‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 86 sur 89 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Les deux biscuits que l’on avait distribués à chacun avaient été mangés immédiatement; depuis lors personne n’avait rien pris, à l’exception des deux verres d’eau qui nous étaient distribués chaque jour, et la faim commençait à devenir intolérable. Quelques-uns d’entre nous avaient les yeux caves, les joues creuses, les membres décharnés ; les autres paraissaient avoir engraissé :

non pas qu’ils eussent réellement pris de la chair, mais leur visage était bouffi, leur corps gonflé outre mesure; tous avaient dans le regard et autour de la bouche cette expression particulière que l’on observe chez les chiens affamés, et qui est encore plus marquée chez les loups tourmentés par la faim.

Depuis quelque temps il paraissait exister une secrète intelligence entre les meneurs de la bande; car, au milieu des tortures que nous subissions tous, quelques hommes énergiques avaient pris sur les autres une certaine autorité. J’étais d’abord resté fort indifférent à leurs conciliabules ; mais je finis par observer que, tout en se parlant à l’oreille , ils nous regardaient Ben Brace et moi, d’une manière qui me parut significative. Leurs regards faméliques me causaient un singulier malaise, et toutes les fois que leurs yeux rencontraient les miens, ils détournaient la * tête et paraissaient embarrassés, comme s’ils avaient été surpris au milieu d’une action criminelle.

J’attribuai à la faim ce qu’il pouvait y avoir d’étrange dans leur physionomie, et je ne m’en préoccupai pas davantage.

Néanmoins, le jour suivant, les conversations se multiplièrent et me parurent beaucoup plus animées qu’elles ne l’étaient la veille.

Ben Brace en fut également frappé, et, sans connaître au juste le résultat de leurs délibérations, il devina mieux que moi quel était le but de ces entretiens mystérieux, et crut devoir me faire part de sa découverte, afin de me préparer, aussi doucement que possible, à l’horrible décision qui nous serait communiquée.

« C’est l’un de nous qui va mourir, enfin de sauver les autres, me dit-il ; on va tirer au sort, < et ils cherchent probablement de quelle manière ils s’y prendront pour en arriver là. Nous aurons peut-être bonne chance, mon enfant; il ne faut pas désespérer. »

Comme il achevait sa phrase, l’un des matelots s’étant levé, réclama l’attention de ses camarades, annonçant qu’il avait à leur faire une proposition importante.

Venant tout de suite au fait, l’orateur déclara,

* sans préambule, que la mort de l’un de nous était indispensable; nous avions encore de l’eau ; mais ce n’était pas assez ; tout le monde allait périr à moins qu’on n’eût à manger, et l’on ne pouvait avoir à manger que si l’on sacrifiait....

En un mot, l’orateur fut aussi clair que bref, et, son discours terminé, il se recoucha tranquillement.

Après un instant de silence, un autre individu se leva, prit la parole, exprima son adhésion au

projet que l’on venait d’entendre, et ajouta que celui d’entre nous qui devait mourir devait être choisi par le sort. Nous nous attendions à cette mesure, Ben Brace et moi; car il n’était pas probable que quelqu’un s’offrit volontairement à servir de nourriture aux autres.

Mais quelles ne furent pas ma terreur et la colère de mon ami, quand l’un des plus influents de la bande, non-seulement protesta contre le moyen qui venait d’être proposé, mais encore me désigna pour victime !

Un cri d’indignation s’échappa des lèvres de Ben; il avait bondi en entendant ces paroles et il regar daitses camarades avec confiance, comme s’il avait été sûr de trouver parmi eux des gens qui s’uniraient à lui pour combattre en ma faveur.

Personne, hélas! ne répondit à son attente ; au contraire, la proposition fut accueillie avec tant d’empressement qu’il devenait certain qu’elle avait été convenue d’avance. C’était l’objet de ces entretiens mystérieux dont j’avais été frappé; les quelques individus qui n’étaient pas dans le secret, pauvres diables qui n’avaient pas voix au chapitre, n’essayèrent même pas de s’opposer à la majorité; je crois même qu’ils furent enchantés, pour leur compte, de la décisfon qu’on avait prise.

L’Américain féroce appuya sa proposition d’ar-

guments qui furent trouvés sans réplique : ils étaient matelots, disait-il, et par conséquent mes supérieurs, puisque je n’étais qu’un mousse ; pourquoi réclamerait- on, à mon égard, le bénéfice du tirage au sort : l'égalité n’existant? pas entre nous, je ne devais pas être admis à partager les chances que les autres naufragés pouvaient avoir; rien n’était plus évident.

Ben Brace en appela de ces paroles au cœur de ses camarades, à leur équité, à leur honneur, sentiments qu’ils n’avaient jamais eus. « Que le sort en décide! leur disait-il; laissez-moi au moins la chance que vous aurez vous-mêmes; c’est ainsi que le veut la justice, que l’humanité l’exige. »

Mais ces bandits n’étaient pas des hommes Chacun d’entre eux se félicitait de cette décision qui lui enlevait la crainte de se voir désigner par le sort; l’argument spécieux de l’Américain satisfaisait lenr conscience, et la motion infâme, qui avait été faite, prévalut contre les instances de mon généreux ami. >

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