CHAPITRE LX II
Au point du jour, le vent avait cessé, le calme était revenu, et le radeau gisait sur la mer, dans une complète immobilité.
Les matelots n’essayaient plus de le faire marcher ; à quoi bon se donner cette peine ? Quelle que fût la direction qu’il eût prise, il nous restait des centaines de milles à traverser pour atteindre la côte , et il était impossible de franchir une pareille distance avec un radeau , quand même le vent nous aurait été favorable.
Si nous avions eu des provisions suffisantes pour subsister pendant plusieurs semaines, peutêtre l’équipage aurait-il essayé d’aborder quelque part; mais nous avions à peine de quoi vivre pendant quelques jours. Notre unique espoir était de rencontrer un vaisseau qui nous prendrait à bord ; et quand on examinait cette chance de salut, elle paraissait tellement faible qu’on n’osait pas y songer. C’est tout au plus si -pendant un long voyage vous apercevez quelques-uns des nombreux navires qui parcourent l'Océan. Vous pou-
vez aller des côtes d’Angleterre au cap de Bonne- Espérance, sans rencontrer plus d’un ou deux vaisseaux pendant la traversée; et pourtant c’est l’une des grandes voies maritimes, celle qui conduit aux Indes orientales et en Australie, dont la marine marchande est presque aussi nombreuse que celle d’Angleterre. De Liverpool à New-York, c’est à peine si , durant tout le voyage, on aperçoit à l’horizon cinq ou six voiles, tant la mer offre d’espace aux navires qui la sillonnent.
Peu d’entre nous conservaient donc l’espoir d'être aperçus par un bâtiment quelconque. Nous nous trouvions précisément dans l’une des parties les moins fréquentées de l’océan Atlantique, en dehors de la ligne de navigation qui réunit deux grandes puissances commerciales. L’Espagne, qui autrefois envoyait un grand nombre de vaisseaux dans l’Amérique du Sud, ne fait presque plus d’affaires avec ses anciennes colonies, c’est l’Amérique du Nord qui s’est emparée de presque tout le commerce des républiques de l’Équateur, et il n’était pas probable qu’un vaisseau américain vînt à passer à l’endroit où nous nous trouvions alors. Tout notre espoir était fondé sur les navires portugais qui vont au Brésil. Nous espérions aussi rencontrer des négriers venant d’Afrique, ou allant y chercher une nouvelle cargaison; Deut-être un croiseur nous apercevrait-il, ou
des vaisseaux de guerre, en se dirigeant vers la Terre de Feu pour aller dans la mer Pacifique.
On ne faisait pas autre chose sur le radeau, que de discuter les moindres chances que nous pouvions avoir d’être sauvés; la plupart de ces bandits, qui composaient autrefois l’équipage de la Pandore, étaient tous des marins expérimentés, et ils connaissaient à merveille toutes les voies de l’Océan. Quelques-uns d’entre eux pensaient que notre position n’était pas trop désespérée; nous pouvions dresser une voile en faisant un mât avec des anspects et des rames : on nous apercevrait de loin ; il était impossible qu’un navire ne traversât pas cette région , il nous verrait et nous déposerait sur le rivage.
Ainsi parlaient ceux des naufragés dont l’heureuse nature se rattachait à l’espoir ; mais les autres secouaient la tète d’un air triste ; ils opposaient au raisonnement de leurs camarades un langage plus sérieux, qui finissait par nous dé courager. Il est de ces gens qui aiment toujours à exposer le mauvais côté des choses, non pas qu’ils y trouvent grand plaisir; mais c’est une manière de se familiariser avec l’événement qu'ils redoutent; s’il arrive, ils y sont préparés; si au contraire leurs tristes prévisions ne se réalisent pas, ils jouissent d’autant plus de ce bonheur qu’ils s’y attendaient moins.
Ces derniers répétaient sans cesse que le nombre des navires qui sillonnaient cette partie de l’Océan était bien faible : et qu’en supposant même qu’il y en eût des centaines , ils ne pourraient pas s’approcher du radeau par le calme plat qui nous retenait immobiles; comme nous, ils seraient cloués au môme endroit, jusqu’au moment où la brise viendrait gonfler leprs voiles. Le calme pouvait durer plusieurs semaines; et comment vivre en attendant ?
Ces remarques désolantes conduisirent l’équipage à l’examen de nos ressources alimentaires : chose étrange, c’était l’eau qui nous manquait le moins ; la futaille qui se trouvait sur le pont au moment de l’incendie avait été prise et déposée au milieu des espars, où elle flottait à côté du ra- ' deau. Cette découverte produisit un moment de joie parmi les naufragés, car en pareil cas l’eau est ce qu’il y a de plus important et ce dont, en général, on oublie de se munir.
Mais l’abattement succéda bientôt à la joie; on eut beau chercher dans toutes les caisses, ouvrir les barriques, fouiller dans tous les sacs, on ne trouva qu’une quarantaine de biscuits, pas assez pour faire un seul repas !
Cette nouvelle fut accueillie par les marques du plus profond chagrin ; les uns s’abandonnèrent au désespoir, les autres à la fureur. On accabla
A LA MEIl !
de reproches ceux qui avaient été spécialement chargés d’approvisionner le radeau; les accuses affirmèrent qu’ils avaient descendu un tonneau de porc; mais où était-il? On trouva effectivement une barrique, on s’empressa de la défoncer; hélas! c’était de la poix qu’elle contenait.
11 est impossible de décrire la scène qui suivit cette découverte; les gros mots, les récriminations, les jurons les plus odieux, s’échangèrent entre tous ces désespérés, qui, pendant un instant, faillirent se battre. La poix fut jetée à la mer, et ceux qui l’avaient mise sur le radeau furent menacés du même sort. Quelle espérance nous restait-il? combien de temps pourrions-nous vivre avec deux biscuits par tète? Avant trois jours nous éprouverions toutes les tortures de la faim, et la mort la plus horrible nous emporterait tous avant qu’une semaine fût écoulée.
Cette affreuse certitude augmenta la colère des uns et l'abattement des autres ; les menaces et les blasphèmes continuèrent pendant toute la nuit, et je crus plus d’une fois qu’on allait vraiment jeter à la mer ceux qu’on accusait d’avoir trahi l’équipage.
Nous avions, en échange du tonneau de porc, une futaille qu’il aurait mieux valu abandonner aux flammes et qu’on n’avait pas oubliée; son contenu était trop précieux pour que l’on ne se
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fût pas, tout d’abord, empressé de la descendre. C’était une pipe de rhum ; l’ivresse empêche de ressentir les horreurs de la mort , et les matelots qui ont perdu tout espoir s’y précipitent comme dans les bras d’un ami : triste ressource que le misérable appelle à ses derniers moments !
Était-ce la futaille que l’on avait descendue dans la chaloupe et qui l’avait brisée en tombant? je l’ignore ; mais la chose était possible. Toutefois, on pouvait en avoir trouvé d'autres sur le navire : car, parmi les provisions du malheureux négrier, cette affreuse liqueur était en abondance. C’était la boisson favorite de l’équipage, la principale source des jouissances grossières de ces hommes dissolus. D’une qualité fort commune, on ne se donnait pas la peine de la mettre sous clef; ils en usaient librement, et il ne se passait pas d’heure où l’un ou l’autre des matelots n’allât s’abreuver à cette odieuse fontaine. Si le tonneau de porc était resté sur le navire, la pipe de liqueur était là, qui pouvait le remplacer : il n’en fallait pas davantage pour remonter le moral de la plupart de ces infortunés; et quelques-uns de ces malheureux s’écrièrent, par une sorte de bravade que si le rhum ne les faisait pas vivre , il leur rendrait la mort plus douce et plus facile.