Sorte de cabestan
bans, autour de l’éperon et jusqu’à l’extrémité du beaupré , se trouvait une masse de créatures humaines, tellement pressées les unes contre les ■ autres, tellement entassées, qu’elles recouvraient entièrement l’endroit où elles étaient groupées. Elles étaient là plus de quatre cents, acculées par les flammes et suspendues à l’avant du navire comme un essaim d’abeilles au bout d’un rameau dont il couvre chaque feuille.
À la lueur éclatante qui rayonnait autour de ces infortunés, leur visage, leur corps et jusqu’à la toison dont leur crâne était couvert, apparaissaient d’un rouge sanglant qui donnait à cette horrible scène un cachet surnaturel. On aurait cru assister au finale de quelque opéra gigantesque où l’action avait lieu dans les enfers et où l’on se trouvait en face du supplice des damnés, si la véhémence des cris déchirants qui frappaient nos oreilles n’avait rappelé d’une manière trop évidente que ce n’était pas une fiction. La vive lumière, dont chaque minute accroissait l’intensité, nous permettait de saisir les moindres détails de cet affreux tableau, de voir la terreur de ces yeux égarés, l’écume de ces bouches convulsives, les contorsions effroyables de ces hommes que le désespoir rendait fous, et dont quelques-uns mêlaient aux cris de leurs frères des éclats de rires stridents qui rappelaient la voix des hyènes.
Les femmes se reconnaissaient à leur taille moins élevée, à leurs formes plus grêles et surtout à leur attitude suppliante ; c’étaient leurs enfants qu’elles tenaient dans leurs bras et qu’elles tendaient aux hommes du radeau, en les invoquant pour ces pauvres petits êtres qu’elles étaient condamnées à voir mourir.
Mais quelque déchirant que fût un pareil tableau, ce n’étaient ni les menaces des hommes ni les prières des femmes qui causaient tant d’émotion parmi l’ancien équipage du négrier.
« Qui donc a brisé leurs barreaux? s’écriaient avec d’affreux jurons les hommes de la Pandore. Qui donc a pu les délivrer? »
Nous venions de doubler la proue du navire quand ces paroles nous arrivèrent. A la fureur avec laquelle ces mots étaient vociférés, je compris immédiatement que j’avais tout à craindre des matelots dont nous cherchions à nous rapprocher.
Dans ma compassion pour les pauvres captifs, j’avais en leur rendant un service complètement inutile, mis en danger la vie de tout l’équipage, y compris celle de Ben Brace et la mienne.
Je ne peux pas dire, néanmoins, que je regrettais d’avoir suivi cette impulsion généreuse ; j’avais obéi à un entraînement irrésistible ; et, placé dans la même position, il est certain que j’aurais 4
agi de la même manière. Je le sentais confusément alors : car au milieu des pensées, ou plutôt des sensations qui se pressaient dans mon esprit, je ne me rendais pas compte des motifs qui avaient pu me faire agir.
Toutefois, je commençais à comprendre le péril dont nous étions menacés. Les nègres allaient quitter la Pandore , ils nous rejoindraient à la nage, et ils chercheraient nécessairement un refuge sur les radeaux. Leur intention était évidente, elle ressortait de tous leurs mouvements. La plupart des hommes étaient rassemblés sur les bastingages, plusieurs se trouvaient meme a 1 extrémité > des baux, d’où ils prenaient déjà leur élan pour se jeter à la mer.