CHAPITRE XLVI
Pauvres victimes! Je frémissais en pensant à l’horrible agonie qu’elles auraient à subir; il leur faudrait passer par toutes les tortures que la soif peut infliger, depuis le besoin pénible qu’elles éprouvaient maintenant, jusqu’aux douleurs suprêmes d’une effroyable mort. J’avais tant souffert dernièrement à la cime du dragonnier! Qu’était-ce en comparaison de l’affreux supplice qui attendait ces malheureux, et qui se prolongerait peut-être pendant plusieurs semaines?
J’étais bien loin de prévoir ce qui devait arriver; et, tandis que je me promenais sur le pont en écoutant leur voix plaintive, je ne me doutais guère que leurs souffrances allaient bientôt finir.
A mesure que la journée s’avançait, les cris des nègres devinrent plus fréquents et leur intonation
plus douloureuse; quelques-uns des captifs, s’étonnant de ne pas recevoir la portion d’eau qu’on leur donnait chaque jour, s’imaginèrent que c’était négligence ou caprice de la part de leurs geôliers, qu’ils voyaient aller et venir sans faire attention à leurs instances; et leur fureur approchait de la frénésie. Les malheureux saisissaient les barreaux de la grille derrière laquelle ils se trouvaient emprisonnés, et cherchaient à détruire cet obstacle qui s’opposait à leur vengeance; les autres grinçaient des dents, mordaient leurs lèvres écumantes, se frappaient la poitrine et vociféraient leur cri de guerre, dont les sons effrayants glissaient au loin sur les vagues.
L’équipage de la Pandore ne paraissait pas même entendre ces cris horribles, et n’accordait pas plus d’attention à la fureur des uns qu’à la prière des autres. Toutefois, les sentinelles avaient été doublées, dans la crainte que les noirs ne finissent par s’ouvrir un passage et par monter sur le pont : car, s’ils y étaient parvenus, malheur aux blancs qui jusqu’alors avaient su les dominer!
Les bâtons et les baïonnettes, en dépit de la liberté avec laquelle on en faisait usage, n’auraient peut-être pas suffi à retenir ces malheureux, si le charpentier n’avait immédiatement consolidé la grille de façon à empêcher qu’on ne la soulevât ou qu’on ne pût la briser.
Une nouvelle calamité, survenue tout à coup, ajoutait encore aux souffrances des prisonniers et réveillait toutes les appréhensions des hommes de l’équipage. Le vent avait cessé, nous étions arrivés subitement au calme plat, et la chaleur de l’atmosphère, que ne rafraîchissait plus la brise, devenait insupportable. Le goudron fondait partout; il ruisselait entre les joints des planches, il dégouttait des cordages, et tous les objets sur lesquels on posait la main paraissaient embrasés. Nous nous trouvions dans cette partie de l’Océan que les marins espagnols désignent sous le nom de latitude des chevaux, parce que, dit- on, à l’époque où ils s’établirent dans le nouveau monde, le calme y surprenait fréquemment leurs navires; et les chevaux qui composaient leurs cargaisons, périssant alors de chaleur, y étaient jetés à la mer par centaines.
Dans les circonstances où était la Pandore , il ne pouvait rien arriver de plus fâcheux que cette complète accalmie. L’équipage redoutait bien moins la tempête ; quand même le vent aurait été contraire, il y aurait eu moyen d’avancer; mais avec le calme plat, il fallait rester immobiles, perdre un temps précieux et voir diminuer la chétive provision d’eau qui nous restait à bord.
La terreur s’était emparée de tous ces anciens matelots ; ils avaient maintes fois passé la ligne,
parcouru la zone tropicale dans tous les sens, et, d’après l’état du ciel, chacun pouvait prédire que le vent ne se relèverait pas avant une semaine ou deux, peut-être davantage. On a vu dans cette région torride le calme plat durer pendant un mois; et huit jours suffisaient pour nous mettre en péril !
Lorsqu’il fut au moment de s’effacer à l’horizon, le soleil apparut comme un disque enflammé ; pas un nuage ne s’apercevait au ciel, pas une ride à la surface de l’eau.
C’était la dernière fois que le soleil éclairait la Pandore. Au point du jour il ne restait plus de ce beau navire que des débris épars, couvrant la place où la veille se trouvait le négrier.