‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 85 sur 89 · CHAPITRE LXÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXÏV

On n’en pouvait douter, le malheureux était fou : sa raison n’avait pu résister aux horribles scènes de la nuit précédente. Quelques-uns de ses camarades s’écrièrent qu’il fallait le jeter à l'eau. Personne n’éleva la voix pour s’opposer à cette mesure odieuse , et déjà plusieurs individus s’apprêtaient à saisir le malheureux , quand celui-ci comprenant sans doute leur intention, se réfugia dans un coin, d’où il ne bougea plus et où on le laissa tranquille.

L’agitation produite par cet incident fut bientôt

dissipée, et le désespoir des matelots devint d’autant plus sombre, que leur espérance avait été plus vive.

La soirée s’écoula sans amener aucun changement. Toutefois, au milieu de la nuit, à la même minute que la veille, le temps fraîchit et l’on sentit la brise. Cela ne pouvait nous être d’aucune utilité; mais, après l’horrible chaleur du jour, on éprouvait un soulagement réel de cette fraîcheur bienfaisante.

Plusieurs matelots voulaient qu’or; étendît la voile. « A quoi bon? demandaient les autres; quand elle nous conduirait à trente ou quarante milles d’ici, nous n’en serions pas plus avancés; nous n’avons pas plus de chance de rencontrer un navire en nous éloignant de l’endroit où nous sommes qu’en restant immobiles. La nourriture nous manque, et, puisqu’il faut mourir, la mort ne sera pas plus pénible à cette place qu’à vingt ou trente nœuds plus loin. »

Les premiers répondaient qu’en marchant nous avions plus de probabilités d’être aperçus d’un vaisseau ; que nous n’en serions pas plus mal, et que le hasard pouvait nous conduire dans un endroit plus fréquenté. « Et si au contraire nous nous éloignons davantage de la voie que parcourent les bâtiments? » répondaient ceux qui penchaient pour l’immobilité. Car, à vrai dire, per-

sonne ne savait où nous étions ; et nous confier à la brise, c’était marcher à l’aventure.

Toutefois, lorsqu’on est dans une situation désespérée, le mouvement est moins pénible qu’un repos absolu, et la majorité opinait pour que l’on profitât du vent. On éleva donc un mât, ou plutôt on en construisit deux avec des rames et des anspects, et l’on tendit un morceau de voile de l’un à l’autre sans vergues et sans cordages, car on n’avait nulle intention d’opérer une manœuvre. La voile était simplement tendue comme une couverture entre les deux mâts, afin d’opposer un obstacle à la brise; et le radeau, poussé parle vent, marcha sans autre guide que le hasard, sur le pied de trois ou quatre nœuds à l’heure.

Les naufragés se recouchèrent et tout devint silencieux; quelques-uns s’endormirent et ronflèrent aussi fort que s’ils avaient été dans leur lit ; d’affreux rêves semblaient troubler le sommeil des autres; leurs paroles entrecoupées rappelaient d’effroyables drames où le crime, peut-être, avait une large part ; un petit nombre veilla toute la nuit, s’agitant par intervalles sous l’influence de la faim, de la soif, ou de la pensée d’une mort prochaine.

Ben Brace et moi, nous étions toujours restés sur nos deux planches ; les trente-deux hommes qui se trouvaient sur le grand radeau l’occu-

paient entièrement, et, en définitive, nous étions tout aussi bien, pour ne pas dire mieux, que nous ne l’aurions été avec les autres. Nos planches étaient recouvertes d’une voile et d’un morceau de prélart qui consolidaient notre édifice et qui formaient une couche moins dure que le plancher nu et disjoint qui portait nos camarades.

Nous avions d’abord échangé quelques paroles; mon brave ami s’était efforcé de relever mon courage ; mais à la fin notre situation était devenue tellement désespérée qu’il avait gardé le silence, et lui-même, le plus brave de toute la bande, se laissait envahir par le découragement.

La brise tomba au point du jour comme la nuit précédente; une seconde matinée arriva, mais sans qu’une voile apparût à l’horizon; le soleil parcourut de nouveau le ciel embrasé. La nuit ramena la brise, le radeau franchit quelques milles; les jours et les nuits se succédèrent, j’avais cessé de les compter. Aucun événement n'en variait l’affreuse monotonie, si ce n’est de temps à autre une querelle entre les naufragés; querelle sanglante, où les couteaux faisaient de profondes blessures.

Les animaux sauvages, les bêtes de proie les plus féroces, se rallient sous l’influence d’un danger commun : le péril exaspérait au contraire les passions farouches de ces hommes inhumains;

tout devenait pour eux un objet de dispute qui dégénérait bientôt en combat ; la distribution de l’eau et du rhum, moins que cela, un regard, un mouvement, suffisait pour faire naître une de ces querelles, devenues si fréquentes que personne n'y faisait plus attention.

Mais un nouvel incident allait bientôt avoir pour moi un intérêt de la .plus horrible nature; je frissonne encore lorsque je pense à cette résolution, que l’on avait eu soin de bien cacher à Ben Brace jusqu’au moment où elles nous fut déclarée.

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