‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 76 sur 89 · CHAPITRE L VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE L VII

Je n’étais pas surpris de la terreur que manifestait l’équipage ; si les noirs réalisaient leur intention, et la chose n’était pas douteuse, ils nous rejoindraient certainement en assez grand nombre pour faire couler à fond les radeaux, ou pour je-

ter les blancs à la mer, afin de s’emparer de l’unique chance de salut qui leur restât au milieu de l’abîme. Dans tous les cas, la destruction des uns était certaine, sinon la mort de tous. Quant à Ben Brace et à moi, qui paraissions les plus exposés, puisque nous nous trouvions les plus près du navire, il était à peu près sûr que nous échapperions au danger qui menaçait le grand radeau. Notre esquif nageait plus vite qu’un homme, et la distance qui nous séparait déjà du bâtiment nous mettait à l’abri de toute surprise.

Ben Brace continua donc de ramer, avec l’intention de rejoindre l’équipage, que nous distancerions facilement en cas d’attaque de la part des nègres ; et quelques minutes après nous flottions à côté du grand radeau.

« Sur ta vie, ne parle pas de ce que tu as fait, m’avait dit Ben ; ils te noieraient sans aucun doute, et moi par-dessus le marché, s’ils pouvaient savoir que c’est toi qui as ouvert l’écoutille ; pas un mot, alors même qu’ils te questionneraient directement; s’ils t’adressent la parole, c’est moi qui répondrai. »

A peine ces mots étaient-ils prononcés que plusieurs voix s’écrièrent :

«Ohé! du petit radeau! qui êtes-vous donc?

Tiens, c’est Ben Brace avec Will, son protégé. Est-ce que c’est vous qui avez quvert aux nègres ?

— Nullement, répondit Ben avec chaleur. Comment aurions-nous fait, puisque nous étions au bas du navire? nous ne les avons même pas vus; je me demande qui est-ce qui a fait ce coup-là ! C’est probablement quand vous avez fait sauter les attaches qui retenaient les pièces de bois de la grille; vous avez entamé l’un des barreaux, qui aura cédé sous l’efTort des noirs. Quant à moi, je ne sais pas comment la chose s’est passée; j’étais sous la poulaine, à fabriquer ce bout de radeau; j’avais peur que le vôtre ne fût pas assez grand pour nous tous.... Un coup de main, les amis, pour amarrer nos deux planches à votre embarcation. Je me suis dit : « Ça servira toujours à « porter deux personnes. »

Ben ayant ainsi détourné l’entretien, on ne s’occupa plus de savoir qui avait commis l’imprudence dont le résultat seul occupait les esprits ; tous les yeux étaient fixés sur cette masse rouge et mouvante qui se pressait à l’extrémité du navire.

Singulière chose! Il y avait déjà quelques instants que les nègres paraissaient vouloir se lancer à la mer pour rejoindre le radeau, et pas un, cependant, n’avait abandonné la coque brûlante

où ils se cramponnaient toujours; attendaient-ils

que l’un d’entre eux eût donné le signal en se jetan le premier dans les flots, comme des soldats,

prêts à charger l’ennemi, courent au-devant d’une mort certaine aussitôtque l’exempleles y entraîne?

Ainsi les noirs, au moment de se précipiter dans la mer, s’arrêtaient sous l’empire d’une incertitude apparente; d’où pouvait venir cette hésitation, dont chaque seconde diminuait la seule chance de salut qui leur était offerte ?

Tandis qu’ils délibéraient avec eux-mêmes, le radeau s’éloignait toujours, la flamme s’approchait en sifflant et rétrécissait de plus en plus l’étroit . . espace où ils étaient amassés. Pourquoi donc n’obéissaient-ils pas à l’impulsion qui les poussait à chercher l’unique refuge qui leur restât contre la mort?

« Ils ont peur de se noyer, » disait-on sur le radeau. Cette hypothèse expliquait l’hésitation des malheureux. Mais il n’était pas probable que parmi tous ces hommes il n’y en eut pas un seul qui sût nager; les Africains, au contraire, sont d’excellents nageurs ; la vie qu'ils mènent les y oblige. Habitant les bords de rivières profondes, dans un pays où les ponts sont inconnus, riverains des lacs nombreux qui se trouvent dan^ l’intérieur de l’Afrique, ils apprennent nécessairement à nager. La température excessive des tropiques rend d’ailleurs la natation fort agréable, et beaucoup de nègres passent la moitié de leur temps dans l’eau.

Il était donc impossible que la certitude de se noyer fût le motif qui arrêtât les noirs.

Mais qui pouvait les retenir?

L’un des naufragés répondit à cette question au moment, où, du reste, chacun de nous avait trouvé le mot de l’énigme.

« Regardez là-bas, s’écria l’homme en désignant les flots, voyez-vous ce qui les empêche de se jeter à la mer? »

L’espace qui s’étendait entre le radeau et la coque enflammée du navire étincelait à la clarté de

se réfléchissait à la surface de l’eau, bien qu’une seconde image s’aperçût un peu plus bas. Mais jcelle-ci était brisée par des rides profondes, qui semblaient indiquer la présence de créatures vivantes; éblouis par l’intensité de la lumière, nous avions détourné les yeux de ce foyer mouvant qui entourait le navire, et, bien que nous eussions observé les remous qui se formaient au pied de

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