CHAPITRE XXXV
Je me souvins des avis de mon protecteur, et j'acceptai l’offre hospitalière du roi Dingo, en y mettant la meilleure grâce qu’il me fut possible de témoigner. J’avalai bravement un verre de rhum, et j’allai même jusqu’à feindre une gaieté que j’é-
tais loin de ressentir. Ma conduite ravissait mon nouveau maître; il s’applaudissait évidemment du marché qu’il avait fait, bien que le capitainç de la Pandore lui eût soutiré un prix beaucoup plus élevé que celui qu’il avait d’abord voulu mettre à mon acquisition. Son premier mot avait été de m’échanger contre un seul individu, et cependant il avait fini par en donner six pour m’avoir ! six hommes pour un adolescent !
Que voulait-il donc faire de moi? un esclave attaché à sa personne ? un page qui lui tendrait son assiette quand il voudrait manger, qui lui donnerait son rhum quand il désirerait boire, qui éloignerait les moustiques quand il serait endormi, et qui devrait le distraire quand il serait éveillé? Ou bien avait-il l’intention de me confier une position plus haute? peut-être me ferait-il son secrétairè particulier ou son premier ministre? S’il allait me faire épouser l’une de ses filles à peau noire? m’élever à la dignité de prince?
A en juger par la façon dont il agissait envers moi, je pouvais supposer que, si je continuais à lui plaire, j’aurais une vie facili en restant avec lui; on m’avait raconté plusieurs histoires où des blancs étaient devenus les favoris de princes nègres qui leur avaient confié des missions importantes, et il était possible qu’une pareille destinée m’attendît, si je restais auprès du roi Dingo.
Mais l’affreux homme m’eùt-il donné la première place de ses États, m’eùt-il offert son trône avec la plus belle de ses filles, que je n’en mirais pas moins persisté à le fuir et à regagner la Pandore. Assurément celle-ci n’était pas un élysée, et peut-être me sauvais-je du gril pour tomber dans la poêle; mais depuis quelque tempk j’y étais moins maltraité; je comptais d’ailleurs sur la promesse de Ben, et j’espérais bien n’y pas rester toujours.
Quant au roi Dingo, il m’inspirait un dégoût que je ne pouvais surmonter; il me semblait qu’auprès de lui j'étais menacé de quelque malheur effroyable, et, s’il m’était impossible de rejoindre la Pandore, y axais la ferme résolution de me sauver dans les bois plutôt que de rester dans la compagnie de cet ignoble sauvage. Oui, malgré les lions et les mandrilles, malgré tous les périls que j’aurais à courir, je préférais le désert à la case de cette brute odieuse à laquelle j’étais vendu.
Mon plan était déjà tracé ; je pensais au comptoir dont les kroomen avaient parlé au sujet du croi seur, et qui se trouvait sur la côte, à cinquante milles de la rivière ; j’y arriverais sans trop de difficulté. Un Anglais était le chef de ce comptoir; à vrai dire, c’était l’ami du roi Dingo, son associé ou plutôt son complice ; mais c’était toujours un de mes compatriotes, il ne me trahirait pas: d’ail-
leurs le cutter reviendrait au mouillage, il me protégerait contre Sa Majesté! Que dis-je? il la ferait sauter jusqu’aux nues pour la punir de son infâme trafic. Si j’avais pu avertir le cutter de mon affreuse position! mais c’était impossible: au point du jour il s’éloignerait de la côte pour chasser la Pandore.
Pendant que je cherchais dans mon esprit tous les moyens de m’enfuir, l’affreux Dingo s’efforçait de paraître aimable et ne faisait qu’augmenter la répugnance que j’avais pour sa personne. Il me comblait de politesses et de verres de rhum que je feignais d’avaler, et me tenait un langage qu’il m’était impossible de comprendre, bien qu’il prononçât quelques mots d’anglais ou d’argot, pour mieux dire, qui m’étaient devenus familiers depuis mon séjour sur la Pandore. Mais l’ignoble sauvage avait tellement bu que ses propres sujets ne distinguaient plus ses paroles.
Je suivais avec joie les progrès de son ivresse qui l’absorbait de plus en plus ; et ce fut avec un véritable bonheur que je le vis se lever, faire quelques pas en chancelant et se heurter contre une espèce de couche où il tomba comme une masse.
Une minute après il était profondément endormi, et ronflait comme un bœuf; jamais pourtant musique ne m’a paru plus douce.
J’entendis au même instant, sur la rivière, le
clappement du bourriquet et le bruit que faisait la chaîne qui retenait l’ancre, en passant par l’écubier.
Tous les gens du roi Dingo étaient sur la rive pour assister au départ du navire, dont la silhouette se dessinait vaguement dans l’ombre.
J’attendis pendant quelques minutes; j’avais peur en m’enfuyant trop tôt d’être poursuivi et rattrapé avant d’avoir atteint l'embouchure du fleuve. Je savais que la barque descendait lentement, qu’il lui était impossible de déployer ses voiles à cause des nombreux détours de la rivière, et qu’il me serait facile de la rejoindre.
Aucun des serviteurs du roi ne soupçonnait mes intentions ; ils me croyaient très-satisfait de mon nouveau poste, et je suis persuadé que la plupart d’entre eux enviaient ma bonne fortune. J’étais déjà le favori de Sa Majesté, je pouvais prétendre aux premières places de son royaume : comment penser que je songeais à fuir une perspective aussi brillante? Une pareille idée ne pouvait germer dans le cerveau des noirs gentlemen dont j’étais environné! Il en résulta qu’une fois Sa Majesté endormie, on me laissa complètement libre d’aller où bon me semblait. J’en profitai pour diriger mes pas vers la baraque aux esclaves, et pour m’enfoncer dans les bois où elle était cachée ; prenant ensuite obliquement du côté de la
rivière, je revins au bord de l’eau et je précipitai mes pas aussi vite que me le permettaient les broussailles dont la berge était couverte.