CHAPITRE XXXVI
Je suivais le sentier qui longeait le fleuve à quelques mètres de la rive, et de temps en temps je revenais à bord de la rivière pour bien m’assurer que la Pandore ne prenait pas d’avance sur moi. Je distinguais fort bien le navire, même à travers les arbres; contrairement aux vœux du négrier, le ciel était sans nuages et la lune répandait une vive clarté à la surface du fleuve.
Bien que la Pandore descendit très-lentement, c’était tout ce que je pouvais faire que de la suivre. Si le chemin avait été mieux frayé, la chose aurait été facile; mais ce n’était pas même un sentier; je suivais tout bonnement la trouée que les bêtes sauvages avaient faites au milieu des vignes traçantes et des lianes de toute espèce qui la plupart du temps m’obligeaient à ramper sur la terre ou à escalader la voûte dont le passade
se trouvait obstrué. Tout cela me retardait énormément, et il était indispensable que je pusse gagner de l’avance sur le vaisseau, afin de traverser la rivière au moment où il approcherait de la côte.
J’aperçus plusieurs fois des bêtes sauvages dont la forme se distinguait à peine dans l’obscurité qui régnait sous les grands arbres; quelques-unes, qui me parurent gigantesques, s’enfuirent à mon approche, en faisant craquer les buissons qu’elles rencontraient devant elles : ce devaient être des rlijnocéros ou des hippopotames. J’étais certainement effrayé de leur présence; mais je l’aurais été bien davantage si la crainte qu’ils m’inspiraient n’avait été dominée par une terreur bien plus grande; je croyais toujours entendre la voix du roi Dingo ordonnant à ses soldats de me ramener auprès de lui, et je m’arrêtais parfois tout haletant pour écouter les sons qui frappaient mon oreille.
Mais il aurait fallu que cet homme abhorré, dont l’image me poursuivait sans cesse, eût été bien près de moi pour que j’eusse entendu ses cris; des bruits sans nombre emplissaient la forêt, et je ne saurais dire quels poumons auraient eu assez de puissance pour dominer ces clameurs. Tout tremblant, je retenais mon haleine pour écouter si, au milieu de ce chorus infernal, re-
tentissait la voix du nègre ; mais je ne distinguais que le bruit aigu des grillons et des cigales, le coassement des grenouilles, le rugissement des lions, les cris variés des singes, les hurlements des chacals et tant d’autres qui m’étaient inconnus et que provoquaient mon passage et celui du navire ; l’alarme se répandait de proche en proche, et les cris, se multipliant toujours, semblaient envelopper la forêt tout entière.
Il me paraissait probable qu’on me chercherait sur le fleuve. Dès qu’on s’était aperçu de' mon départ, on devait avoir pris des canots : peut-être le roi lui-même dirigeait-il la poursuite. On se rappelait sans doute que c ‘était au moment où le navire s’éloignait que je m’étais éclipsé, raison de plus pour supposer que j’avais regagné la Pandore et pour que le roi Dingo se hâtât de venir me réclamer. Obsédé par cette croyance, je jetais des regards inquiets sur la rivière toutes les fois que je pouvais l’apercevoir, mais je ne distinguais rien qui motivât mes craintes.
Ce n’était pas ma seule inquiétude. Les kroomen se trouvaient à l’embouchure de la rivière pour épier les mouvements du croiseiir. Ces hommes étaient tout dévoués au roi Dingo; ils me verraient traverser le fleuve à la nage, me prendraient dans leur barque et me ramèneraient à mon ignoble maître : car ils étaient là quand
le marché s’était conclu. Je devais donc faire attention au bateau dis kroomen et tâcher de l’éviter.
Comme toutes ces pensées traversaient mon esprit, je jetai les yeux sur le fleuve; il me parut que le navire marchait avec plus de vitesse, et, plongeant sous les lianes, je m'efforçai de précipiter ma course.
J'atteignis enfin un endroit où la rivière décrivait une courbe prononcée; j’étais alors auprès de son embouchure ; elle s’élargissait un peu plus loin de façon à constituer une baie. Il était inutile de marcher davantage ; en allant au delà du point où je me trouvais alors, j’aurais eu trop d’espace à franchir pour rejoindre le négrier. D’ailleurs, il déployait ses voiles, bientôt il prendrait le vent, et sa marche deviendrait trop rapide pour que je pusse l’aborder.
Le moment était venu de gagner le vaisseau à la nage ; je me dépouillai de mes chaussures et de la plupart de mes habits, et je descendis au bord du fleuve, où je me plongeai immédiatement.