‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 7 sur 89 · Cargues-fond, cordes amarrées au bas de la voile · texte numérisé non relu

Cargues-fond, cordes amarrées au bas de la voile

longtemps perdu cette sensibilité qui s’émousse au contact des misères affreuses que l’on rencontre ; il avait d’ailleurs supporté lui-même d'odieux traitements, dont l’injustice l’avait endurci à l’égard des autres ; et si, à l’époque où je l’ai connu, ses manières étaient rudes et son humeur farouche, c’est à ce qu’il avait souffert qu’il fallait l’attribuer; car on trouvait en lui ce fonds de bienveillance et de bonté qui appartient à la plupart des hommes.

C’était un beau loup de mer que Ben Brace, le meilleur matelot qui fût à bord, de l’aveu même de tous ses camarades, bien qu’il ne fût pas sans un ou deux rivaux. 11 fallait le voir, à l’approche de la rafale, escalader les haubans pour carguer une voile de perroquet, sa belle chevelure épaisse et frisée flottant derrière lui, et laissant voir sur ses traits énergiques cette expression à la fois pleine de calme et d’audace qui semblait défier la tempête. Il était grand et bien proportionné, souple et nerveux plutôt que robuste, et avait la tête couverte d’une masse énorme de cheveux bruns ; car il était jeune, et Tâge n’avait encore ni éclairci ni pâli cette chevelure opulente. Sa figure, halée par le vent et le soleil, était loyale et bonne, en dépit de sa rudesse, et, bien que ce fût étrange pour un marin, qui n’a guère le temps de se raser, il ne portait ni barbe ni moustache; il aimait, di-

sait-il, qu’on eût la ligure propre, et la sienne en fournissait la preuve. Ce n’est pas qu’il fût l’un de ces fashionables de bord que l’on voit en belle jaquette bleu de ciel, à collet de fantaisie; jamais, au contraire, il ne portait, même les jours de fête, qu’une chemise de Guernesey bleu foncé, juste au corps, et dessinant les proportions heureuses de son buste et de ses bras. Un statuaire aurait admiré la ligne hardie et pure de son cou, sa poitrine large et pleine, qui malheureusement, comme celle de tous les matelots, était défigurée par . le tatouage; on y voyait, de même que sur ses bras nerveux, les hiéroglyphes que l’on rencontre en pareille circonstance : une ancre, deux cœurs réunis et percés d’une fièche, deux BB accompagné de nombreuses initiales, et, sur le côté gauche de la poitrine, une figure de femme grossièrement dessinée par des lignes de points bleus, ayant l’intention de représenter quelque Sallie aux yeux noirs, ou quelque Suzanne de la côte d’Angleterre.

Tel était mon ami Ben Brace, et voici à quelle occasion il devint mon protecteur.

Peu de temps après mon arrivée à bord, j’avais découvert avec surprise que plus de la moitié de l’équipage était composée d’étrangers. Cela m’étonna beaucoup ; j’avais toujours pensé qu’un navire anglais était monté par des matelots nés dans

les trois royaumes, et il se trouvait que les trois quarts des hommes de la Pandore , c’est ainsi qu’on appelait notre vaisseau, appartenaient à des nations differentes. Il y avait des Français, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais, des Suédois, des Américains, des Italiens; on aurait dit que chaque peuple maritime s’était fait représenter, dans cette réunion de bandits, par le plus affreux sacripant qu’il eût pu trouver parmi ses membres. Des quarante individus qui formaient l’équipage de la Pandore, je ne fais d’exception qu'en faveur de Ben Braceetd’un Hollandais qui n’avait aucune maljce, pauvre homme dont l’existence était bien malheureuse.

Au nombre des Américains était un nommé Bigman 1 , qui mérite une mention particulière. Son nom lui allait à merveille : c’était un homme gras et trapu, grossier de corps et d’esprit, au visage féroce, couvert d’une barbe qu’un pirate aurait pu envier. Du reste, j’ai su plus tard qu’elle appartenait effectivement à un écumeur de mer.

Bigman était d’humeur querelleuse, et, chaque fois qu’il trouvait moyen de chercher noise à quelqu’un, il n’y manquait jamais; c’était d’ailleurs un homme courageux, bon marin, et l’un des deux ou trois individus qui se partageaient, avec

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