CHAPITRE XL
Il ne fut plus question du cutter; au lever du soleil il avait complétemeut disparu, et la Pandore , chargée de voiles, poursuivait sa course vers l'Amérique, où la conduisait une brise légère. Le croiseur avait sans nul doute abandonné la chasse près de la côte de Guinée, sachant par expérience qu’il lui était impossible de jouter avec la barque dès que le vent permettait à celle-ci de déployer toute sa toile, et, contraint de renoncer à l’atteindre, il s’était mis probablement à la recherche d’un autre négrier dont la marche fût moins rapide que celle de la Pandore.
Rien ne s’opposait donc plus au succès de notre voyage; nous pouvions être surpris, il est vrai, par un vaisseau de l’escadre anglaise qui croisait sur les côtes de l’Amérique du Sud ; mais il était bien plus probable que nous arriverions sans entrave dans un des petits ports du Brésil ou de Cuba, où nous serions les bienvenus et où le capitaine trouverait facilement à se défaire de sa cargaison.
Cinq cents infortunés allaient grossir les rangs de l’esclavage; mais le skipper s’enrichissait, et les bandits qui lui servaient de matelots recevraient leur part du butin, qu’ils dépenseraient en débauche. Tout cela au mépris des droits de l’humanité et des principes de la morale; mais qu’importaient l’humanité et la morale au capitaine de la Pandore et à son équipage? Le succès d’ailleurs était pour eux un moyen de réhabilitation. Une fois enrichi, le capitaine prendrait place parmi les princes du négoce, il verrait la meilleure compagnie et serait fêté partout; qui s’inquiéterait de l’origine de sa fortune et qui se demanderait alors s’il avait les mains tachées de sang?
Mais revenons aux matelots du négrier. Quelle joie pour eux quand ils eurent acquis la certitude que le croiseur avait abandonné la chasse ! Leur tâche allait être bien facile ; de tous les voyages qu’un marin ait à faire, l’un des moins pénibles est sans contredit la traversée de l’Atlantique, du golfe de Guinée à la côte du Brésil; les vents alizés soufflent constamment en sa faveur : il est rare qu’on ait besoin de changer de voiles; le navire glisse tranquillement sur l’onde et paraît bien .plutôt suivre le courant d’un fleuve paisible qu’il n’a l’air de fendre les vagues de l’Océan.
Hélas! malgré la facilité du voyage, cette époque
Arrimage des esclaves & bord d'un négrier
n’en fut pas moins l’une des plus douloureuses de ma vie; témoin de souffrances incessantes, j’étais continuellement navré par le spectacle de l’agonie des malheureux qui remplissaient l’entre-pont.
11 est inutile de décrire les tortures que subit la cargaison d’un négrier; le récit en a été fait mainte et mainte fois, et, si déchirantes que soient les scènes qui ont été dépeintes, je ne crains pas d’affirmer que la narration est encore au-dessous de la vérité. Les malheureux que nous transportions en Amérique, plus mal nourris que des pourceaux, entassés dans un lieu trop étroit pour les contenir, étaient obligés de se repousser mutuellement pour ne pas être étouffés, et ne parvenaient pas à s’étendre; ils ne pouvaient s’asseoir que les uns après les autres, n’avaient à respirer qu’un air infect, dépourvu des conditions nécessaires à la vie, et c’est tout au plus si, pendant quelques minutes, on leur permettait de venir sur le pont quatre ou cinq à la fois; on les replongeait ensuite dans leur enfer, et la grille s’en refermait immédiatement sur eux.
Un matelot montait la garde auprès de cette grille et faisait souvent usage de sa baïonnette, dont il lardait les malheureux noirs de la façon la plus cruelle, afin d’intimider ceux qui auraient eu l’intention de se révolter.
L’effet d’un pareil traitement se manifesta bientôt; quelques jours après qu’on les eût embarquées, les pauvres victimes de cette cupidité barbare n’étaient plus reconnaissables; leur corps était amaigri, leurs joues creuses, leurs yeux enfoncés, tout leur visage avait quelque chose de féroce qui était hideux à contempler ; leur teinte noire avait perdu son éclat, et leur peau avait pris un aspect blanchâtre et poudreux, comme s’ils s’étaient roulés dans la farine.
C’était un spectacle poignant que la vue de ces hommes transformés en démons, et je ne puis exprimer ce qu'il me faisait souffrir.
Quant aux membres de l’équipage, ils n’en perdaient ni l’appétit ni le sommeil, et leur gaieté n’en était pas moins bruyante. Ces nègres, à leurs yeux, ne formaient qu’un troupeau qu’on vend et qu’on achète, et ils ne songeaient même pas aux souffrances de ces infortunés, dont les gémissements répondaient à leurs joyeux éclats de rire.
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