CHAPITRE XXXVIII
Le skipper devait bien savoir que j’étais de retour à bord; tous les hommes de l’équipage avaient fait tant de bruit lorsqu’ils s’étaient aperçus que le crocodile me poursuivait, qu’il était impossible qu’il en ignorât la cause. Je repris néanmoins possession de mon cadre, sans que
rien n’annonçât qu'on dût me renvoyer chez mon ignoble maître. Le fait est que le capitaine, ainsi que l’avait pensé Ben Brace, n’était pas fâché d’avoir dupé le roi Dingo, et mon service lui étant agréable, il était bien loin de vouloir me restituer â mon affreux acquéreur. C’était l’énorme bénéfice que lui avait offert le roi qui l’avait déterminé à me vendre; mais dès qu’il avait rempli toutes les conditions du marché, sa conscience était satisfaite, et il était fort content que je fusse revenu.
Néanmoins, les pirogues de Sa Majesté pouvaient encore nops rejoindre, et il était probable que, si j’étais formellement réclamé, le skipper me livrerait de nouveau à son ami. Je ne fus donc entièrement rassuré que lorsque nous eûmes franchi la barre et que le navire, déployant toutes ses voiles, se dirigea vers la pleine mer. Combien de regards inquiets j’avais jetés sur le fleuve, jusqu’au moment où nous en étions sortis ! Ce n’était plus le crocodile qui me faisait regarder en tremblant à l’arrière du négrier; c’était la crainte d’apercevoir dans notre sillage une pirogue conduite par une double rangée de rameurs, et où serait assis l’affreux Dingo Bingo.
La pensée de retomber entre les mains de cet ignoble sauvage me causait un effroi que je ne pourrais exprimer. Cet affreux nègre me ferait
payer d’autant plus cher mon évasion, qu’il m’avait témoigné plus de bienveillance et que je l’avais trompé; ma vie ne serait plus désormais qu'un long supplice où le dégoût s’associerait à la douleur.
Aussi ne commençai-je à respirer librement que lorsque nous eûmes dépassé la chaloupe deskroomen, qui observaient toujours les mouvements du croiseur.
Mais une fois que le navire se balança de nouveau sur l’Océan, mon inquiétude s’évanouit tout à coup, et Tintant d’après, j’avais complètement oublié le roi Dingo et ses horribles sicaires; d’autant plus qu’un nouvel incident vint bientôt absorber mon intention.
Dès que la Pandore eut franchi la barre du fleuve, elle se révéla au croiseur depuis sa ligne d’eau jusqu’à sa pomme de girouette, et put reconnaître à son tour le gréement du cutter, car le ciel était si pur et la lune si brillante, qu’on distinguait les moindres objets à une distance considérable.
Cependant l’équipage du cutter ne sembla pas tout d’abord apercevoir le négrier; peut-être la Pandore se confondait-elle avec les arbres de la côte ; peut-être la vigie n’était-elle pas attentive : toujours est-il que plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’on eût observé le moindre mouvement à bord du vaisseau anglais.
To,ut à coup l’ennemi se réveilla, le bruit du tambour se lit entendre, et les voiles se déployé rent avec cette rapidité qui résulte des bras nombreux qui composent l 'équipage d’un vaisseau de guerre et de l’ensemble des manœuvres qui leur sont commandées.
Malgré l’avantage que le négrier avait obtenu par son audace et par la soudaineté de son apparition, il était loin de se trouver dans des circonstances favorables. Depuis une heure ou deux que le cutter avait jeté l’ancre, le vent ayait décrit enyiron un quart de cercle, et, au lieu de venir en ligne directe de la côte, il soufflait parallèlement .au riyage.
Le capitaine de la Pandore s’en était bien aperçu ; il n’était pas même besoin d’avoir son expérience pour être frappé de ce changement qui pouvait lui devenir fatal. Si la brise se fût maintenue à l’est, il était sur de fuir avec succès devant la poursuite du croiseur ; mais à présent toutes les chances se tournaient contre lui. Il ne pouvait pas prendre le vent sans le serrer de trop près pour son navire et sans se mettre à portée de l'artillerie du cutter; d’autre part, il se trouvait un banc de sable qui s’étendait presque du rivage à l’endroit où était mouillé le croiseur ; c’est tout au plus s'il y avait entre le vaisseau de guerre et la pointe du banc de sable un espace de huit cents
A LA MER! 26a
mètres ; le cutter, courant sous le vent, couperait aisément le passage au négrier, et celui ci ne tarderait pas à être mis hors de combat.
Je me trouvais à côté du skipper et du contremaître, qui, en face de ce terrible dilemme, exhalaient leur colère par d’horribles imprécations adressées à leur ennemi. J’écoutais avec un vif intérêt les témoignages de leur anxiété; comme eux, je suivais d'un œil avide les mouvements du cutter : mais notre émotion était loin de se res sembler. Tandis qu’ils maudissaient le croiseur, je priais de toute mon âme pour que celui-ci capturât la Pandore ; même au risque de périr sous une bordée de canons anglais, je ne pouvais m’empêcher de faire des vœux pour la défaite du négrier.
Bien qu’il y eût à peine quelques minutes que je fusse à bord depuis le chargement de notre cargaison vivante, j 'étais déjà vivement impressionné par le drame effroyable dont le navire était devenu le théâtre. Les hurlements des noirs qui étouffaient dans l’entre-pont, leurs voix suppliantes qui de la prière passaient aux menaces, me faisaient pressentir ce qu’il me faudrait voir et entendre pendant de longues semaines, peubêtre pendant des mois. Quelle affreuse existence! et combien je désirais que nous fussions capturés !