CHAPITRE LXIII
A peine le jour commençait-il à paraître, que tous les yeux se fixèrent à l’horizon : pas un point de la mer qui ne fût scruté d’un oeil inquiet ; pas un des naufragés qui ne s’efforçât de monter plus haut que ses camarades pour embrasser du regard une surface plus étendue. Mais l’horizon demeura désert ; on ne voyait pas une voile, pas un mât, rien qui annonçât la vie, pas même un poisson qui agitât l’eau dormante, un oiseau qui vînt remuer de ses ailes l’atmosphère embrasée.
La guigue ne s’apercevait nulle part; elle s’était probablement éloignée dans une direction différente de celle que le radeau avait prise. On ne distinguait plus aucun vestige de la Pandore : ses derniers débris avaient disparu depuis longtemps.
Il était midi. Le soleil nous brûlait de ses rayons perpendiculaires, contre lesquels nous ne pouvions pas nous protéger. L’accalmie contihuait toujours. Personne ne bougeait sur le radeau, qui restait immobile : à quoi bon changer de place?
Les uns étaient assis , les autres couchés sur les planches. La plupart étaient trop abattus pour avoir le courage d’aller et de venir; quelques-uns, d’une nature plus légère, ou dominés par l'influence du rhum qu’ils buvaient largement, causaient entre eux et parfois se disputaient.
A de fréquents intervalles, l’un ou l'autre se levait tout à coup, jetait les yeux sur l’horizon, et revenait sans rien dire à la place qu’il occupait auparavant, où son silence témoignait assez du triste résultat de son examen. L’apparition d’une voile aurait soulevé immédiatement des hourras enthousiastes de la part du plus flegmatique de l’équipage.
Lorsque midi arriva, tout le monde souffrait de la soif, et les gens qui avaient bu du rhum, encore plus que les autres.
Une portion d'eau fut distribuée à chacun; il avait été convenu qu’on nous en donnerait tous les jours une pinte, et que le biscuit serait également partagé entre tous. En temps ordinaire, une pinte d’eau 1 aurait suffi pour nous permettre de vivre ; mais sous un soleil dont l’ardeur semblait dessécher nos veines, la soif devenait excessive, et la pinte d’eau s’avalait sans apporter le moindre soulagement à nos tortures. Je suis per-