‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 49 sur 89 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

J’eus d’abord envie de rire en entendant ces paroles, mais je ne tardai pas à changer de sentiment; l’air sérieux de Ben Brace, le ton avec lequel il m’avait dit ces mots, surtout la manière dont le capitaine et le roi traitaient la chose, me prouvaient que ce n'était pas une plaisanterie.

Au premier moment, le skipper ne semblait pas disposé à satisfaire à la demande du vieux nègre; mais celui-ci avait mis tant de chaleur à sa requête, il avait fait surtout des offres si avantageuses, que le négrier commençait à fléchir. Sa Majesté proposait cinq noirs en échange du petit blanc. « Le skipper en veut six, me dit Ben, c’est pour cela qu’ils se disputent. » Ainsi le capitaine consentait à me vendre à cet affreux Dingo; ce n’était plus qu’une question de prix entre les deux traitants.

J’étais frappé de stupeur; Ben lui-même était vivement troublé ; il savait fort bien que la brute au pouvoir de laquelle je me trouvais ne se ferait aucun scrupule de conclure ce marché. La seule raison qui avait empêché le capitaine d’y adhérer tout d’abord, c’est qu’il avait besoin de moi; mais s’il pouvait, en me vendant, augmenter sa cargaison de six nègres vigoureux qui, transportés sur la côte du Brésil , vaudraient chacun cinq mille francs, cette considération l’emporterait sur tous les services que j’aurais pu lui rendre. Il ne courait aucun risque, je pouvais disparaître, sans qu’on l’inquiétât le moins du monde. A qui répondait-il de ses actes? Un négrier, un bandit! 11 avait la faculté de me vendre, de me tuer si bon lui semblait, sans encourir la punition la plus légère, et il le savait bien.

Il n’est donc pas étonnant que je fusse rempli de terreur ; l’idée de devenir l’esclave de ce sauvage huileux, de cet ignoble monstre, qui trafiquait de chair humaine me révoltait horriblement.

C’est à peine si je peux décrire la fin de cette scène odieuse; je souffrais au point de ne plus avoir conscience de ce qui se passait autour de moi ; on me disait que le marché était conclu, que le roi avait accordé les six nègres, que le capitaine consentait à me donner en échange, et la preuve que l’on ne me trompait pas, c’est que je vis ce dernier sortir de la chaloupe et retourner à la case du roi Dingo, bras dessus, bras dessous avec l’affreux sauvage, afin de ratifier le marché en buvant un verre de rhum.

Je criais et je menaçais, je crois même avoir blasphémé; j’avais le délire, je n’étais plus maître de mes paroles ni de mes actions ; la destinée qui m’attendait m’inspirait tant d’horreur que je pensais à me jeter dans la rivière. Quelle horrible chose ! être vendu par un pareil homme, et sans espérance de recouvrer sa liberté! C’était horrible, et je me sentais devenir fou.

Mes cris douloureux excitaient les rires des nègres qui était restés au bord de la rivière et qui me raillaient dans leur jargon sauvage. Mes camarades eux-mêmes, ceux qui étaient avec moi dans le bateau, s’inquiétaient fortpeu de mon désespoir.

Mon pauvre Ben était le seul qui prit part à ma douleur ; mais que pouvaiWl faire pour me sauver? Je comprenais son impuissance ; il aurait été puni s’il avait seulement élevé la voix en ma faveur.

Néanmoins, je m’étonnais de son impassibilité ; je trouvais qu’il aurait pu me témoigner une sympathie plus vive. J’étais injuste à son égard; tandis que je l’accusais d’indifférence, il ne pensait qu’à moi et cherchait par quel moyen il favoriserait ma fuite.

Aussitôt que le capitaine et le roi Dingo se furent éloignés, il se rapprocha de mon oreille et me dit tout bas, de manière à n’être entendu de personne:

« C’est une chose faite, mon pauvre enfant, il t’a vendu pour six nègres, tu ne peux pas l’empêcher; ne leur fais pas de résistance, car ils te garrotteraient; aie plutôt l’air d’ètre content; mais ne quitte pas des yeux la Pandore, et quand elle lèvera l’ancre, prends la fuite, c’est aisé quand il fait noir ; suis le bord de la rivière, jette-toi à l’eau quand tu arriveras près de l’embouchure, et nage droit à la barque; je serai là, n’aie pas peur, je te lancerai un bout de corde; quant au reste, ne crains rien, le vieux gobelotteur ne sera pas fâché de te revoir, au contraire ; je suis sûr qu’il sera bien aise d’attraper Dingo Bingo.... Fais ce que je

te dis, et.... chutl les voilà qui reviennent tous les deux. »

Bien que mon protecteur eût proféré ces mots d’une voix presque intelligible et à bâtons rompus, je l’avais parfaitement compris, et je venais de lui répondre que je suivrais son conseil, lorsque je vis le skipper se diriger vers la guigue.

Il n’était pas seul; Dingo l’accompagnait d'un pas chancelant, et derrière eux marchaient six nègres superbes, enchaînés deux à deux, et conduits par une troupe nombreuse de soldats sous les armes.

C’était en échange de ces trois couples d’esclaves que le capitaine me livrait à son affreux compère. Dix minutes auparavant, ces victimes du caprice de leur maître portaient le mousquet et faisaient partie de l’armée du roi, prêts au moindre signal à capturer les voisins ou même les sujets de Sa Majesté ; mais la fortune est inconstante, et leurs camarades, plus favorisés qu’eux, venaient précisément de les saisir et de les livrer au capitaine.

L’instant d’après on les poussait dans le bateau sans plus de cérémonie qu’ils n’en avaient mis, le matin, à l’égard des malheureux qu’ils allaient rejoindre, tandis qu’on me déposait sur la rive où m’attendait mon nouveau maître.

Le skipper, sans aucun doute, fut très-surpris du peu de résistance que j’opposais à cette mesure;

quant au roi Dingo, il parut enchanté de ma douceur, car il me conduisit avec une politesse d’ivrogne dans sa case royale, et insista pour me faire boire avec lui un verre de son meilleur rhum.

Je regardai entre les palmiers qui composaient les murs de la case ; la guigue traversa la rivière, atteignit la Pandore; les nouveaux esclaves furent dirigés vers l'entre-pont, les rameurs conduisirent le bateau à l’arrière du pêcheur, le palan s’abaissa, et au bout de quelques minutes la guigue avait repris sa place à la poupe du négrier.

La seule chance qui me restât maintenant de rejoindre la Pandore, était de franchir la rivière à la nage, et je me préparai à suivre les conseils de Ben Brace.

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