ou qu’il fallût les y contraindre, il ne s’agissait que de les conduire de leur baraque à la rivière , de les transporter à bord et de les faire descendre pêle-mêle des écoutilles dans l’entre-pont. Les hommes furent séparés des femmes, non pas par égard pour les convenances, mais parce qu’ils sont plus faciles à conduire pendant le voyage quand il en est ainsi , l’expérience
l’a prouvé; toutefois, il n’y avait entre eux qu’une cloison peu épaisse, à travers laquelle ils pouvaient communiquer.
On mit avec les femmes les jeunes esclaves des deux sexes, et tous les petits enfants, marmaille innocente, d‘un noir de jais et qui étaient nus
Embarquement des nègres.
comme la main; pauvres piccaninies! Du reste, la plupart des malheureux qui composaient la cargaison étaient également nus ; quelques-unes des femmes avaient une simple chemise de coton ou un pagne en feuilles de palmier tressées; quelques hommes portaient une espèce de jupe trèscourte et d’une étoffe grossière; mais les autres
n’avaient pas même apparence de vêtement. Il est probable que les gens du roi Dingo les avaient dépouillés de leur chétive garde-robe.
Tous les hommes étaient enchaînés deux à deux ; quelquefois même on en avait réuni trois ou quatre : c’était le roi qui avait pris cette mesure pour prévenir leur évasion. Quant aux femmes, quelques-unes seulement portaient des chaînes , celles qui avaient fait preuve d’un caractère plus indépendant que celui des autres, et qui avaient opposé de la résistance à leurs ignobles vainqueurs.
Ces chaînes ne leur furent pas enlevées par les gens de la Pandore , et les nègres furent emmagasinés tels qu’ils se trouvaient au moment de la livraison, y compris les fers dont ils étaient chargés.
Debout sur la rive, le roi Dingo assistait à l’embarquement, auquel ses gardes du corps prenaient une part active; le skipper était à côté de lui et tojus les deux causaient avec une souveraine indifférence, comme s'ils avaient présidé au chargement d’une cargaison d’ivoire ou d’arachides. De temps à autre, Sa Majesté désignait du doigt quelques-uns des esclaves, et faisait remarquer au nouveau propriétaire les qualités de la marchandise qu’il lui avait livrée. « Excellent article, affaire d’or, bon colis; » mais il engageait le ca-
pitaine à le surveiller pendant le voyage. Il était évident qu’il connaissait une grande partie de ces malheureuses victimes; beaucoup d’entre elles étaient ses propres sujets et avaient grandi sous ses yeux : mais que lui importaient toutes ces considérations, dès l’instant qu’il trouvait à les vendre, et qu’on lui donnait en échange des mousquets et du rhum? Les sentiments qu’il éprouvait à l’égard de son peuple étaient ceux d’un fermier pour ses cochons ou d’un éleveur pour ses bœufs ; et, tandis que ces pauvres créatures, qu’il aurait dû protéger, défilaient tristement devant nous, il riait et plaisantait avec le capitaine en regardant ce' spectacle douloureux, dont j’avais le cœur navré.
L’embarquement se poursuivait toujours, et la plupart de ces infortunés étaient déjà sur la Pandore, quand nous aperçûmes le bateau des kroomen qui se dirigeait vers le navire ; on avait envoyé ceux-ci faire le guet à l’embouchure de la rivière, jusqu’au moment où le négrier aurait fini son chargement. Ils avaient l’ordre de revenir en toute hâte, si le croiseur, ou tout autre vaisseau, paraissait à l’horizon.
Leur retour était donc la preuve qu’une voile était en vue , et la rapidité avec laquelle ils remontaient la rivière, non-seulement confirmait cette opinion , mais encore annonçait qu’ils
avaient quelque chose d’important à nous apprendre.
Le capitaine et son ami Dingo les voyaient approcher avec consternation, et la nouvelle qu’ils apportaient au skipper n’était pas faite pour calmer son inquiétude.
Une voile n’était pas seulement en vue, mais elle naviguait droit à la côte, et les kroomen qui s’étaient trouvés avec le croiseur, il y avait tout au plus deux jours, avaient reconnu son gréement.
Cette nouvelle parut d’abord atterrer le skipper; toutefois, lorsqu’il eut examiné l’état du ciel et regardé la cime des arbres pour voir de quel côté soufflait le vent, il sembla reprendre courage et donna l’ordre d’activer le chargement de la cargaison.
Les kroomen retournèrent à leur poste, afin d’observer les progrès du croiseur; et le capitaine s’empressa de mettre le temps à profit. La brise lui était favorable, tandis que le vaisseau de guerre marchait contre le vent; il serait impossible d’approcher de la côte, à plus forte raison de franchir la barre du fleuve, tant que la brise se maintiendrait où elle était alors. Il n’y avait plus qu’une heure de jour, et dans tous les cas il était probable que l’ennemi attendrait le lendemain matin pour entrer dans la rivière. Le capitaine
espérait que le croiseur jetterait 1 ancre à un mille ou deux du rivage et que, à la faveur des ténèbres, il passerait inaperçu et pourrait gagner la pleine mer. Il serait peut-être salué d’un ou deux boulets de canon, mais son chargement valait bien qu’on bravât quelque chose; c’était d’ailleurs la seule chance qu’il eût d’échapper au cutter.
Il était donc Lien décidé à tenter l’aventure, pourvu que le croiseur mouillât seulement assez loin de la côte pour lui permettre de passer. Tout son espoir était dans la direction du vent, qui soufflait toujours de l’est, et qu'il ne cessait de guetter au milieu des appréhensions les plus vives.