CHAPITRE III
Je subis longtemps sans rien dire cette affreuse existence. A quoi bon me plaindre? A qui d’ailleurs pouvais-je parler de ma misère? Je n’avais personne à implorer, personne qui voulût prêter l’oreille à mes paroles; tout le monde, autour de moi, était indifférent à mes souffrances, ou du
moins paraissait l’être, puisque personne n’essayait d’en alléger le fardeau, ou même de parler en ma faveur.
A. la fin, cependant, une circonstance imprévue me fit en quelque sorte le protégé de l’un des matelots, qui, s’il ne pouvait rien contre les brutalités du capitaine, était du moins assez fort pour faire cesser à mon égard les indignités dont ses pareils m’accablaient journellement. Cet homme s’appelait Ben Brace'. J’ignore si c’était son véritable nom, ou s’il l’avait pris en mer; toujours est-il que je ne lui en ai jamais connu d’autre, et que c’était sous le nom de Ben Brace qu’il était porté sur le livre de bord. Du reste, il n’est pas rare de voir des matelots s’appeler Tom Bowline*, Bill Buntline*, etc., noms de famille que leur ont transmis une longue série d’aïeux, simples matelots comme ils le sont eux-mêmes.
Mon protecteur s’appelait donc Ben Brace, et, bien qu’un autre ait rendu ce nom fameux, je le lui conserve par amour pour la stricte vérité. Ce n’est certainement pas mon mérite qui m’attira la protection de Ben ; ce ne fut pas davantage l’effet d’une tendre sympathie : son cœur avait depuis
t Cordage amarré au bout de la vergue.
2. Bouline, corde qui sert à tendre la voile et à la porter de côté pour courir dans la direction du vent.