‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 66 sur 89 · Le côté gauche du navire · texte numérisé non relu

Le côté gauche du navire

des matelots qui jouissaient de la faveur spéciale des chefs, et qui passaient pour être leurs amis dévoués. La guigue effleurait déjà la surface de l’eau, et j’entendis sa quille plonger dans la mer au moment où je me penchais au-dessus du taffrail*; on y avait déposé divers objets, la boussole, les cartes, des barils et des caisses; mais personne n’y était encore descendu.

Je regardai tous les matelots qui se trouvaient à l’arrière, je n’aperçus pas Ben Brace, et je me disposais à retourner vers l’embelle, quand tout à coup les hommes, qui avaient descendu la guigue, passèrent par-dessus le taffrail et glissant le long des cordages du moulinet, s’établirent dans le canot.

« Assurément, pensais-je, ils ne s’éloigneront pas avant d’avoir été rejoints par les personnes qui doivent aller avec eux. » Il avait été convenu que tous les bras se réuniraient pour lancer la chaloupe et qu’on s’occuperait ensuite de descendre la guigue, opération qui prendrait tout au plus quelques minutes et qui n exigeait les forces que d’un petit nombre d'hommes. Je suis persuadé que tous ceux qui descendaient la chaloupe ne s’étaient pas aperçus de la disparition de leurs cama-

I . Couronnement de l’arrière des vaisseaux anglais, dont la poupe est coiffée autrement que dans les nôtres.

rades, et qu’ils croyaient que ces derniers travaillaient avec eux ; la nuit, sans être obscure, aidait à cette méprise, et quant au capitaine et au contre-maître, la folie dont ils avaient fait preuve en châtiant Boule-de-Neige, au lieu d’employer leur temps à éteindre l’incendie, avait prouvé qu’on n’avait rien à espérer de leur concours, et personne ne se préoccupait d’eux.

Lorsque je les vis descendre dans la guigue avec le charpentier et les trois matelots, il me sembla qu’ils agissaient à la sourdine, comme des gens qui ne veulent pas être aperçus. Mes observations confirmèrent bientôt cette conjecture : il était évident qu'ils se cachaient, afin de s’éloigner sans avoir attendu les personnes que la guigue devait emmener.

Je ne savais comment faire ; ils se seraient moqués de toutes les remontrances que j'aurais pu leur adresser, et le bruit effroyable qui s’élevait de tous les points du vaisseau m’empêchait d’avertir les hommes qui descendaient la chaloupe. D’ailleurs il n’était plus temps; les fuyards avaient coupé la corde qui retenait l’embarcation , et l’instant d’après ils s’éloignèrent en toute hâte. Je ne pouvais pas comprendre la précipitation qu’ils mettaientà s’enfuir ; ils n’avaient pasàcraindre que la guigue ne fût trop chargée par les douze individus qu’elle devait prendre, et le reste

de l’équipage aimait beaucoup mieux aller dans la chaloupe, ce qui le garantissait contre un surcroît de passagers; quant à l’action du feu, le- danger qu’elle pouvait produire n’était pas immédiat; la fumée commençait, il est vrai, à s’échapper de

Le feu au navire.

l’habitacle', mais il se passerait encore du temps avant que la flamme eût dévoré cette partie du navire , et je ne m’expliquais pas pourquoi le skipper désertait le vaisseau avec autant d’em-

1. Petite armoire où est placée la boussole et qui est située sur le gaillard d’arrière.

pressement : quelque raison mystérieuse le poussait à s’enfuir. J’en acquis bientôt la certitude et de la bouche même du capitaine.

J’étais toujours penché au-dessus du taffrail et je regardais les déserteurs faire en toute hâte les préparatifs de départ; le capitaine lui-même avait saisi une rame pour aider à la manœuvre ; il leva les yeux au moment où il allait s’éloigner de la Pandore, il m’aperçut, et, se levant à demi du banc des rameurs où il était déjà placé : « Ohé ! s’écria-t-il d’une voix entrecoupée par le hoquét de l’ivresse, ohé ! Will, dis-leur de prendre bien garde.... heugh.... en lançant la chaloupe.... bien garde.... entends-tu?... heugh.... surtout qu’ils se dépêchent.... heugh.... car.... heugh.,.. il y a un baril de.... heugh.... poudre à bordl »

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