‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 48 sur 89 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Une fois que l’arrimage de la cargaison fut terminé, on posa les grilles, on les attacha solidement, et deux sentinelles rébarbatives, armées d’une baïonnette emmanchée d’un mousquet, furent placées à côté des malheureux esclaves; elles devaient faire usage de leurs armes sur les pau-

vres détenus qui tenteraient de s’échapper de leur prison.

Le skipper n’attendait plus que le rapport des kroomen. Ceux-ci arrivèrent enfin, et les nouvelles qu’ils lui donnèrent étaient bien celles qu’il avait espérées : le croiseur n’avait pu approcher de la côte ; il avait jeté l’ancre à deux milles de l’embouchure du fleuve, et il attendrait que ie vent eût changé, ou tout au moins qu’il fît jour, avant de franchir la barre. C’était bien là-dessus que le capitaine avait compté ; aussi avait-il retrouvé son audace, et, ne doutant plus du succès, il alla faire ses adieux à son ami Dingo; tous les deux étaient en belle humeur, et les bouteilles de rhum circulèrent à la ronde.

Cette orgie finale avait lieu sur la rive, dans la case de Sa Majesté, qui traitait une dernière fois son ami le capitaine, pendant que le contre-maître descendait la rivière, afin de s’assurer par luimême de la position du croiseur et de calculer d’une manière précise la route que la Pandore devait suivre pour échapper à l’ennemi.

Quelques hommes de l'équipage avaient accompagné le skipper et devaient le ramener à bord dès qu’il aurait pris congé du roi Dingo Bingo. Ben Brace et moi nous étions au nombre de ceux qui montaient la guigue du capitaine.

11 y avait encore une demi-heure à attendre

jusqu’au coucher du soleil, lorsque reparut le contre-maître. Ses observations confirmaient de tout point celles des kroomen, et, comme le vent soufflait toujours de l'est, il était probable que la fuite du négrier ne rencontrerait aucun obstacle. Les officiers de la Pandore connaissaient bien la côte; ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient se sauver en se dirigeant au sud de l’endroit où le croiseur avait jeté l’ancre ; l’eau y était profonde, et, si le vent se maintenait dans la même position, toutes les chances étaient en leur faveur.

Une chose néanmoins les inquiétait vivement : il était possible que le commandant du croiseur eût appris d’une manière positive où était la Pandore; s’il en était ainsi, ne pouvant pas approcher de la côte, d’où le repoussait la brise, il enverrait ses chaloupes à l’embouchure du fleuve, de façon à prévenir la fuite du négrier. Si, au contraire, il ne se doutait pas du voisinage de la barque, il remettrait au lendemain l’exploration de la rivière. Mais il avait pu être informé de notre présence au baracon du roi Dingo , et, dans ce cas-là, •nous étions sûrs d’être attaqués pendant la nuit.

Aussi le capitaine attendait il avec anxiété le moment où les ténèbres, qu’il appelait de tous ses vœux, lui permettraient de lever l’ancre et de déployer ses voiles.

Il y avait encore quelques minutes de jour, .

quand le skipper, ayant pressé une dernière fois

l’horrible Dingt) dans ses bras, sortit de la case

de son amphitryon. Sa Majesté, suivie de ses noirs

courtisans, vint reconduire son hôte et resta au

bord de la rivière, tandis que -le capitaine s’installait dans le canot. Ben et moi nous étions à notre banc et nous tenions déjà nos rames, lorsque le roi poussa une étrange exclamation.

Mes regards se portèrent naturellement de son côté, et je vis ses yeux fixés sur moi comme s’il avait voulu me dévorer, tandis qu’il parlait au capitaine dans une langue que je ne comprenais pas.

Jusqu’alors je n’avais jamais attiré l’attention de Sa Majesté; je ne sais même pas s’il m’avait aperçu. J’étais toujours resté sur le navire, excepté lorsque j’avais fait avec mon ami Ben cette fameuse partie de chasse où nous avions eu tant d’aventures; et, chaque fois que l’abominable Dingo était venu à bord, comme il se rendait immédiatement dans la cabine du skipper ou qu’il se tenait sur le tillac, il est probable qu’il n’avait jamais eu l’occasion de remarquer mon visage.

Mais pour quel motif, au moment du départ, semblait-il s’occuper de moi avec autant d’intérêt. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il disait au capitaine, car il baragouinait une espèce de jargon tiré de la langue portugaise, qui est assez généra-

lement connue sur la côte de Guinée; mais il était facile de voir, à ses gestes et à ses regards significatifs, que la conversation roulait sur ma- personne ou tout au moins sur mes habits.

L’entretien s’animait de plus en plus; c’était un feu roulant de paroles ou plutôt de cris sauvages; la conversation dégénérait en dispute. A quel propos les deux amis se querellaient-ils à mon égard? Ben était à côté de moi; je lui demandai tout bas s’il pouvait me dire de quoi il était question.

« Tu plais à ce vieux coquin, me répondit mon protecteur ; il veut t’avoir et demande au skipper à t’acheter comme esclave; c’est ton prix qu’ils débattent. »

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