‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 79 sur 89 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Des cris insensés, des exclamations effrayantes, étaient poussés par les matelots, qui néanmoins, sans perdre de temps en paroles inutiles, faisaient tous leurs efforts pour augmenter la distance qui les séparait des noirs; chacun avait saisi l’objet qu’il avait pu trouver et s’en faisait une rame; ceux-ci n’avaient que desanspects, ceux-là étaient munis d’un morceau de bois, d’une douve de bar-

rique, de moins encore ; les autres s’étaient couchés sur les planches et battaient l’eau avec leurs mains pour seconder les rameurs.

Mais cette masse informe de pièces de bois de toute nature qui composaient le radeau n'avançait qu’avec lenteur sous l’impulsion irrégulière qui lui était donnée, et, bien qu’ils fussent à peu près à cent mètres des nageurs, les matelots commençaient à craindre sérieusement d’être rejoints par ceux-ci.

Leur effroi n’était pas sans motif. Il est certain que les noirs se rapprochaient de nous à chaque minute, et qu’avant peu d’instants ils nous auraient attaqués.

Cela ne faisait plus le moindre doute pour ceux qui se trouvaient sur le radeau. Il leur était impossible en dépit de leurs efforts, de lutter de vitesse avec les malheureux qui cherchaient à les rejoindre.

Qui pouvait empêcher les noirs d’aborder? rien ne les arrêtait plus ; les requins s’étaient éloignés presque tous. Par hasard un cri d’angoisse retentissait derrière nous, un nageur disparaissait; mais c’était l’exception, et les autres continuaient à nous poursuivre.

Dans quel but cherchaient dis à nous atteindre? Était-ce avec l’espoir d’échapper à la mort, ou simplement par vengeance? peut-être étaient-ils

poussés par ces deux sentiments! Qu'importait d’ailleurs le mobile qui les faisait agir ! ils étaient assez nombreux pour l’emporter sur nous, et il était probable qu’avant de mourir ils feraient au moins expier à l’équipage de la Pandore les souffrances qui leur avaient été imposées.

Une fois arrivés près du radeau, il leur serait facile d’y monter; on en repousserait quelquesuns, mais il était impossible à trente hommes de lutter contre deux cents ; les noirs se précipiteraient en masse autour de la plate-forme dont ils saisiraient les bords, et qui coulerait immédiatement sous le poids de cette pression qu’elle ne pourrait supporter.

Chaque seconde augmentait les chances des nageurs : les premiers d’entre eux n’étaient plus qu’à dix mètres du radeau ; il est vrai que c’étaient les plus forts de tous, et que la foule était au moins à trente mètres de ceux-ci; mais les derniers de la bande nageaient plus vite que le radeau n’avançait.

La plupart des anciens matelots du négrier s’abandonnèrent au désespoir ; selon toute apparence leur dernière heure était venue, et les mauvaises actions d’une vie criminelle se dressaient devant eux pour augmenter leur frayeur.

Moi aussi, je croyais être à mes derniers instants. 11 était cruel de mourir à mon âge d’une mort

aussi affreuse et en pareille compagnie. J’étais plein de vigueur et de santé, l’amour de la vie était puissamment enraciné dans mon cœur, et je me repentais avec amertume de la faute que j’avais faite. C’était à moi seul que je devais reprocher la position où je m’étais imprudemment placé, à ma désobéissance, à ma folie, que j’allais payer si cher.

Mais à quoi bon les regrets? Il fallait songer à mourir; la mer allait bientôt nous recevoir dans son sein : maîtres et esclaves, tyrans et victimes, auraient tous le même linceul!

Telles étaient les pensées qui traversaient mon esprit, tandis que je suivais du regard les noirs qui se rapprochaient du radeau. Je ne ressentais plus pour eux ni pitié, ni sympathie; je les regardais au contraire comme des monstres affreux qui allaient nous précipiter dans l’abîme, qui allaient me tuer, moi leur dernier bienfaiteur. J’oubliais, en les maudissant , qu’ils étaient eux-mêmes poussés par le désespoir, et que c’était pour sauver leur existence qu’ils cherchaient à gagner l’unique refuge qui leur était offert.

J’avais l’esprit troublé, je ne comprenais plus rien, et, partageant l’opinion des naufragés qui m’entouraient, je ne voyais plus que des ennemis dans ces infortunés qui ne demandaient qu’à vivre.

Cependant, malgré le désir que j’avais de les

voir repousser, il me fut impossible de prendre part à la lutte qui s’engagea bientôt ; de violents coups de rame et d’anspect accueillirent les premiers nageurs qui approchèrent : frappés sur la tète oti dans la poitrine, quelques-uns disparurent immédiatement, tandis que les autres, gagnant l’avant du radeau, semblaient vouloir former autour de nous un cercle infranchissable.

Pendant un instant, les cris et les menaces des matelots intimidèrent les nageurs, qui restèrent en dehors de la portée des rames et des pieux, mais qui n’en continuèrent pas moins à nous suivre; au bout de quelques minutes, le radeau ne marchait plus. Les rameurs, assaillis de tous côtés, avaient autre chose à faire qu’à tenter une fuite qui devenait impossible.

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