CHAPITRE LXI
Il était évident que, malgré l’accueil qui leur était fait, les nageurs n’avaient nulle intention de rétrograder. Le vaisseau n’était plus qu’une vaste fournaise dont il était impossible d’approcher; pas
une planche ne se trouvait derrière eux; et, bien que le radeau n’olTrît qu’une chance de salut illusoire à cette foule trop nombreuse pour qu’il pût la contenir, il n’en était pas moins le seul refuge que l'on découvrit à la surface de l'abîme, et ces malheureux qui luttaient contre la mort, devaient nécessairement nous poursuivre jusqu’à leur dernier souffle.
Ils nous entouraient à une certaine distance, en attendant leurs camarades, de manière à être en force pour attaquer le radeau; la plupart des blancs avaient perdu courage et s’abandonnaient au plus violent désespoir; mais il se trouvait, parmi ces hommes grossiers, quelques individus qui, à cette heure suprême, conservaient encore toute leur présence d’esprit, et qui cherchaient le moyen d’éviter le péril dont ils étaient menacés.
Quant à moi, j’étais plongé dans la stupeur; j’avais suivi tous les mouvements des nègres jusqu’à en avoir le vertige ; mes yeux s’étaient ensuite portés sur le navire, et je ne savais plus ce qui se faisait autour de moi. J’entendais les cris des matelots ; je distinguais même les paroles d’encouragement qu’ils échangeaient entre eux; mais je supt osais qu’ils s excitaient les uns les autres à repousser les nageurs dont nous étions entourés. Je m’attendais à être englouti dans les
flots ; j’étais persuadé que j’allais mourir, et cependant je croyais rêver.
Tout à coup des hourras se tirent entendre et me tirèrent de ma stupeur; je me retournai vivement, et je vis avec surprise un lambeau de voile que l’on avait déployé en travers du radeau et que trois hommes soutenaient dans une position verticale. Je n’avais pas besoin de demander quel était le but qu’ils s’étaient proposé ; je sentais la brise frapper mes joues et mon front, et déjà elle gonflait la toile qui lui faisait obstacle ; les vagues bouillonnaient autour de nous, elles écumaient à l’endroit où les espars qui nous supportaient fendaient l’onde, et le radeau fuyait avec rapidité. Je regardai les nageurs ; ils nous suivaient toujours , mais ils restaient en arrière ; chaque minute augmentait la distance qui les séparait du radeau. Bonté divine! nous étions sauvés, du moins de ce péril immédiat.
Bientôt, je ne distinguai plus que des points noirs à la surface de la mer ; je crus un instant que les nègres, voyant qu’ils ne pouvaient nous rejoindre, se retournaient du côté de la Pandore; mais quelle pouvait être leur espérance? D’ailleurs l'immense foyer qui leur servait de phare ne devait pas attendre, pour disparaître, qu’ils fussent arrivés jusqu’à lui; les flammes, en dévorant l’intérieur du navire, avaient enfin trouvé
Les famines en dévorant le navire avaient trouvé le baril de poudre. ( Page 354.)
■■MH
le baril de pondre qui devait hâter la conclusion de cet effroyable drame.
Ce fut un bruit terrible , pareil à celui de cent canons que l’on tirerait tous à la fois ; des masses brûlantes furent projetées au loin, et retombèrent en sifflant dans l’eau où elles allaient s’éteindre : une gerbe lumineuse se déploya pendant quelques secondes; elle s’évanouit, en tremblotant, à la surface de la mer : la Pandore avait disparu au milieu de ces dernières étincelles.
Un profond silence avait succédé aux éclats de cette affreuse détonation; parsonne, parmi les naufragés, n’osait élever la voix ; mais , pendant plus d’une heure, on entendit, à des intervalles de plus en plus rapprochés, le cri suprême d’un malheureux dont les forces étaient épuisées, ou qui devenait la proie des requins.
La brise gonflait toujours la voile du radeau, et, longtemps avant le lever du soleil, l’ancien équipage de la Pandore était bien loin de la scène où avait eu lieu cette horrible tragédie.