‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 52 sur 89 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Le navire n’était pas encore en face de moi; mais, à la manière dont il marchait, nous devions nous rencontrer au milieu de la rivière.

Ben m’avait recommandé de me diriger vers avant, où il se trouverait avec une corde, pendant qu’un de ses amis se tiendrait à la porte de la galerie du faux pont et me lancerait une second bouée, si par hasard je n’avais pas pu saisir la sienne. J’étais bien sûr d’être hissé par l’un des deux ; mais il était préférable d’aborder par l’avant du navire, en ce sens que j’avais la certitude de ne pas y rencontrer le capitaine ou le contre-maître, et que Sa Majesté elle-même vîntelle me réclamer, je pourrais être caché sur le tillac de manière à permettre au capitaine d’aflirmer que je ne me trouvais pas à bord.

J’étais celui qui nageait le mieux de tout l’équipage, après Ben toutefois, qui était l’un des premiers nageurs du monde. J’avais beaucoup pratiqué cet exercice à l’époque où j’étais chez mon père, et ce n’était rien pour moi que de tra-

verser un fleuve d’un mille de largeur; aussi les deux cents mètres q*‘il me fallait franchir pour rejoindre le négrier ne me paraissaient-ils qu’une bagatelle.

Mais si la distance à parcourir n’avait rien qui pût m’effrayer, une vive inquiétude n’en devait pas moins s’emparer de mon esprit. Jusqu’alors je n’y avais pas songé : l’émotion de la fuite, la difficulté de m’ouvrir un passage à travers les lianes, et surtout la frayeur que j’avais d’être poursuivi, m’avaient fait oublier les dangers que je pouvais courir plus tard ; ce n’est qu’en plongeant dans la rivière que le souvenir du malheureux Dutchy me revint à la mémoire et que je pensai aux crocodiles.

Un horrible frissont me parcourut de la tête aux pieds; je sentis mon sang qui se glaçait dans mes veines; peut-être dans ce moment même élais-je en présence de l’un de ces effroyables monstres : n’avais-je pas vu à l'instant où je quittais la rive du fleuve, un objet brun, ayant environ six mètres de longueur, et que j’avais pris pour une pièce de bois mort? Cet objet avait remué lorsque j’étais entré dans la rivière; j’avais pensé que le courant l’entraînait; mais c’était une erreur, il se mouvait comme une créature vivante:... Plus de doute, c’était un crocodile.

Comment n’y avais-je pas songé plus tôt! Une

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pièce de bois mort ne se serait pas arrêtée à l’endroit où j’avais cru l’ apercevoir, le courant l’aurait emportée; j’étais bien sûr que ce n'était pas un tronc d’arbre dépouillé de ses branches, mais le reptile hideux qui se repaît de chair humaine.

Je me retournai instinctivement, et je relevai la tête pour regarder derrière moi. La lune éclairait toute la rivière, on y voyait comme en plein jour.

Bonté divine ! j’avais bien raison de frémir : ce n’était pas une pièce de bois, mais un énorme crocodile ; je voyais son corps monstrueux, son dos couvert d’ écailles, sa tête allongée, ses mâchoires béantes qui s’élevaient au-dessus de l’eau; je l’avais réveillé en plongeant tout à coup, et il cherchait à reconnaître quelle était la cause du bruit qu’il avait entendu.

Son étonnement avait bientôt cessé; à peine avais-je repris ma course qu’il avait fouetté l’eau de sa queue puissante et que, abandonnant la rive, il se précipitait vers moi.

Son corps était tout entier dans la rivière, mais ses mâchoires et toute sa tète hideuse se projetaient au-dessus de l’eau.

Je redoublai d’etforts, et malgré ma terreur j’avançais rapidement, la Pandore approchait, elle n’était plus qu'à cinquante mètres de distance; le crocodile se trouvait plus loin de moi que je ne

l’étais du navire ; mais ces monstrueux amphibies nagent beaucoup plus vite qu’un homme ; je le savais, j’étais sùr que le reptile allait m’atteindre et alors....

Quelle horreur! je jetai un cri d’effroi que je répétai tout en nageant.

Des voix me répondirent; j’aperçus des ombres glisser autour de l’éperon *, courir sur les boutsdehors* et arriver sur le beaupré; j’entendis la voix puissante de Ben m’adresser des paroles d’encouragement et m’indiquer la direction que je devais prendre.

J’étais sous l’extrémité du beaupré, mais je ne voyais pas de' corde; je cherchais vainement celle qui m’était promise, on ne m en avait pas jete.... O ciel ! qu’allais-je devenir ?

Je me soulevai de nouveau pour regarder où était mon ennemi. La tète noire du crocodile apparaissait à quatre mètres de moi tout au plus; je distinguais ses longues dents irrégulières, ses membres courts et robustes qui ramaient avec vitesse.

Une minute encore et je sentirais ces dents tranchantes; pris par les mâchoires du monstre,

1. Charpente saillante en avant de l’étrave qui termine la proue d 'un grand bâtiment.

2. Pièces de bois adaptées sur l’avant, à chaque vergue, et qui servent à déployer et à soutenir les bonneltes.

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je serais entraîné eu fond du fleuve et dévoré

comme le pauvre Dutchy.

Mais au moment où je me croyais perdu, je sentis une main vigoureuse me saisir par la ceinture et m’enlever immédiatement; le crocodile s’élança au-dessus de l’eau en cherchant à m’atteindre, et .

Au moment où je me croyais perdu, une main vigoureuse me saisit.

retomba lourdement sans avoir pu me toucher 1 Il continua pendant quelques instants à battre l’onde avec sa queue; puis, voyant que sa victime lui avait échappé, il disparut, après avoir fait le tour de la Pandore.

Je savais à peine comment j’avais été sauvé; la

terreur avait tellement troublé mes sens, que je ne compris ce qui était arrivé que lorsque je fus sur le pont, et que, me retrouvant sain et sauf, je revis l’excellent Ben Brace à côté de moi.

C’était lui qui, cette fois encore, avait été mon sauveur. Courant jusqu’à l’extrémité du beaupré, il avait glissé jusqu’au bout de la baderne, et descendant presque au milieu du fleuve au moyen d’une corde en forme d’anse, il était parvenu à me saisir au moment où je r emontais à la surface de l’eau pour regarder le crocodile.

Toutefois je l’avais échappé belle, et je me promis bien de ne jamais entrer volontairement dans une rivière d’Afrique.

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