CHAPITRE XLYIII
Tous les hommes de l’équipage coururent à l’arrière du navire, où je me précipitai avec eux. Arrivés sur le tillac, nous trouvâmes Boule-de- Neige aux mains du capitaine et du contre-maître,
ceux-ci lui administraient des coups de garcette, qui, suivant leur expression, le faisaient chanter à pleine voix ; ils paraissaient animés d’une vive colère, et le dos du malheureux cuisinier témoignait de l’ardeur qu’ils mettaient dans leur vengeance. Quant aux cris d’alarme qui avaient effrayé les matelots avec lesquels je me trouvais quelques instants auparavant, voici l’explication qui leur en fut donnée. Boule-de-Neige était descendu dans la cambuse, avec l’intention de tirer de l’eau-de-vie à une grande tonne qui s’y trouvait placée. On ne pouvait arriver dans la soute aux vivres qu’en passant par une petite écoutille percée dans le plancher de la grande cabine, et, comme il y faisait une obscurité complète, Boulede-Neige ne manquait jamais, en pareille occasion, de se munir d’une chandelle allumée.
On ne savait pus au juste comment cet imbécile avait agi : car depuis la triste découverte qui avait été faite au sujet des futailles, Boule-de-Neige, ainsi que la plupart des matelots, avait toujours été à peu près ivre ; il est évident que le capitaine et le contre-maître étaient eux-mêmes dans un état d’ivresse complet, à en juger par les réponses incohérentes qu’ils faisaient aux questions des hommes qui s’inquiétaient du feu.
Il paraît que la pièce d’eau-de-vie qui se trouvait dans la cambuse n’avait pas été mise en perce.
Le capitaine et le contre-niaiire battaient Boule-de-Keigc au lieu d'éteindre le feu. (Page 30U)
et que Boule-de-Neige avait l’habitude de puiser la liqueur par la bonde, au moyen d’une petite cuiller à pot. Toujours est-il que la chandelle lui avait glissé entre les doigts, qu’elle était tombée par l’ouverture où il cherchait à introduire sa cuiller, et que l’eau-de-vie s’était immédiatement enflammée.
Dans la crainte du châtiment qui l’attendait, Boule-de-Neige avait résolu de ne rien dire. Il était monté sur le pont aussi vite que posssible, avait pris un seau d’eau, et, retournant dans la cambuse, il l’avait jeté dans la futaille, espérant bien que l’incendie allait être étouffé; mais vain effort! la flamme s’était accrue à mesure que la liqueur l’avait alimentée. Boule de-Neige avait fait plusieurs voyages du pont à la cambuse, et n’avait averti personne de la faute qu’il avait commise.
Toutefois, les nombreux seaux d’eau qu’il venait chercher coup sur coup éveillèrent l’attention du contre-maître. L’incendie fut découvert, et Boule-de-Neige fut obligé de confesser la vérité.
C’est alors qu’on avait crié : « Au feu » et que ce cri d’alarme avait arrêté les matelots au moment où ceux-ci allaient noyer leurs victimes.
D’après la conduite du capitaine et du contremaître, on pensa d’abord que l’incendie était apaisé ; il était tout simple de croire qu’ils s’é-
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taient occupés d’éteindre le feu avant de perdre leur temps à frapper celui qui était l’auteur du mal. Le châtiment de Boule-de-Neige rassura donc immédiatement les matelots qui arrivaient sur le tillac; mais ils se trompaient comme tout le monde l’aurait fait à leur place. Les deux officiers, à moitié fous de rage et d’ivresse, n’avaient fait aucun effort pour s'opposer aux progrès de l’incendie et déchargeaient leur colère stupide sur les épaules du malheureux noir, qui mêlait toujours à ses hurlements le cri répété de :
« Au feu ! au feu !
— Mais où est-il ? » se demandait-on de bouche en bouche avec une inquiétude croissante.
Dès qu’on sut enfin où il avait éclaté, chacun se précipita dans la cabine, espérant toujours qu’on avait commencé par éteindre le feu, mais cherchant à s’assurer du fait : car, de toutes les calamités dont on puisse être frappé à bord, il n’en existe pas de plus effrayante que l’incendie.
L’équipage sut bientôt à quoi s’en tenir, il suffisait de descendre pour n’avoir point d’incertitude; une épaisse fumée s’échappait de l’écoutille et remplissait la cabine ; il fallait pour produire cette fumée d’une odeur sulfureuse, que l’incendie eût continué ses ravages.
Les derniers doutes, si toutefois il en existait encore, devaient bientôt se dissiper ; une explosion
subite eut lieu dans la cambuse, et en même temps une bouffée de vapeur, à laquelle se mêlait une flamme bleuâtre, monta par l’écoutille et se précipita dans la cabine.