‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 62 sur 89 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

J’ai anticipé, à la fin du chapitre précédent, sur les faits qu’il me reste encore à vous dire, et je reprends ma narration au moment où les nègres demandaient, avec menaces, la portion d’eau qui ne leur avait pas été donnée. La nuit arriva, mais

sans amener le silence à bord de la Pandore; la voix rauque des malheureux, qui s'enrouaient de plus en plus, retentissait dans l’air; on avait pu les mettre en cage, mais nulle puissance au monde ne pouvait arrêter l’expression de leur fureur. Des cris terribles s’élevaient à chaque instant des entrailles du navire, montaient sur le pont et se répandaient au loin sur les flots immobiles.

Les hommes de l’équipage eux-mêmes finirent par trouver ces clameurs intolérables, et ceux qui avaient émis l’idée de se débarrasser des nègres renouvelèrent la proposition qu’ils avaient faite de les jeter à la mer. Le calme, qui était survenu depuis lors, détruisait les arguments du capitaine; il était impossible que les noirs pussent arriver à la côte; ils seraient asphyxiés avant deux jours. Pourquoi ne pas en finir tout de suite? La vie de chacun était sérieusement compromise; à quoi bon s'inquiéter de ceux qui étaient sûrs de mourir? et ne valait-il pas mieux vivre tranquilles pendant ces derniers jours, que d’être abasourdis par ces brutes étourdissantes !

« Rien qu’à les entendre, il y avait de quoi de^venir fou, disaient les avocats de la noyade.

— Au surplus, ajoutait l’un, c’est avoir pitié de ces pauvres diables que d’abréger leur supplice. Une fois morts, ils ne souffriront plus.

— Et quelle est leur valeur? demandait un autre

en pensant au côté matériel de l’affaire. Qu’est-ce que toute la cargaison a coûté? une simple bagatelle. On sait bien qu’arrivés sur la côte d’Amérique, la chose aurait été différente ; mais on ne perd pas l’argent qu’on n’a jamais touché; le capitaine, après tout, ne perdait que la somme donnée au roi Dingo ; il lui serait facile d’ailleurs de réparer cette perte ; une fois qu’on aurait de l’eau, qui empêchait de retourner en Afrique et de reprendre une nouvelle cargaison? Sa Majesté ferait bien crédit au capitaine (improbabilité qui fît rire l’auditoire); mais le skipper n’en était pas réduit à cette extrémité; il avait des amis au Brésil, même à Portsmouth, et on lui prêterait de l’argent. »

Les discours de ces logiciens inflexibles firent pencher la balance en faveur de leur projet; et, malgré les prières et les protestations du capitaine et d’un ou deux matelots, il fut décidé que les nègres allaient être noyés.

Restait à savoir quelle était la meilleure méthode à suivre pour exécuter cette noyade. Bref, après quelques instants de discussion, on convint d’enlever l’un des barreaux de la grille, de manière à ne permettre la sortie que d’une seule personne à la fois; chaque victime serait alors entraînée de façon à ne pas être aperçue des autres, et lancée à la mer, d’où il était certain qu’elle ne reviendrait jamais : car, en supposant que la

plupart de ces malheureux fussent de bons nageurs, ils seraient dévorés immédiatement par les requins voraces qui entouraient la Pandore.

L’idée de saisir les victimes une à une et de les faire disparaître, en prenant les précautions nécessaires pour cachera leurs compagnons la mort ' qu’on leur faisait subir, n’était pas inspirée par la pitié : c’était tout simplement une mesure de prudence. Les noirs ne seraient pas sortis de leur prison, s’ils avaient pu se douter du sort qui leur était réservé ; il aurait donc fallu descendre pour aller les chercher, opération difficile et qui aurait été dangereuse.

J’avais le cœur brisé en écoutant ces détails, que les monstres discutaient avec un incroyable sang-froid, et auxquels je ne pouvais faire la moindre opposition. Si j’avais seulement dit un mot en faveur des infortunés dont ils organisaient la mort, j’aurais été la première victime que l’on eût jetée aux requins. Il fallait donc me taire.

D’ailleurs, eût-il été en mon pouvoir d’empêcher ces hommes d’exécuter leur sentence, que je ne sais pas si j’aurais dû l’essayer.

Les nègres étaient fatalement condamnés à périr d’une façon ou d’une autre, et la mort que leur préparaient leurs bourreaux était bien moins affreuse que les tortures de la soif.

Mais je n’eus pas même le temps de m’arrêter

à cette pénible réflexion: car, au moment où elle traversait mon esprit, les matelots se dirigeaient vers le passage des écoutilles et se disposaient à exécuter leur projet homicide.

Le charpentier les précédait ; il. avait sa hache à la main, ét déjà la pièce de bois qui formait l’un des barreaux de la grille était entamée, un dernier coup suffirait pour ouvrir le passage, et la noyade allait commencer, lorsque des cris poussés de l’arrière du bâtiment suspendirent la hache qui était près de retomber ; tous les visages exprimèrent la terreur, chacun écouta en frémissant ; les cris se renouvelèrent et couvrirent la voix des nègres.

« Au feu! au feu! » criait-on. L’incendie venait d’éclater à bord.

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