CHAPITRE LIX
Affreuse alternative qui tenait toujours ces malheureux en suspens! que choisir entre ces deux genres de mort également effroyables? Peu leur importait la manière dont se terminerait leur supplice : le désespoir les avait paralysés. Plus de cris, plus de menaces ou de prières; ils attendaient immobiles et silencieux la fin de leur agonie.
Mais au dernier instant, quand la pensée n’agit plus, en face d’un péril dont rien ne peut vous sauver, l’instinct se réveille et l’homme se débat contre la mort elle-même; nul n’abandonne la vie sans chercher à se défendre ; le malheureux qui se noie saisit tout ce qu’il rencontre et ne se laisse pas tomber au fond de l’eau sans résistance : le corps persiste dans la lutte, il combat l’élément de destruction, longtemps après que l’esprit a perdu
tout espoir, et les nègres de la Pandore retrouvèrent leur énergie au moment de cette lutte involontaire.
Les flammes couvraient presque tout le pont du vaisseau; elles déchirèrent le voile de fumée qui leur servait d’enveloppe et mordirent le corps de leurs victimes. Aussitôt les cris d’angoisse se réveillèrent : un mouvement spontané agita cette masse vivante, et d’un commun accord elle se pré cipita au milieu des flots.
Toutefois, les premiers qui obéirent à cette impulsion n’étaient pas les malheureux dont le regard plongeait au-dessus de l’abîme ; ce furent les individus placés en arrière de ceux-ci qui, poussés par les flammes, s’élancèrent dans l’eau après être montés sur les épaules de leurs camarades : le charme était rompu. Le signal une fois donné, toute la masse plongea sans hésitation, comme si elle avait été certaine d’échapper ainsi à la mort : et l’instant d’après la coque enflammée du navire était absolument déserte.
La scène avait changé, mais n’était pas moins horrible ; des créatures humaines luttaient à la surface de l’eau avec des efforts inouïs; quelques-uns de ces malheureux qui ne savaient pas nager disparaissaient en agitant les bras; quelques autres formaient des groupes de plusieurs personnes et oulaient à fond tous ensemble, tandis que les na-
geurs, se séparant de la masse, fendaient l’onde avec rapidité.
Soudain, auprès de leur tète, qui seule dépassait les flots, on apercevait la nageoire du requin vorace; un cri déchirant se faisait entendre, le monstre se précipitait sur sa proie; l’eau, fouettée par sa queue, jaillissait en écume déjà rougie par le sang de la victime ; l’onde se calmait bientôt, et des rides et des bulles sanglantes marquaient seules, pendant quelques instants, l’endroit où l’horrible scène avait eu lieu.
C’était un spectacle si poignant que, malgré leur insensibilité, les hommes qui se trouvaient sur le radeau ne purent le contempler sans émotion.
Toutefois.il se mèlaità l’horreur que leur inspirait cet effroyable carnage, un sentiment de joie qui ne provenait pas de leurs habitudes de cruauté, mais de l’instinct de conservation. Ce n’est pas, à vrai dire, qu’ils fussent joyeux : ils étaient seulement délivrés d’une partie de la frayeur qu’ils avaient eue de voir les nègres envahir le radeau ; jusqu’à présent ils avaient regardé avec effroi ces malheureux qui les menaçaient d’un nouveau péril, et qui, en disparaissant, les soulageaient d’une affreuse anxiété.
Mais les requins, si nombreux qu’ils fussent, ne l'étaient pas encore assez pour détruire entière-
ment la cargaison de la Pandore. La première attaque une fois terminée, ils disparurent peu à peu et rentrèrent dans les profondeurs de l’abîme, rassasiés qu’ils étaient de cette curée abondante. Quelques centaines de tètes s'apercevaient encore à la surface de la mer, et, grâce à la clarté des flammes, il était facile de voir que les nageurs se dirigeaient vers le radeau, et qu’à la rapidité de leur course ils ne tarderaient pas à le rejoindre.
Un nouvel effroi s’empara des naufragés, qui peut-être allaient à leur tour devenir la proie des requins.