CHAPITRE XLI
Aucun événement extraordinaire n’était venu rompre la monotonie du voyage; pas une voile n’avait apparu depuis quinze jours que nous avions quitté la côte d’Afrique, et je vous épargnerai les horribles détails des incidents qui se passaient à bord du négrier.
Il en est un cependant qu’il faut que je vous raconte, malgré les souffrances atroces qu’il me rappelle; mais je ne pourrais le taire sans clore ici ma narration , puisque c'est précisément cet épisode qui continue mon histoire.
Quand je parle d'un incident, j’ai tort ; ce n’est pas le mot qui convient pour désigner l’effroyable calamité dont tout l’équipage allait être victime. Lorsque jetant un regard en arrière, je me rappelle les événements qui ont rempli mon existence, celui auquel je fais allusion est le plus affreux de tous les souvenirs qui se représentent à ma mémoire. L’impression qu’il fit sur moi, à l’époque où il arriva, fut tellement profonde que je restai longtemps sans pouvoir penser à autre
chose; et aujourd’hui encore, après un nombre considérable d’années , les scènes de cet horrible drame apparaissent à mes yeux avec toute la puissance de la réalité.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, il y avait quinze jours que nous avions quitté la côte ; le vent n’avait pas cessé d’être favorable et nous étions alors au milieu de l’Atlantique, c’est-à-dire à moitié chemin du cap Palmas et de la pointe la plus orientale de l’Amérique du Sud; nous nous trouvions ainsi à plusieurs centaines de milles de chacun des deux rivages.
La brise continuait à être belle , et tout semblait présager une traversée à la fois prompte et heureuse. Je me réjouissais de la rapidité de notre marche, car elle hâtait ma délivrance.
Chaque jour me paraissait aussi long qu’une semaine de misère : les tourments que subissaient les malheureuses victimes de l’ entre-pont centuplaient pour moi la durée des minutes, et j’aspirais de tous mes vœux au moment où mon arrivée au Brésil terminerait leur supplice et le mien. La mortalité devenait effrayante ; le bruit que faisaient les cadavres en tombant à la mer, où on les jetait sans plus de cérémonie qu’un chien mort, était devenu aussi fréquent que celui de la cloche qui annonçait les heures. On ne se. donnait pas même la peine d’attacher un boulet ou
une pierre au cou de ces infortunés, dont les ca-* davres , gonflés outre mesure , demeuraient à la surface de l’eau et flottaient dans notre sillage, ballottés par les vagues que soulevait la Pandore. Néanmoins cette vue odieuse n’affligeait pas long temps nos regards, bientôt le Cadavre dont nous étions suivis disparaissait tout à coup au milieu d’un flot d’écume : un nuage voilait tin instant le hideux repas auquel cette proie conviait les monstres de l’abîme; il s’effaçait peu à peu, et, à l’endroit où flottait quelques minutes auparavant une forme humaine, on n’apercevait plus que des membres mutilés et la nageoire d’un requin fuyant sous l’eau avec Vitesse.
Si incroyable que cela puisse paraître, ce spectacle amusa tout d’abord les matelots du négrier ; puis il perdit tout son intérêt en devenant trop fréquent et ne leur procura même plus un moment de distraction. Moi-même, que ce hideux tableau avait impressionné au début d’une manière si pénible, je finis par en être moins touché de jour en jour, non pas que je fusse devenu insensible, mais parce que je m’habituais à supporter la douleur.
Parmi les requins dont nous étions entourés, il en était plusieurs qui suivaient la Pandore depuis la côte d’Afrique; j’avais fini par les reconnaître à certains signes, et leur aspect m’était de-
venu familier ; quelques-uns portaient les cicatrices d anciennes blessures qu’ils avaient reçues en se battant avec leurs pareils, et j’avais observé qu’il en existait de plusieurs genres, bien que pour les hommes du négrier ce ne fût jamais que des requins. Mes observations n’étaient guère plus scientifiques et plus précises que les leurs : j’avais trop de besogne pour qu’il me fût possible de songer à autre chose, et ce n’était que par instants que je pouvais faire attention aux habitants de la mer. Néanmoins il était facile de voir que le nombre des requins était beaucoup plus grand qu’au départ et qu’il s’accroissait tous les jours; c’était maintenant par douzaines qu’ils entouraient la Pandore ; tontôt ils passaient devant la proue et tantôt ils nous suivaient comme une bande'de marsouins : d’autres fois on les voyait sur les flancs du navire, la tète dirigée vers le pont comme s’ils avaient voulu monter à bord, et ils nous regardaient avec des yeux avides, comme des chiens affamés qui espèrent qu’on va leur jeter un os.
Mais revenons à cette calamité que j’ai promis de vous décrire.