CHAPITRE XLIX
Il n’était pas besoin d’être Sorcier pour expliquer la détonation qui venait de se faire entendre ; le gaz renfermé dans la futaille et développé par la chaleur avait fait éclater la barrique cerclée de fer, devenue trop étroite pour le contenir Le liquide enflammé courait maintenant sur le plancher de la cambuse et allait communiquer la flamme à toutes les matières éminemment combustibles dont la pièce était remplie, c’est-à-dire aux tonneaux d’huile, de beurre, de biscuits, aux jambons et au lard; une barrique de poix, qui se trouvait précisément défoncée, avait été mise auprès de cette malheureuse pipe d’eau-de-vie qui était la source du mal. Heureusement que toute la poudre qui avait fait partie de la première cargaison avait été livrée en payement au roi Dingo
Bingo ; on le supposait du moins, et cette hypothèse rassurante permit à l’équipage d’agir avec plus de calme qu’il ne l’aurait fait, sans aucun doute, s’il avait pu penser qu’un baril de poudre se trouvait au milieu dés flammes.
Comme on se l’imagine bien, personne ne resta inactif en présence du danger qui menaçait la Pandore ; c’était à qui s’emploierait pour éteindre le feu. Les seaux furent recueillis et apportés sur le pont, les hommes formèrent la chaîne, et l’eau ruissela par l’écoutille, mais sans produire aucun effet sur les flammes qui devenaient de plus en plus vives, de plus- en plus menaçantes.
Personne n’osait descendre; le feu et la fumée s’y opposaient; on aurait sacrifié sa vie si l’on eût essayé de pénétrer dans la cambuse.
L’eau coulait depuis dix minutes, et le feu gagnait toujours ; la fumée devenait plus épaisscet plus brûlante; évidemment la poix et toutes les matières grasses que renfermait lasoute avaientpris feu. 11 était impossible d’approcher du passage des écoutilles et d’entrer dans la cabine; impossible de verser l’eau dans la cambuse, par conséquent très-inutile de continuer la chaîne, et les seaux furent mis de côté.
Mais l’heure du désespoir n’était pas encore venue ; les marins ne s’abandonnent jamais au découragement tant qu’il leur reste une chance de
salut, si faible qu’elle puisse être; et, quelque dégradé que fût l’équipage de la Pandore, une vertu lui restait au fond de ses crimes, celle d’un courage à toute épreuve.
On chercha donc un autre moyen de lutter contre la flamme qui grandissait toujours; une manche de toile fut attachée au bec de la pompe et dirigée vers la porte de la cabine ; mais il fut impossible d’introduire l’ouverture de la manche dans l’écoutille, et le navire étant beaucoup plus chargé à l’avant qu’à l’arrière, l’eau qu’on répandait ainsi, au lieu de rester sur le plancher de la cabine, revenait immédiatement dans le passage des écoutilles. Ce fut une nouvelle déception plus douloureuse que la première; on avait espéré qu’en inondant la cabine, l’eau entrerait dans la cambuse et finirait par éteindre le feu.
Une vive inquiétude se peignit sur le visage des matelots ; ils s'interrogèrent du regard ; chacun était convaincu de l’inefficacité du moyen qu’on employait, mais personne n’osait le dire, et ils continuèrent de pomper, toutefois avec une lenteur et une mollesse qui prouvaient le peu de confiance qu’ils avaient dans leurs efforts
Tout à coup la pompe s’arrêta, les tuyaux s’affaissèrent, et l’eau cesssa de couler ; tout le monde en était arrivé à la même conclusion et comprenait qu’elle était partagée.
Un nuage de fumée, s’échappant de la cabine, enveloppait tout l’arrière du navire et s’élevait avec lenteur; il faisait si peu d’air que cette colonne épaisse, qui entourait le mât d’artimon et le rendait complètement invisible, n’atteignit pas l’embelle 1 . Cette vapeur asphyxiante dérobait à nos yeux la cabine et voilait une partie du tillac ; la flammes ne se montraient pas encore; mais le bruit sourd, accompagné de craquements sinistres, qui éclatait par intervalles, disait assez que le feu poursuivait son œuvre et qu’il nous apparaîtrait bientôt dans toute sa splendeur fulgurante. '
Personne ne chercha plus à entraver sa marche, moins encore à l’éteindre. Il fallait quitter la Pandore , que rien ne pouvait sauver, et le cri de désespoir, qui retentit si douloureusement au cœur du marin, s’éleva tout à coup.
« Les embarcations à la mer! » s’écria-t-on dans l’équipage.