CHAPITRE XLII
N'oubliez pas que nous nous trouvions en pleine mer, à quelques centaines de milles du plus prochain rivage.
Un matin, j’arrivai sur le pont un peu plus tard que d’habitude; j’étais réveillé en général de très-bonne heure par un juron du contre-maître, ou plus rudement encore toutes les fois que cet affreux homme se trouvait assez près de mon hamac pour me secouer d’importance. Mais le matin dont il est question, je ne sais par quel motif personne ne me réveilla d’une façon ni d’une autre, et j’en profitai pour dormir un peu plus qu’à l’ordinaire.
Il faisait jour depuis longtemps lorsque je me réveillai ; lé soleil inondait de ses rayons le gaillard d’avant, toujours si obscur à l’heure ou j’abandonnais mon cadre, et je pouvais distinguer tous les objets dont la pièce était garnie. La lumière, qui frappait mes yeux tout gonflés par le sommeil, me disait assez que depuis longlcmps
j’aurais dû être à la besogne, et ma première idée fut que je devais m'attendre à un certain nombre de coups de corde de la part du contre-maître aussitôt que je paraîtrais sur le tillac.
Il était inutile de chercher à l’éluder; tôt ou tard j’étais sur de mon affaire, et mieux valait se débarrasser tout de suite ; je serais au moins délivré du poids que cette appréhension faisait peser sur ma poitrine.
Ayant donc pris le parti d’en finir le plus tôt possible, je mis mes souliers et ma Jaquette, la seule portion de mes vêtements dont je me défisse pour dormir, et appelant à mon secours toute l’énergie qui m’était nécessaire pour supporter le châtiment auquel je m’attendais, je grimpai à l’échelle, je me hissai par l’écoutille et je me trouvai sur le pont.
Il me sembla en y arrivant que quelque chose allait de travers et qu’une vive inquiétude régnait sur le navire: c’était un pressentiment qui m’était venu au réveil ; en ouvrant les yeux, j’avais aperçu deux matelots à peu de distance de mon hamac; étrangers l’un à l’autre, ils s’entretenaient dans une langue que je ne comprenais pas, mais j’avais été frappé de l’expression de leur visage; leur physionomie était sombre, et leurs regards animés, leurs gestes significatifs m’avaient fait soupçonner qu’ils parleient d’un événement
sérieux, d’un malheur qui menaçait la Pandore ou qui venait d’arriver.
« Peut-être, me dis-je en accueillant cette pensée avec joie, peut-être une voile est-elle en vue, un croiseur portant le pavillon anglais ; peut-être le navire est-il déjà poursuivi? »
Je m’étais rapproché des deux matelots et j’avais songé à leur demander de quoi il était question ; mais c’étaient des gens d’un caractère morose, qui n’avaient jamais eu pour mci que de mauvais procédés, et je ne leur avais rien dit. Une fois sur le pont, je ne manquerais pas d’apprendre tout ce que je voulais savoir; et, l’esprit plus léger en pensant à un vaisseau de guerre, je montai lestement les degrés qui conduisaient à l’écoutille.
Mon premier mouvement en arrivant sur le pont fut de jeter mes regards sur la mer et de les tourner ensuite vers le ciel; mais pas une voile n’apparaissait à l’horizon, les flots étaient parfaitemeut calmes, et le ciel était sans nuage. Ce n’était donc pas la vue d’un navire, encore moins les approches d’une tempête, qui était la cause du mouvement insolite dont j’avais été frappé.
Le skipper et le contre-maître, debout sur le tillac, juraient à qui mieux mieux, tandis que les matelots allaient et venaient de tous côtés, se précipitaient par les écoutilles et reparaissaient
ensuite plus pâles que des spectres et donnant tous les signes d’un violent désespoir.
J’avais remarqué sur le pont quelques tonneaux qui venaient detre apportés de la cale; un groupe nombreux les entourait, on en faisait sauter la bonde, et l’on en jaugeait le contenu, que plusieurs des assistants paraissaient goûter avec le plus grand sérieux.
Chacun d’ai fleurs semblait prendre à ces diverses opérations un intérêt bien autrement profond qu’on n’en témoignait d’ordinaire à bord du négrier. Il était évident qu’il se passait quelque chose de grave; mais je ne devinais pas ce que c’était. Curieux de savoir enfin la cause de l’émotion qui régnait sur la Pandore, je cherchai Ben pour l’interroger à cet égard; je ne pus pas le découvrir. 11 était probablement à fond de cale, où les tonneaux sont déposés ; car il paraissait, d’après tout ce que je voyais sur le pont, qu’il s'agissait de futailles. Je me dirigeai donc vers la grande écoutille, afin de rejoindre Ben Brace.
Pour cela, je fus obligé de passer auprès du contre-maître ; il me vit parfaitement, mais il ne sembla pas même faire attention à moi. Quel était donc l’événement assez grave pour lui faire oublier la punition à laquelle je m’attendais? Il fallait que ce fût quelque chose d’une bien grande importance, quelque péril effroyable.
Je regardai par la grande écoutille, et j’aperçus Ben au fond de la cale, au milieu de grandes tonnes qu’il changeait de place et qu’il paraissait examiner avec soin. Quelques matelots étaient avec lui : les uns le regardaient faire, les autres secondaient ses efforts, mais tous avaient l’air bien abattu, et la plus profonde anxiété se lisait dans leurs regards.
Je ne pus pas demeurer plus longtemps dans cette incertitude, j’attendis que le contre-maître eût détourné les yeux, et me glissant par l’écoutille, je descendis dans l’entre-pont et de l’entrepont dans la cale.
Lorsqu’enfin, après avoir grimpé sur les tonneaux, j’arrivai auprès de Ben, je le pris par la manche pour attirer son attention.
« Qu’est-ce qu’il y a, lui demandai-je?
— Mauvaise nouvelle, petit Wiil! mauvaise nouvelle !
— Mais qu’est ce que c'est?
— La provision d’eau est épuisée. »