‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 8 sur 89 · Gros homme · texte numérisé non relu

Gros homme

Ben Brace, le droit de battre les autres et de redresser les torts. Il est inutile d’ajouter qu’ils étaient nécessairement rivaux, et que le préjugé national était au fond des sentiments qu’ils nourrissaient l’un contre l’autre. C’est à leur rivalité que je dus la protection de Ben Brace.

J’avais, sans le vouloir, fait quelque chose qui avait blessé l’Américain, je ne me rappelle plus à quel propos, mais c’était une bagatelle; toujours est-il que Bigman se tenait pour offensé et me faisait expier mon tort de mille manières. 11 en vint même un jour à me frapper au visage ; Ben était présent ; il sentit son cœur bondir en voyant cet acte de violence d’autant plus cruel qu’il était immérité, et sautant de son hamac, où il se trouvait alors, il se précipita vers Bigman et lui appliqua sur le menton un coup de poing à la John Bull.

L’Américain chancela et vint tomber contre l’un des coffres qui se trouvaient derrière lui; mais, se remettant aussitôt, il monta sur le pont suivi de mon défenseur, et tous les deux se boxèrent au milieu des matelots attentifs, pour lesquels ce combat était plein d’intérêt. Quant aux officiers, ils ne s’interposèrent ni les uns ni les autres. Le contremaître s’approcha, mais non pour empêcher la lutte, qui semblait au contraire lui offrir un spectacle assez divertissant ; et le capitaine demeura sur le tillac, sans s’inquiéter de la manière dont

tout cela finirait. Cette absence de discipline m’étonna bien un peu ; toutefois, il se passait chaque jour tant d’autres choses surprenantes à bord de la Pandore , que je ne m’y arrêtai pas

Le combat dura longtemps, mais il se termina comme il arrive toujours quand une partie de boxe est engagée entre un Anglais et un Américain : Bigman fut affreusement bourré de coups, et la partie de son visage qui n’était pas couverte de barbe devint d’un bleu noirâtre sous les poings fermés de son rude antagoniste ; à la fin il tomba sur le pont comme un bœuf à l’abattoir, et fut obligé de reconnaître que son adversaire l’avait battu.

« Assez pour aujourd’hui, n’est-ce tas? s’écria Ben en lui donnant le coup final. Eh bien, je te le dis, si tu touches encore l’enfant du bout des doigts, je t’en servirai plus du double; tiens-toi pour averti. Ce garçon-là est Anglais tout comme moi , et il en supporte assez de la part des autres sans être insulté par un fils de Peau-Rouge; souviens-toi de mes paroles. Et vous tous, tant que vous êtes, ajouta Ben en regardant ses camarades, ne 1# touchez pas, ou c’est à moi que vous aurez tous affaire. »

Personne depuis lors ne porta plus la main sur le protégé de Ben ; le châtiment de Bigman avait produit son effet, et mon existence devint plus to-

lérable. Toutefois mon nouvel ami, assez puissant pour mettre un frein aux brutalités de l’équipage, ne pouvait rien contre les officiers, et j’avais toujours le capitaine, le contre- maître et le charpentier pour tourmenteurs.

CHAPTIRE IV.

Ma position, néanmoins, s’était bien améliorée; j'avais maintenant ma part entière de pâté, de lobscous, de plum-duff; je n’étais plus mis à la porte du gaillard d’avant, on me permettait même de dormir sur un coffre, et l’un des hommes de l’équipage, voulant gagner l’estime de Ben, me fit présent d’une vieille couverture; un autre me donna un couteau orné d’une ficelle en guise de chaîne, pour le suspendre à mon cou; bref, chacun y contribuant, je fus bientôt équipé, et grâce à l’influence du patronage de Ben, je ne manquai plus de rien.

Je ressentis une vive reconnaissance des brimborions qui m’étaient donnés, bien qu’ils me vinssent, pour la plupart, d’individus qui ne m’avaient

épargné ni les coups de pied, ni les soufflets; mais je n’ai jamais eu de rancune , et, dans l'isolement où je me trouvais alors, il m’était bien facile de pardonner à ceux qui me faisaient quelques avances; j'avais d'ailleurs beaucoup souffert de la privation des objets dont on venait de me faire cadeau, et je ressentais une joie réelle d’en être enfin pourvu. On ne s’embarque jamais sans vêtements de rechange; on est muni d’assiettes, d’un couteau, d'une fourchette, d’un gobelet, en un mot, de tout ce qui est nécessaire ; mais, dans l’empressement que j’avais mis à fuir la maison paternelle, je n’avais songé à me pourvoir d’aucun des objets les plus indispensables; j étais parti les mains vides, sans même enporter de chemise.

J’avais donc été dans un affreux embarras jusqu’au moment où Ben Brace avait battu mon agresseur, et changé ma position par le patronage qu’il m’avait accordé; aussi lui en avais-je une profonde gratitude. Mais bientôt un nouvel incident accrut ma reconnaissance plus que je ne saurais vous le dire, et parut augmenter l’affection que mon protecteur ressentait à mon égard.

L’incident que je vais raconter avait souvent eu lieu avant que j’en fusse le triste héros, et probablement il se renouvellera jusqu’à ce que des lois plus sages aient réglé le service de la marine du

commerce, et posé des limites au pouvoir trop absolu dont jouissent aujourd hui les capitaines des vaisseaux marchands. Il est certain que la plupart des skippers s’imaginent pouvoir infliger les traitements les plus cruels à tous les malheureux qu’ils emploient, et qu’ils le peuvent en effet, sans avoir la moindre punition à encourir à propos de la conduite barbare qu’ils ont envers leur * équipage ; leur brutalité n’a d’autre limite que la patience et la résignation de leurs victimes. En général, ceux qui, parmi les matelots, ont un caractère indépendant, une humeur audacieuse, n’ont rien à craindre de l’arbitraire des officiers, qui reconnaissent leurs droits et qui leur accordent des privilèges. Mais les natures faibles et timides ont énormément à souffrir quand elles se trouvent sous la domination d’un capitaine brutal ; et, je le dis avec regret, il en existe beaucoup de cette espèce parmi les skippers de la marine anglaise.

On ne peut se figurer la somme de souffrances qui peut être subie en pareil cas ; la vie des mousses, des matelots novices, des vieux marins eux-mêmes qui ne savent point résister à cette odieuse tyrannie, est vraiment insupportable : forcés de travailler sans cesse, accablés de fatigue jusqu’à pouvoir en mourir, flagellés pour la moindre faute, et parfois sans motifs, ils sont traités

en esclaves par un maître qui ne s’intéresse même pas à leur conservation.

Le châtiment qu’on leur inflige, si toutefois on peut appeler de ce nom les coups donnés à un homme qui ne les a pas mérités, est souvent assez grave pour mettre en danger la vie du malheureux qui est contraint de le subir; il n’est pas très-rare qu’une mort immédiate en soit la conséquence, et il résulte dans presque tous les cas des germes de maladies qui prennent plus tard un développement fatal.

Chacun admet que l’autorité d’un capitaine de vaisseau doit être plus étendue que celle d’un chef d’usine ou du directeur d’une entreprise quelconque ; la sûreté du navire en dépend ; on l’a répété sur tous les tons, et personne ne le conteste. Mais ce n’est pas la nature du pouvoir accordé au capitaine qui a jamais fait l’objet des réclamations élevées à cet égard, c’est l’absence de responsabilité relativement à l’emploi de ce pouvoir sans limite, l’absence de lois pénales suffisantes pour réprimer les abus qui en déroulent.

Jusqu’ici, la peine encourue en pareille circonstance n’a jamais été appliquée, ou bien s'est trou-' vôe tellement disproportionnée au crime qu’elle était destinée à punir, que, loin de servir d'exemple aux autres, elle les a confirmés dans cette idée qu’ils n’étaient pas responsables des actes de

violence commis par eux à bord. En outre, le capitaine, appuyé par ses contre-maîtres, protégé à la fois par son argent et par la terreur qu’il inspire à l’équipage, principalement à ceux qui ont à se plaindre de lui, peut toujours donner un démenti à la victime de sa cruauté, victime qui ellemême n’ose pas dénoncer le fait dont elle a eu à souffrir, dans la crainte de ne pas obtenir justice et d’avoir plus tard à expier cette démarche imprudente. Souvent aussi la joie de se retrouver à terre, de revoir sa famille, ses amis, de se sentir délivré de ses tourments, fait perdre de vue tous les projets de vengeance que l’on avait formés à bord, et le malheureux qui avait résolu de porter plainte laisse repartir son bourreau sans l’avoir fait punir.

L’histoire de l’émigration abonde en faits odieux de toute espèce dont les pauvres exilés furent victimes en se i*endant au désert. Que de récits navrants, de chapitres douloureux ne pourrait-on pas écrire sur les indignités auxquelles ces innocentes créatures ont été soumises de la part de ceux qui devaient, au contraire, les protéger et les soutenir ! Il est à regretter que les gouvernements n’agissent pas à cet égard d’une manière plus énergique, et ne veillent pas avec plus de sollicitude sur l’infortuné à qui la misère fait chercher v une nouvelle patrie.

A LA MEli!

De bonnes lois qui restreindraient l’arbitraire des capitaines de navires marchands seraient d’autant plus utiles, qu’en dehors de l’autorité (ju’ils exercent dans leurs navires, les skippers sont généralement honnêtes et ne manquent pas d’humanité. C’est parce que leurs pouvoirs sont mal définis, parce qu’ils savent qu’ils n’auront pas à répondre de leurs actes, qu’ils abuseut de leur position ; et, ne connaissant d’autres règles que leur bon plaisir, ils ne tardent pas à suivre la pente commune à tous les hommes, et linissent par devenir des tyrans de la pire espèce.

On a fait depuis peu, il est vrai, quelques exemples salutaires, et l’un de ces capitaine inhumains, qui l’avait certes bien mérité, fut môme condamné au dernier supplice; mais il est à craindre que l’on ne retombe dans l’inditrérence accoutumée, et que la tyrannie du skipper et de son contre-maitre ne continue comme autrefois à faire de nombreuses victimes.

Les observations qu’on vient de lire n’étaient pas même applicables à l’incident qui me concerne; les démons qui me torturaient n’en auraient pas moins exercé leurs cruautés en dépit des tribunaux les plus sévères : ils vivaient en dehors de toutes les lois divines ou sociales, et ne connaissaient ni le remords du crime, ni l’appréhension du châtiment qu’il entraîne. On verra

par le fait suivant qu’ils se faisaient un jeu de m’exposer à la mort.

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