Levier. — 2. Toile à voile
à l’explosion du baril de poudre. En supposant même que la catastrophe arrivât avant que nous eussions pu nous éloigner, nous courrions moins . de danger qu’à l’arrière du bâtiment ; et si l’équipage réussissait à finir son travail, nous pourrions aller le retrouver et nous joindrions nos deux planches à son énorme radeau.
Celui-ci avait été achevé en même temps que le nôtre; tous les hommes qui restaient à bord s’empressèrent d’y descendre, et, lorsque j’eus fini de saper les barreaux de l’écoutille, il ne restait plus une âme sur le pont du négrier. Je n’aper- * çus pas même le grand radeau , qui m’était caché par le navire ; mais lorsque, ayant retrouvé mon compagnon, nous nous fûmes éloignés de la Pandore, le radeau, et ceux qu’il portait, nous apparurent aussi distinctement qu’en plein jour : car le tillac du négrier, depuis la poupe jusqu’à l’embelle, était enveloppé d’une flamme brillante dont l’Océan était éclairé à plusieurs milles de distance.
Les matelots avaient immédiatement poussé au large, dans la crainte qu’il ne se trouvât de la poudre à bord. Aucun des hommes de l’équipage n’avait confié les soupçons qu’il avait à cet égard ; mais il est certain que plusieurs d’entre eux avaient entendu parler du baril de poudre que le capitaine avait repris au vieux nègre, et c’était à cela qu'il fallait attribuer la promptitude qu’ils
avaient mise à construire le radeau : car, malgré l’intensité du feu, il devait se passer quelque temps encore avant que le navire devînt la proie des flammes. i-
Une fois qu'ils eurent quitté le bâtiment, ceux qui croyaient à l’existence du tonneau de poudre avaient déclaré leurs soupçons, et chacun, faisant tous ses efforts pour s’éloigner du bâtiment dont il redoutait le voisinage, suivait du regard les progrès de l’incendie avec une anxiété profonde.
Aussitôt que Ben Brace, en passant à bâbord, eut aperçu nos camarades, il se mit à ramer dans • la direction du radeau, que nous pensions rejoindre en quelques minutes; mais cette dernière supposition ne se réalisa pas. Un mouvement extraordinaire se fit tout à coup parmi les hommes de l’équipage: ils témoignèrent une vive surprise, et, redoublant d’efforts pour s’éloigner du vaisseau, nous vîmes que la terreur se mêlait à leur empressement.
D’où pouvait provenir leur effroi? Ils étaient trop loin pour que l’incendie pût les atteindre ; l’explosion même du navire n’offrait plus aucun danger : ce n’était pas cela qui motivait cette nouvelle inquiétude.
Je regardai Ben Brace pour lui demander l’explication de cette conduite, mais la sienne n’était
pas moins mystérieuse. Il se tenait agenouillé à l'avant du petit radeau, faisant force de rames pour rejoindre celui de nos compagnons. De mon côté je l’aidais autant que possible au moyen d’un anspect. Toutefois, au lieu d’agir avec le calme qui lui était ordinaire et qu’il avait conservé jusqu’alors, il ramait avec une ardeur fébrile, comme s’il avait craint de voir disparaître le radeau qu’il voulait accoster.
Il ne disait rien; mais à la clarté des flammes qui se reflétaient sur l’Océan, je voyais sa figure exprimer une inquiétude tout-aussi évidente que • la terreur des individus qui étaient sur le radeau.
Ce ne pouvait pas être la crainte do rester en arrière qui lui inspira cette vive anxiété; notre marche était lente, à peu près autant que celle d’un chat qui est à la nage, et cependant, à chaque coup de rame nous nous rapprochions du radeau, qui avançait à peine, malgré tous les efforts de l’équipage. Quel pouvait donc être le motif de l’appréhension de Ben Brace?