CHAPITRE L VIII
l’incendie comme un lac d’or fondu. Le bâtiment
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sa masse immobile, nous n’avions pas cherché quelle en était la cause.
A présent que notre attention était appelée de ce côté, il n’était pas difficile de voir d’où provenait le mouvement des flots : c’étaient les requins avides qui accouraient en foule et qui se pressaient autour de la Pandore en attendant la proie qui ne pouvait leur échapper. On voyait leur grande nageoire dorsale pointer au-dessus de l’eau comme la vergue d’une voile de perroquet, ou fendre la mer ainsi qu’une lame d'acier, plonger un instant et. reparaître en se rapprochant toujours desmalheureux qu’ils étaient près de saisir.
D’après le nombre des nageoires que nous pouvions distinguer, il était probable que plusieurs centaines de ces monstres entouraient la coque du bâtiment; plus on regardait la mer, plus on distinguait de ces créatures voraces, dont la quantité s’accroissait à chaque minute. 11 n’est pas douteux que la flamme les attirât des points les plus reculés où elle pouvait s’apercevoir. Ce n’était pas la première fois qu’ils assistaient à l’incendie d’un vaisseau; le dénoûment de cet horrible drame leur avait laissé de profonds souvenirs, et ils se hâtaient de venir prendre leur part du festin que leur promettaient ces lueurs sanglantes.
En les voyant se presser autour de la Pandore , et attendre avec patience, comme des chats qui
ont la certitude de saisir leur proie au passage, il m’était impossible de ne pas croire que ces monstres hideux eussent connaissance de la catastrophe dont ils prévoyaient le résultat.
Ils entouraient également nos radeaux, et leur nombre n’y était pas moins considérable qu’aux approches du navire ; ils nous suivaient par groupes de deux ou trois, côte à côte, ainsi que des bœufs attelés au même joug; leur audace augmentait à chaque instant, ils approchaient de plus en plus des pièces de bois qui portaient les naufragés ; quelques-uns étaient même à portée des rameurs, et l’on aurait pu les repousser à coups d’anspect. Mais on se serait bien gardé de les éloigner; leur présence, toujours odieuse aux marins, était accueillie en ce moment avec joie par l’équipage du radeau. Sans eux, les nègres seraient venus depuis longtemps nous assaillir, et l’effroyable escorte dont nous étions entourés nous sauvegardait contre l’invasion des noirs.
On comprenait maintenant le motif qui retenait ceux-ci à bord. Toute la surface de la mer, qui s’étendait entre le vaisseau et nous, fourmillait de requins avides; et s’élancer dans les flots, c’était se lancer dans la gueule de ces monstres.
Mais la mort ne s’en trouvait pas moins derrière les nègres; une mort prochaine et sûre, celle qui peut être leur réservait l’agonie la plus affreuse.
En ouvrant leur prison, j’avais cru leur donner le choix entre le feu et l’eau; c’était une erreur, ils n’avaient plus d’autre alternative que d'être brûlés ou dévorés par les requins.