CHAPITRE XXXIX
Mon espoir grandissait en raison de l’inquiétude que manifestaient les officiers de la Pandore. Le cutter avait déployé ses voiles et commençait à fendre les vagues; la manœuvre avait été si rapide qu’il ne s’était probablement pas donné le temps de lever l’ancre, et qu’il avait dû trancher le câble qui le retenait au mouillage : c’était du moins ce que pensaient les matelots du négrier.
Le contre-maître semblait pousser le capitaine à quelque mesure désespérée. ■
« 11 est impossible de passer devant lui, disaitil; on ne peut pas même essayer. Sacr.... c’est la seule chance que nous ayons ; la marée nous est bonne, et quel danger courons-nous?
— Essayons-le, répondit le skipper. Nous serons certainement pris si nous ne le faisons pas ; et. sacr j’aimerais mieux me briser en mille piè-
ces sur un rocher, que de tomber aux mains de ce sacr.... »
Ce dernier blasphème termina l’entretien, et le
contre-maître se hâta de commander à l’équipage les manœuvres qui devaient réaliser son plan.
Je n’avais pas compris ce qu’il avait dit au capitaine ; mais j’observai que la Pandore changeait tout à coup de direction et mettait le cap sur le croiseur. On aurait pu se figurer qu’elle n’avait d’autre désir que de rejoindre le vaisseau de guerre ou de se faire couler par ses canons, etnul doute que celui-ci ne fût très-étonné de cette manœuvre, dont les matelots du négrier se montrèrent eux-’ mêmes fort surpris.
Toutefois, l’intention du contre-maître, qui avait ordonné ce mouvement, était beaucoup plus sensée qu’elle ne le paraissait au premier coup d’œil. Le négrier avait à peine filé trois longueurs de câble dans la nouvelle direction qu’il avait prise, que virant de bord jusqu’à ce qu’il eût le vent sur son travers, il courut vers la côte.
Cette manœuvre restait toujours un mystère pour la plupart des matelots, qui obéissaient, sans les comprendre, aux ordres qui leur étaient donnés; quelques-uns d’entre eux, néanmoins, avaient la confiance de leurs officiers et n’ignoraient pas quel était le plan du contre-maître.
Quant au croiseur, il devait supposer que l’équipage de la Pandore, voyant qu’il lui était impossible d’échapper à l’ennemi en tenant la mer, se décidait à repasser la barre du fleuve où à se
jeter à la côte avec l’intention de quitter le navire et de remonter la rivière au moyen de ses canots. Il était impossible que le commandant du croiseur pût interpréter différemment l’étrange conduite du négrier, surtout qu’il pût soupçonner que c’était une ruse de guerre, tant il y avait peu de chance de réussir en employant un stratagème quelconque.
Mais le commandaut se trompait : la manœuvre du négrier avait précisément pour but de l’induire en erreur. Si le capitaine et son digne acolyte manquaient d’humanité, ils n’en étaient pas moins des hommes de mer fort habiles, et la connaissance qu’ils possédaient de la côte leur donnait sur les officiers du croiseur un énorme avantage.
Aussitôt qu’il se fut aperçu que la Pandore se dirigeait vers l’embouchure du fleuve, le commandant du cutter changea également de direction et poursuivit le négrier, dans l’espoir de s’en emparer immédiatement ou de l’acculer dans la rivière, où il deviendrait une proie facile. La seule crainte que l’on eût à bord du croiseur, c’était qu’au moment d’abandonner sa barque, le skipper ne la fît couler à fond ou ne vînt à l’incendier : aussi l’équipage, calculant déjà la prime qu’il croyait obtenir, étaiUil bien résolu à ne pas donner le temps au capitaine de mettre le feu à la
Die
La Pandore franchit la barre.
Pandore ou de la faire couler bas, et chaque matelot du vaisseau de guerre redoublait d’activité.
J’ai parlé un peu plus haut du bas-fond qui avait empêché le skipper de fuir l’ennemi en naviguant sous le vent; c’était un banc de sable vaseux, formé par le courant du fleuve et s’étendant à une assez grande distance dans la mer, où il suivait une direction oblique. A l’endroit où cette espèce de presqu’île se rattachait à la côte, elle était généralement couverte d’eau, et, pendant les grandes marées, un navire de fort tonnage pouvait traverser le chenal qui se trouvait alors entre la côte et le banc de sable ; mais c’était seulement lorsque la marée était haute que ce passage pouvait être effectué par un navire ayant un fort tirant d’eau.
La chasse durait depuis environ dix minutes; la Pandore était maintenant près de la côte et paraissait vouloir franchir la barre du fleuve, tandis que le croiseur, qui n’était plus qu’à huit cents mètres de la poupe du négrier, marchait parallèlement au banc de sable.
Tout à coup la barque laissa tomber ses bras de dessous le vent, tourna de façon à recevoir le vent en poupe , et se trouva directement en face de l’écueil. Il y eut un moment d’anxiété parmi tout l’équipage; l’instant d'après, la Pandore serait libre ou elle aurait échoué; elle resterait dés-
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emparée sur la côte africaine, où elle voguerait sans obstacle vers le rivage du Brésil. Ce fut le crime qui, cette fois, triompha. Le négrier laboura le sable à une assez grande profondeur ; mais il se trouva sain et sauf de l’autre côté du bas-fond : le péril était passé, et les hourras des affreux bandits qui venaient d’ètre sauvés annoncèrent la victoire.
Il était inutile au croiseur de chercher plus longtemps à continuer sa poursuite; il longeait toujours le banc de sable qu’il côtoyait avec peine, ayant contre lui le vent et la marée, tandis que la Pandore , qui avait déployé toutes ses voiles, filait douze nœuds à l’heure.
Le cutter envoya bien quelques boulets à la barque, mais sans produire aucun résultat sérieux; une vergue brisée, un ou deux cordages rompus, furentbientôt remplacés, et, avant que le croiseur eût viré de bord pour regagner la pleine mer, le négrier ne formait plus qu’un point à l’horizon.
LA MER