CHAPITRE XLV
Mais au milieu de tout cela, pas un mot n’avait été dit à l’égard des cinq cents infortunés qui languissaient dans l’entre-pont. Je ne crois pas même que personne ait songé à ces malheureux, ex-
cepté Ben Brace et moi, et très-probablement le capitaine de la Pandore. Toutefois, ce n’était pas par humanité que le skipper se préoccupait des souffrances de sa cargaison; il ne jconsidérait qu’une chose, l’article profits et pertes; et s’il pensait avec douleur à ces pauvres Africains, ce n était pas leur triste sort qui motivait ses regrets, mais simplement le déficit que lui ferait éprouver l’anéantissement d’un capital énorme.
Toujours est-il que l’on n’avait pas plus songé aux malheureux noirs que s'ils n’avaient point existé ; pas une goutte d’eau ne leur avait été réservée ; l’idée même n’en serait venue à personne, et quiconque en aurait fait la proposition eût été certainement tourné en Tidicule.
Ce n’est qu’au moment où l’affaire venait d’être réglée, qu’un individu les rappela au souvenir de la masse : non pas qu’il intercédât en leur faveur; mais la pensée lui revenant tout à coup, il s’écria d’une voix railleuse :
« Tonnerre et tempête 1 Qu’est-ce qu’on va faire des nègres?
— C’est vrai,. qu’est-ce qu’on en fera? vociférèrent plusieurs matelots enroués. Il n’y a pas d’eau pour eux; voilà qui est bien certain.
— La chose est bien simple, répondit un autre avec un sang-froid monstrueux; on les jettera par-dessus le bord,
— Mille donnerres? s’écria un Allemand féroce, qui parut enchanté de cette idée : c’ètre pien le meilleur blan qu’on buisse imaginer, nous bas mieux faire que te téparrasser le nafire te cette enchance.
— Per Dio! reprit un napolitain, ce zera oune grande noyade, oun fameux patouillis autour de la Pandora! corpo di Bacco ! »
Je ne saurais décrire les sentiments que j’éprouvais en écoutant cette conversation. Les hommes qui proféraient ces monstruosités parlaient sérieusement, tout en ayant l'air de plaisanter; c'est incroyable, et cependant rien n’est plus vrai.
Je savais qu’ils étaient capables de tout: je m'attendais à chaque minute à voir leur projet adopté, et les cinq cents nègres lancés à la mer comme un chargement qui compromet la sûreté du navire.
Mais les bandits ne parvenaient pas à s’entendre; la question fut discutée pendant longtemps de cette manière demi-sérieuse, demi-plaisante, qui donnait quelque chose d’infernal à cet affreux débat.
Le capitaine s’opposait vivement à la proposition, et, malgré l’esprit de révolte qui animait l’équipage, il conservait assez d’autorité pour maintenir son opinion; toutefois, il fallut qu’il s’abaissât jusqu’à discuter avec ses adversaires.
296 A LA MERI
Les nègres, disait-il, périraient bien certainement, ce n’était qu’une différence de quelques jours; qu’importait à l’équipage que les noirs mourussent de soif au lieu d’être noyés? on les jetterait à la mer quand ils seraient morts. Pourquoi ne pas avoir un peu de patience? quelques-uns pouvaient résister à la privation d’eau; il avait connu des nègres qui étaient demeurés sans boire pendant un espace de temps considérable; ils se rapprochent à cet égard des chameaux, des autruches, d’une foule d’animaux de leur pays, qui supportent la soif pendant des mois entiers. Le skipper ne doutait pas qu'il n’en mourût beaucoup, et ce serait autant de perdu pour lui; mais il y avait des chances pour qu’un certain nombre résistât jusqu’au moment où l’on arriverait au port; un navire pouvait être aperçu, et, disait l’orateur, si près de crever qu’ils fussent, un bon coup d’eau leur remettrait l’estomac, et ce serait autant de gagné.
Le capitaine, continuant dans le même style, entreprit de démontrer à ses auditeurs dans quelle misère ils se trouveraient en Amérique si la Pandore y arrivait sans nègres; pas de butin, pas d’argent! Tandis que s’ils parvenaient à sauver une partie de la cargaison, un noir sur cinq, il en resterait un cent qui feraient encore une jolie somme; et il promettait d’être libéral envers tout l’équipage.
Il était donc absurde de penser à jeter les colis à la mer; ils n’embarrassaient pas, on les garderait avec soin derrière leurs grilles, où ils ne faisaient aucun mal; pourquoi ne pas tenter la fortune et ne pas courir la chance d’en sauver quelquesuns?
Les pauvres créatures qui étaient l’objet de cette délibération ignoraient toujours, fort heureusement pour elles, le supplice dont elles étaient menacées. Un petit nombre de ces malheureux, dont la figure décharnée s’appliquait à la grille, se doutait bien qu’il se passait à bord quelque chose d’extraordinaire; mais ne connaissant pas le navire et n’entendant rien au langage de leurs tyrans, ils ne pouvaient pas savoir l’affreuse situation qui leur était réservée.
Hélas! hélas! ils devaient bientôt l’apprendre, bientôt sentir la soif dessécher leur palais et leurs veines, et leur imposer mille tortures.
En cet instant même leur supplice commençait. La triste découverte que I on avait faite dès le point du jour avait empêché qu’on ne leur donnât la provision d’eau qui leur était distribuée chaque matin; ils aimaient mieux boire que manger, et l’absence de boisson leur était bien plus pénible que le manque de nourriture. Déjà, au moment où j’avais traversé le passage des écoutilles, j’avais entendu leur voix suppliante demander qu’on
leur apportât de l’eau; les uns dans la langue de leur pays, les autres, espérant se faire mieux comprendre, se servaient du mot portugais, et répétaient continuellement :
« Agoa! agoa! »