CHAPITRE XLIII
L’impression que je ressentis de cette réponse laconique ne fut pas aussi vive qu’elle l’aurait été si j’avais eu plus d’expérience de la vie maritime; peut-être même n’y aurais-je pas fait attention, si je n’avais été frappé des regards inquiets de toutes les personnes dont j’étais entouré. Je n’éprouvai d’abord qu’une vague surprise en entendant la réponse de Ben, mais je ne tardai pas à comprendre toute la portée de ces paroles : « La provision d’eau est épuisée. »
Peut-être ne comprenez-vous pas tout ce qu’il y avait de terrible dans ces mots qui vous paraissent bien simples; mais ils voulaient dire que l’eau douce allait manquer sur la Pandore, que les tonneaux étaient vides, et que nous étions au milieu de l’Océan ; qu’il nous faudrait des semaines pour atteindre la côte, et que, par le soleil dévorant des tropiques, il ne se passerait pas plus de huit jours avant que nous fussions morts de soif. Ainsi nous étions tous condamnés à périr : blancs et noirs, tyrans et victimes, innocents et coupa-
blés, devaient avoir la même destinée et s éteindre au milieu des mêmes tortures.
Voilà ce que signifiaient les paroles que Ben Brace m’avait dites. Je comprenais maintenant l'inquiétude et l’agitation qui régnaient sur la Pandore; je pris une part active aux recherches que l’on faisait dans le cale, et j’attendis le résultat de nos découvertes avec une anxiété non moins poignante que celle de mes compagnons.
Il n’était pas encore bien sûr que tous les tonneaux fussent vides; affectivement, le plus grand nombre était rempli , et toutes les appréhensions auraient été calmées, s’il ne s’était agi que de constater la plénitude des barriques.
Mais de quoi étaient-elles pleines? Était-ce de l’eau douce qu’elles renfermaient jusqu’à la bonde? Non, c’était de l’eau de mer, de l’eau salée qu’il est impossible de boire ; découverte effrayante et qui néanmoins s’expliquait facilement. J’ai dit, on s’en souvient, que les futailles avaient été remplies d’eau de mer pour servir de lest pendant la première partie du voyage de la Pandore. Une fois en Afrique, on avait dû vider les tonnes et remplacer leur contenu par de l’eau douce, puisée dans la rivière ; c’est malheureusement ce qui n’avait pas été fait d’une manière rigoureuse.
Ni le capitaine ni le contre-maître n'avaient surveillé cette opération importante ; ils ne s'étaient
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occupés que de leur trafic et de leurs orgies avec le roi Dingo, et les hommes de l’équipage à qui la besogne avait été confiée, se trouvant presque toujours ivres, n’avaient rempli qu’aux deux tiers les futailles qui avaient été vidées, et avaient laissé les trois quarts des tonneaux tels qu’on les avait apportés. Ils alléguaient aujourd’hui qu’on leur avait affirmé que ces futailles étaient remplies d’eau douce, et nommaient les personnes qui le leur avait dit; celles-ci à leur tour niaient énergiquement quelles eussent jamais rien avancé de pareil. Les récriminations et les démentis s’échangeaient au milieu d’un torrent d’injures : et ces querelles, de plus en plus vives, dominées par les blasphèmes du capitaine et de son lieutenant, donnaient au pont du négrier l’aspect et le caractère d’une région infernale.
Le principal motif de cette coupable erreur était l’apparition du vaiseau de guerre, tout l’équipage le savait bien : sans l’arrivée soudaine du croiseur, il est certain que les matelots, en dépit de leur ivresse, auraient terminé leur besogne; mais la nécessité de fuir avait fait oublier les barriques, et l’on n’avait pensé qu’à terminer le chargement de la Pandore et à quitter la rivière aussi vite que possible.
Au fond, c’était le capitaine qui était l’auteur de cette calamité ; il n’avait pas donné le temps à
l’équipage de compléter la provision d’eau, et il est certain qu’il lui était impossible d’agir autrement sans perdre à la fois sa cargaison et son navire.
Mais si plus tard il avait songé aux futailles, s’il les avait examinées, il aurait découvert l’insuffisance de leur contenu à une époque où il pouvait revenir à la côte et se procurer l’eau nécessaire : il aurait même pu, en diminuant la consommation du précieux liquide, prévenir l’affreuse extrémité à laquelle nous nous trouvions réduits. Personne n’avait été rationné depuis le commencement du voyage, et l’eau avait été prodiguée avec autant d’imprévoyance que si nous eussions navigué sur un lac.
J’attendais avec de tristes pressentiments le résultat des recherches qui se poursuivaient à fond de cale. Toutes les barriques avaient enfin été jaugées; Ben Brace, qui avait présidé à cette opération, vint faire son rapport au capitaine en présence de tout l’équipage; l’effet de ses paroles fut celui d’un coup de foudre : il n’y avait à bord que deux futailles qui continssent de l’eau douce, et toutes les deux n’étaient qu’à moitié pleines!