CHAPITRE XLIV
Oui, deux demi-futailles faisaient à peu près cent gallons, c’est-à-dire quatre cent cinquante litres d’eau pour désaltérer pendant plusieurs semaines quarante hommes d’équipage et une cargaison de cinq cents nègres! c’était tout au plus ce qu’il fallait pour un jour : encore cette ration eùt-elle été insuffisante.
Les paroles de Ben Brace avaient donc produit sur les matelots un effet qu’on s’explique aisément; jusqu’alors, malgré leur inquiétude, ils avaient espéré que l’on trouverait quelques barriques d’eau douce parmi celles dont la pesanteur annonçait qu’elles étaient pleines ; mais chacune de ces futailles avait été soigneusement examinée, plusieurs membres de l’équipage avaient goûté l’eau amère qui s’y trouvait contenue, on savait maintenant la vérité, l’illusion n’était plus permise, et un profond désespoir résultait de cette affreuse certitude.
La douleur de ces malheureux, qui se voyaient condamnés à une mort effroyable, s’exprima par
une explosion de rage qui ne respecta pas même le capitaine et le contre-maître ; la discipline était complètement anéantie ; les injures, les menaces et les blasphèmes s’échangeaient avec fureur, sans distinction de rang et de personne.
Puis la colère s’éteignit peu à peu, et tous ces hommes, après s’être accusés mutuellement et avoir maudit leurs chefs, redevinrent meilleurs les uns envers les autres; ils sentaient le besoin de se rallier en face dii fléau qui les accablait tous, et chacun, au milieu du silence général, proposa les mesures que lui suggéraient les circonstances.
La première idée qui vint à tout le monde fut que dorénavant l’eau devait être mesurée avec une parcimonie rigoureuse; il ne s’agissait plus que de déterminer la quantité d’eau qui serait donnée à chacun, de savoir à quel moment se ferait la distribution et combien de fois elle pourrait se renouveler dans l’espace de temps que nous mettrions pour atteindre le rivage. Tout le monde avait le plus grand intérêt à ce que le problème fût résolu avec exactitude ; si la ration quotidienne excédait la mesure qu’il était possible de fournir avec nos faibles ressources, le précieux liquide serait épuisé avant qu’on pût s’en procurer d’autre, et l’équipqge n’en périrait pas moins. Combien quatre cent cinquante litres pouvaient-
ils nous durer? ou plutôt quelle était la quantité de boisson qu'ils permettaient de distribuer à chacun d’entre nous! La question n’était pas difficile à résoudre, l’équipage se composait de quarante hommes y compris les officiers, car dans cet instant critique le gouvernement de la Pandore avait pris tout à coup la forme républicaine ; dorénavant le skipper et le contre-maître devaient partager les privations du dernier des matelots et vivre avec lui sur le pied d’une égalité complète.
Il y avait donc quatre cent cinquante litres d’eau à partager entre quarante individus; cela faisait un peu plus de onze litres par tête, ce qui, pendant vingt jours, donnait une ration quotidienne de plus d’un demi-litre. Avec cela on pouvait vivre; après tout, la situation n’était pas aussi mauvaise qu'on l’avait cru d’abord. Il ne faudrait pas trois semaines pour arriver en Amérique ; en supposant qu’il survînt une accalmie ou que le vent fût contraire, on diminuerait la ration de moitié ; il suffisait d un quart de litre pour empêcher de mourir ; et chacun reprenait courage en face de cette perspective, beaucoup moins désolante qu’on ne l’avait cru d’abord. On pouvait rencontrer un navire et lui demander un supplément d’eau qu’il ne nous refuserait pas; d’ailleurs, à moins que ce ne fût un vaisseau de guerre, l’équipage de la Pandore était bien déterminé à re-
A LA Mh'R !
joindre le premier bâtiment qu’il apercevrait, à lui demander quelques futailles d’eau douce et à les prendre de force si on ne voulait pas les lui donner : peut-être même ne se serait-il pas borné en pareille occurrence à quelques barriques d’eau. Le capitaine et ses hommes se trouvaient dans une disposition d’esprit à tout braver; et il aurait fallu peu de chose pour que le négrier se transformât en pirate.
Tel fut donc le résultat de cette délibération • chaque homme devait recevoir un demi-litre d’eau par jour; si les vents contraires, ou n’importe quel autre obstacle venaient retarder la marche du navire, on diminuerait cette ration quotidienne, et l’on ne donnerait plus qu’un verre d’eau à chacun, si cette mesure devenait indispensable,