A LA
Le cadre était digne du tableau & le tableau digne du cadre, — ce qui n'arrive pas toujours aux cadres & aux tableaux.
Un ciel bleu, à peine égratigné ça & là de quelques minces flocons de nuages blancs — brins de fils échappés au fufeau de la Vierge Marie. Des prairies verdoyantes comme les graffes prairies normandes, coupées par des rigoles & des rideaux de peupliers, & au milieu defquelles paillaient gravement, enfouies
jusqu'au fanon, de petites géniffes tachetées de noir & de blanc. Une rivière babillarde, frangée de vieux troncs d'aulne & de touffes d'épilobes rofes -, quelques maifonnettes aux toits mouffus : voilà le cadre.
Une jeune fille de seize ans, à la phyfionomie ingénue et sereine comme celle de ces ruftiques beautés qu'on voit dans les payfages de Miéris, préfentant d'une main à boire à un cavalier, & de l'autre modérant l'impatience de son cheval blanc qui piaffe & hennit ; une jeune fille blonde comme le soleil &rofe comme une fleur d'amandier, avec des yeux de pervenche d'une limpidité sans égale : à faire croirequ'elle avait été pétrie par les mains délicates d'une fée avec un peu de crème et de sang, car on sentait courir la santé sous cette chair ferme au toucher & douce au regard comme le duvet d'un fi'uit non cueilli. Un jeune homme pâle &trifte comme une matinée de novembre, qui cependant avait du naître pour être joyeux & plein de santé, & dont certaines privations, certaines douleurs, seules, on le devinait , avaient pu ainfi prématurément voûter la taille, voiler les yeux intelligents, pâlir le doux vifage encore imberbe. Voilà le tableau.
Le cadre s'appelait les bords de la Senne,
dans la banlieue de Bruxelles, — à Tendroit même où cette rivière, qui reflemble tant à la Bièvre parifienne, reçoit un ruiffelet dont le nom seul attirerait les amoureux & les rêveurs, le Vogel\ang Beeky ou Ruifleau-du-Chantd'Oifeaux.
Le tableau, à deux compartiments, s'appelait Hans et Nellen.
Nellen était la fille de Tancien bourgmeftre de Molenbeek, un homme important par sa pofition &par sa fortune, mais qui n'avait pas toujours été bourgmeftre & riche. Hans était un grand artifte inconnu, fils de pauvres gens qui avaient toujours été pauvres.
Tout à rheure, ces deux jeunes amoureux chantaient Péternel duo du cœur avec leurs lèvres paflionnées & chastes, & semblaient aufli oublieux du monde qu'ils en étaient oubliés dans ce petit coin de verdure choifi pour leur rendez-vous. Voilà que maintenant les cordes divines de leurs voix se détendent & que les cordes graves réfonnent douloureusement. Qu'eft-il donc arrivé ? Quel mauvais génie eft donc venu détruire cette harmonie, souffler sur cette pure lumière, renverfer les châteaux de cartes édifiés par l'imagination ailée de ces
deux enfants si tendrement épris l'un de l'autre?
Un mot, un souvenir, prefque rien, a été malencontreusement jeté par la jeune fille sur ce beau lac d'amour & de rêverie : il en a troublé la surface limpide. C'eft fini, le charme eft rompu, un brutal coup de corde a ramené du ciel sur terre ces deux jolis petits cerfs- volants.
Ils étaient pourtant si bien là-haut, dans les vaftes plaines bleues du rêve ! Ils couraient si bien de conferve sur les savanes parfumées de Tamour !
— Ainsi, mon pauvre Hanske, notre mariage eft encore retardé! dit Nellenavec un gros soupir en serrant les mains de son amant, que cette parole avait fait treffaillir. Mon père ne veut pas me marier parce qu'il me trouve trop jeune et parce que. . .
— Et parce qu'il me trouve trop pauvre, dis tout, Nell ! interrompit le jeune homme avec plus d'amertume qu'il n'aurait voulu en laiffer voir.
— Trop pauvre, mon Hanske ? Trop pauvre, mon doux artifte? Tu as mon amour dans le préfent & la gloire dans l'avenir : tu es plus riche que le roi !
— Trop pauvre, je te le répète, chère Nell !
Ton père n'a jamais vu d'un œil bienveillant notre mutuel amour. Quand nous étions enfants & que tu m'appelais, en m'embraflant bien fort, ton petit mari, & que je t'appelais, en te rendant tes baifers , ma petite femme , ton père, alors bourgmeftre de Molenbeek, fronçait ses gros sourcils , me tirait l'oreille , & je pleurais... Tu me confolais vite le lendemain... Mais il nous surprenait encore, &, cette fois, il me châtiait avec plus d'énergie & tout autant d'injuftice -, il m'accablait d'injures, il murmurait des menaces contre moi, contre mon père encore vivant, contre ma mère... contre ma mère, surtout... Pauvre femme ! que lui avait-elle donc fait?... Nous avons grandi, Nell, & notre amour auffi, & aufli la haine de ton père... Oui , il me hait, pardonne-moi, chère, de te répéter cela •, il me hait & me méprife , parce que je suis pauvre , parce que je suis le fils de ma mère... Il ne veut pas que tu songes à moi, il ne confentira jamais à notre mariage...
Nell voulut interrompre son amant en lui mettant sa bonne petite main sur les lèvres, mais il continua :
— Je sais bien, chère Nell, que je n'ai pas
le droit de me plaindre , puifque tu es là & que tu me dis que tu m'aimes : inais malgré moi, & en dépit de tes encouragements, je me sens tout trifte & un peu courroucé contre le sort, en songeant à ma pauvreté qui ferait la tienne, Nell ! . . .
— Qu'importe la pauvreté, Hanske, à qui a comme toi le talent, comme moi la tendrefle, comme nous la jeuneffe? Pourquoi vot ainfi sans ceffe des nuages dans le ciel bleu de notre exiftence? Je t'aime & tu m'aimes, je t'aimerai & tu m'aimeras toujours, & nous vieillirons enlemble sans nous en apercevoir, même sans avoir de vieillefle , car les amoureux n'en ont jamais, l'amour étant la fleur éternelle qui s'épanouit jufque dans la neige... Que souhaites-tu donc de plus, ambitieux?... Viens, mon Hanske, je suis sûre que, même dans le tombeau, nous nous dirons encore ce que nous nous difons en ce moment : « Je t'aime ! je t'aime! je t'aime!... » Pourquoi donc nous attrifler?...
Hans secoua la tête avec Un mélancolique sourire ; puis il prit Nellen dans ses bras, &, l'étreignant avec une tendrelfe fiévreufe, il lui murmura :
— Chère lumière de mes ténèbres ! Blonde & chaste étoile de mes nuits ! Douce, chère et bonne petite fée ! où donc tes lèvres rouges puifent-elles le miel dont elles sont parfumées ? Où donc ton cœur de vierge puife-t-il les fortifiantes paroles que tu répands comme un baume sur mes plaies les plus secrètes & les plus douloureufes ?
— A cette divine source qu'on appelle Tamour, Hanske ! murmura Nellen, en penchant sa blonde tête sur le cou de son amant.
— Je le sais , reprit Hans en treflaillant, & c'eft à caufe de cela , ma bien-aimée , que je m'alarme, que je m'inquiète & que je souffre. Il faut que je m'acquitte envers toi, Nell, pour tout le bonheur que tu me donnes et pour celui que tu me promets... La femme apporte son cœur en dot, c'eft sa seule richeffe, la plus grande & la plus pure •, mais Thomme qu'elle aime a pour devoir sacré de lui procurer , en échange, une vie calme, heureufe & bonne.
Son courage, à lui, s'accommoderait de la milère, qu'il peut braver •, mais sa loyauté se refufe à faire partager ce lourd fardeau à la femme qu'il a choifie pour compagne. Les amoureux sont des oifeaux, Nell, des oifeaux
charmants, des oifeaux chanteurs, mais les oifeaux eux-mêmes cherchent le grain qui les nourrit & qui ne tombe pas tout seul dans leur nid. Il ne faut pas que tes plumes soient froiffées par les tourmentes de ma vie ; il ne faut pas que ta radieufe jeuneffe, que ton éclatante beauté se fanent dans les privations, dans la gêne , dans les luttes de la pauvreté... Ces luttes sont terribles, Nell, terribles en vérité ! Uhomme , parfois, n^eft pas affez fort pour en sortir vainqueur -, l'homme, la créature énergique & courageufe pourtant, eft parfois vaincu par la pauvreté : que deviendrait une femme aux prifes avec ce démon hideux?...
— Mais puifque je t'aime , Hanske!- murmura doucement & tendrement la Jeune fille, en cachant de nouveau sa tête blonde sur répaule du jeune homme.
— Chère flamme de mon cœur ! cela ne suffit pas, répondit Hans. Cela ne suffit pas ! cela ne suffit pas ! répéta-t-il avec une sorte de rage douloureuse.
— Hanske ! mon Hanske ! les oifeaux & les amoureux sont les créatures préférées du bon Dieu ; pourvu qu'ils aient un nid, de
moufle ou de paille, ils n'en demandent pas davantage. La Providence n'eft-elle pas là pour le relie ?. . . Je n'ai pas un bien fort appétit, va ! deux ou trois grains de mil & ta tendresse, & me voilà plus riche qu'une reine, plus heureufe qu'une impératrice... Efl-ce que tu serais ambitieux, décidément, mon Hanske?...
— Tu dis que je blafphème, n'est-ce pas, Nell? Non, je ne blafphème pas. Je t'aime violemment et tendrement •, tu es mon rêve le plus carefle. Enfant, je t'aimais-, jeune homme je t'aime & je t'aimerai toujours ; mais mon amour eft loyal, Nell, je veux qu'il te fafle vivre & non qu'il te tue... il me défend d'embarquer ta blonde & souriante jeuneffe sur un océan de ténèbres & de milères. Je veux que tu sois heureufe, Nell...
— Je le suis puifque tu m'aimes, Hanske !
répondit Nellen de sa voix la plus melliflue.
— Je veux que ma mère le soit aufli, reprit Hans. Ma mère, pauvre chère martyre qui défefpère de la vie , qui doute de Dieu & de moi, parce qu'elle doute du bonheur... Elle eft fatiguée d'attendre, parce qu'elle a attendu trop longtemps... Ah! Nell! mon cœur se
brise à cette idée... A quoi peut-elle se raccrocher dans la vie, en effet ? Toutes les tendrefles lui manquent, excepté la mienne, dont elle ne fait pas un grand cas parce qu'elle ne se prouve pas affez. Elle n'efpère plus rien, elle n'attend plus rien. Comme elle n'eft pas dévote, Dieu ne peut rien pour elle. Comme elle n'eft pas lifeufe, les livres ne peuvent guère ladiftraire... Quoi, alors? Elle n'a donc plus qu'à attendre le )our suprême du repos, après lequel elle afpire. Ah ! si, du moins, en attendant ce repos éternel, & pour s'y habituer un peu, elle avait une exiftence calme, un bienêtre affuré, peut-être attendrait-elle patiemment...
— Pauvre maman ! soupira Nellen avec une compaffion sincère.
— Une faudrait pourtant pas grand'chofepour réalifer tous les projets que j'ai formés à propos d'elle & de toi, reprit Hans en défignant de la main à Nellen une petite maifonnette plantée sur les bords de la Senne, à quelques pas d'eux. Voilà le nid que j'ai ofé convoiter. Il eft digne de nous, & nous serions dignes de lui : une oafis dans un défert, à deux pas de la ville ! Il y a huit jours, nous paffions devant
cette maifon de pauvres gens, ma mère & moi; involontairement, inftindivement, Tidée nous vint, à elle & à moi, d'entrer pour la vifiter... EUeeft à vendre... Ma mère avait retrouvé ses jambes de quinze ans ; elle allait, venait, montait, defcendait, se faifait montrer tout, donnait ses confeils, ses obfervations, ses critiques, comme quelqu'un qui a fait son choix & qui va venir s'inftaller... J'étais sous le charme, moi auffi, & je la regardais faire & dire avec des yeux attendris. Cette maison n'eft pas grande, chère Nellen, mais elle a des arbres & des fleurs, des parfums &des oifeaux, de l'ombre & de la mufique : un vrai paradis pour des gens auffi simples que nous ! G'eft notre nid, te dis-je! . . Le jardinier la voyait déjà vendue, &, malgré la pauvreté de nos habits, il devenait de plus en plus refpedueux pour nous ; il saluait déjà ma mère comme sa future propriétaire, & ma mère recevait tous ses compliments, toutes ses oifres de service, d'un air qui m'attendriffait & me navrait tout à la fois. Pauvre chère femme!.... Quand nous fûmes sortis & que le jardinier nous eut reconduits humblement jufque sur la route, ma mère revint sur ses pas pour contempler encore une fois cette maifonnette, objet de ses
légitimes convoitifes. Son vifage, de gai qu^il était auparavant, devint amer & sombre, le vifage que je ne lui vois que trop souvent! Elle regardait la maifonnette d'un air étrange qui m'oppreflait, qui me faifait froid au cœur, car il difait, ce regard, avec une éloquence cruelle: « C'eft là que j'aurais aimé à finir ma vie, & c'eft à rhopital que je la finirai ! » Puis, de la maifon ses regards se reportèrent sur moi, auffi étranges ; elle remua plufieurs fois les lèvres, comme pour parler, mais, s'interrompant brufquement dans ses méditations, elle reprit le chemin du faubourg avec tant de vitefle que j'eus, pendant quelques inftants, de la peine à la suivre... Ah! Nelke ! son regard eft refté là, comme un coup de couteau ; il me pourfuit comme un reproche... & pourtant, mon Dieu ! pourtant...
Hans n'acheva pas. De groffes larmes coulèrent le long de ses joues. Sa tête tomba lourdement sur sa poitrine.
— Hanske ! murmura Nellen de cette voix harmonieufe qui reffemblait à un souffle-, Hanske!...
— Je ne peux pas avoir cette maifon ! reprît le jeune homme avec défefpoir. Elle coûte six
mille francs... Six mille francs ! Quelle ironie! Toutes mes toiles réunies, toutes mes planches réunies ne vaudront jamais cela... Si je les avais, Nelke, conçois-tu notre joie ? t'imaginestu notre bonheur?... Mais je ne les aurai jamais.... je suis pour toujours condamné à robfcurité& à lamifère... je ne suis qu'un miférable artifte. . . je ne vaux pas un miférable artifan ! . . . Mes veilles & mon labeur sont moins payés, moins honorés que le labeur & les veilles d'un sabotier !... Ah ! mes projets ! ah ! mes rêves!... Six mille francs ! Il y a des gens qui ont six mille francs & qui ne sont pas heureux... Comment s'arrangent-ils donc? Il y a des gens qui pourraient me donner cette somme sans plus s'appauvrir que moi lorsque je donne une cents à un mendiant... Le croirais-tu, Nell, j'ai mis à deux ou trois loteries, dans l'efpérance de gagner une petite somme....
N'ayant plus foi dans la Providence, j'ai cru au hasard : le hasard a été auffi sourd à mes appels que l'avait été la Providence... Oh! la mifère !... quelle horrible chofe, surtout pour ceux qui ne sont pas seuls !... Fuis-moi, Nell, je ne suis pas digne de t'obtenir, je te porterais malheur... Ne m'aimes plus, Nelke, tu ne dois plus m'aimer... Je suis pauvre et tu seras ri-
i6 A la porte du Paradis,
che.. Ton père, le bourgmeftre de Molenbeek, ne veut pas de ce mariage, et il a raifon... Ceft un bon père que ton père, Nellen, un père prévoyant, qui t'aime plus raifonnablement que moi... Il songe à ton avenir, il connaît le mien : il a raison de me repousser, car je ne suis pas le gendre qu'il lui faut... Il me hait, et il hait ma mère qui Ta refusé pour épouser mon père, non parce qu'il était plus riche que le tien, mais parce qu'elle l'aimait comme je t'aime, Nell ! Ton père nous hait, il me méprife... Je ne dois pas lui voler sa fille, son héritière... je serais un malhonnête homme !
— Cher Hans ! répondit Nellen d'un air de doux reproche, cher Hans ! au nom de notre amour, ne me dis plus de ces affreuses paroles... Je t'aime, & ne serai jamais à un autre qu'à toi. . . Si les autres te dédaignent, moi j'ai foi en toi. . . Tu es un noble cœur & un homme de génie. Je suis heureufe de ton amour & je serai fière de ton nom, qui deviendra célèbre & honoré, crois-en mes preffentiments... Tu sais bien cette petite efquiffe que tu m'avais donnée ? Je l'ai fait encadrer & placer dans la galerie de tableaux de mon père, à son infu. . . . Dimanche dernier, M. le baron Vanderhecht, un amateur diftingué, un homme très-bien-
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veillant, eft venu nous voir ; après le dîner, mon père & lui ont vifité la galerie -, je les accompagnais. Après avoir examiné toutes les toiles, M. Vanderhecht allait se retirer, lorsque ton efquiffe attira son regard -, il s'en approcha brufquement, la contempla à plusieurs reprifes avec une attention qui me faifait bondir le cœur -, puis, se tournant vers mon père, occupé d'un autre côté, il lui demanda le nom de Fauteur de ce petit tableau. Mon père, étonné, le regarda, me regarda sans rien comprendre à la préfence de ton œuvre dans sa colleftion. «J'ignore, dit-il avec une moue de dédain, quel barbouilleur....» Le baron l'interrompit pour lui dire : « Mais c'eft un blafphème ! cette toile n'efl: pas d'un barbouilleur, elle eft d'un homme de talent, de beaucoup de talent. Un barbouilleur ! comme vous y allez ! C'eft fait dans la manière des maîtres, & si Joost Cornélius Droogsloot n'était pas mort depuis longtemps, je croirais que c'eft lui...» Je lançai à M.
Vanderhecht un regard noyé de reconnaiflance; je lui savais un gré immenfe de la juftice qu'il , te rendait, &, au rifquc de m'attirer la colère de mon père, je m'écriai : « Vous avez raifon, monfieur le baron, cette toile eft d'un homme
de génie, aujourd'hui inconnu, mais qui sera demain célèbre dans toute la Belgique & dans toute PAUemagne : il se nomme Hans Moffelgat ; il est pauvre & il soutient sa mère. . . » Le baron sourit de mon enthoufiafme ; il s'avança
vers moi, me prit les deux mains, les baifa avec une refpectueufe sympathie, &se tournant vers mon père : « Quel que soit Tauteur de cette toile, dit-il, connu ou inconnu, je vous la demande, &, en échange, je vous prierai d'accepter un Gérard Honthorft, très-estimé des connaifleurs et de moi-même. » — « Oh! répondit mon père avec ironie, prenez, baron, prenez, et ne donnez rien en échange ; je serai trop heureux d'être débarrafle de cette ébauche sans nom & sans valeur... » M. Vanderhecht ne se fit pas prier plus longtemps •, il décrocha la toile et l'emporta. En me quittant il me gliffa entre les doigts une bague d'un grand prix, comme arrhes du marché, a-t-il dit. Cette bague t'appartenait, je te l'aurais fidèlement remife, si mon père n'avait pas cru de son devoir de me Tarracher... Et maintenant, cher Hans, crois-tu que j'aie tort de te dired'efpérer?..
Hans releva le front à cette queftion de sa jeune maîtreffe, &, pour toute réponse, il lui
prit la tête dans ses deux mains et la baifa avec effufion. Il avait des larmes de joie dans les yeux.
— Tu es une brave fille du bon Dieu, Nell, & tu mérites bien le bonheur des anges ! murmura-t-il avecattendriffement.
— Une baife alors, la dernière, monfieur !
reprit la jeune fille avec la coquetterie charmante de Tenfance. Une baise ! & en route pour la maifon paternelle ! . . .
— Une baise, cruelle enfant, une seule ?. . .
— Si votre fiancée vous donne tout, que vous donnera donc votre femme, monfieur ?
— O my lieven ! my lieven ! soupira Hans en reprenant pour un moment le langage flamand, si tendre & si nonchalant quand il eft parlé par des lèvres jeunes & amoureufes.
— O my lieven ! my lieven! répéta Nellen en parodiant doucement Pair langoureux de son amant.
Le chemin eft long du Ruiffeau-du-Chantd'Oifeaux à Bruxelles, — surtout quand on marche aufli lentement que les amoureux, — &
il s'agiflait d'arriver avant la nuit. Hans & Neilen, se tenant par la main , se mirent en route, le long des rives capricieufes de la Senne, en chantant les interminables couplets de la Chanson de Mai, — une de ces chanfons d'amour si populaires & si mélancoliques dont on ne connaît jamais l'auteur et qui ont peut-être été faites par tout le monde.
Quelques-uns de ces couplets se perdirent dans des sufurrements de baisers & dans les murmures myftérieux de la campagne aux approches de la nuit. Tout chantait avec ces deux beaux enfants, abforbés dans la vifion refplendiflante de leur mutuel amour : les oifeaux, les fleurs, les ruifleaux ! La nature mariait ses harmonies à l'harmonie vibrante de leurs cœurs & continuait le concert commencé par le bruit éclatant de leurs lèvres de vingt ans.
Le chemin eft long du Vogelzang-Beek à Bruxelles : Hans & Nellen trouvèrent encore moyen de l'allonger en s'arrêtant de temps en temps pour cueillir des wergiff-mein-nicht sur les bords de la Senne, puis sur les bords du canal de Charleroy.
Quand ils furent arrivés à la hauteur du
pont mobile par lequel on va à Molenbeek^ ils ceflèrent de chanter & de se tenir par la main, comme ils avaient fait jusque-là, de peur de rencontres malveillantes. M^^* Nellen Van Elde au bras de M. Hans Moffelgat, pafle encore ; mais le bras de M . Hans Moffelgat autour de la taille de M"* Nellen Van Elde, cela eût été par trop scandalifant ; ils étaient fiancés, non mariés, ils se devaient à eux-mêmes de n'éveiller dans Pefprit de perfonne aucun soupçon injurieux à Thonneur.
Ils ne chantaient donc plus; ils ne parlaient plus. Mais, si leurs voix étaient muettes, leurs cœurs continuaient à jafer de la façon la plus tendre. Hans, grifé par une atmofphère de bonheur, avait Tair de marcher sur des nuages. Il lui semblait qu'une forme invifible le pouffait doucement, bien doucement, sans quMl fît le moindre effort pour avancer. Il nageait dans un éther enivrant qui lui ôtait prefque la confcience de son exiftence ordinaire. Il devinait bien qu'il n'était pas dans le ciel ; mais il ne se croyait pas, néanmoins, si près de la terre.
Un cri terrible le réveilla bientôt.
Ils marchaient au milieu de la rue des
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Fabriques, en ce moment encombrée de promeneurs. A quelques pas de Tendroit où ils se trouvaient , un raffemblement tumultueux barrait le chemin. Des cris, des huées, des éclats de rire, sortaient par intervalles du milieu de la foule, sans ceffe groffie par de nouveaux curieux.
— Voyons donc ce que c'eft ! s^écria Nellen avec cet empreffement de la jeunefle à tout voir & à tout entendre — même , & surtout, ce qui doit blefler ses yeux & ses oreilles.
— Pourquoi voir ? répondit Hans , qui , sans en savoir la caufe, se sentait inquiet.
— Pour voir, donc , monfieur mon mari !
pour voir ! avec votre permiffion toutefois, ajouta la folle enfant en entraînant son amant vers les groupes les plus animés.
Hans ne céda à ce caprice et n^obéit à cette preflion qu'avec une répugnance inftinftive.
Il aimait peu la foule, d'ordinaire, à caufe de sa brutalité ; mais, en ce moment, il la haïffait de toute Ténergie de son âme.
— Qu'y a-t-il donc? demanda une petite voifme de Nellen à un monfieur haut en favoris & en couleurs.
— Il y a, ma belle enfant, répondit l'homme
interrogé, il y a qu^il n^y a rien , moins que rien : c^ell une femme qui vient de cheoir sur le pavé... On la croyait tombée de faibleflè d'abord, mais on s'eft aperçu bien vite qu^elle était tombée de genièvre... Elle aimait trop le genièvre, c'eft ce qui Ta fait tomber. Voilà, ma belle enfant ! . . .
— Oh ! c'eft affreux !... Une femme ! jeune, peut-être ?
— Non, ma belle enfant, non. Tout au contraire ! . . . Cette femme eft très -vieille, trop vieille... & c'eft ce qui rend la chose plus hideufe encore... Les femmes jeunes se grifent avec de Tamour, ma belle enfant, vous devez le savoir, &...
Le discours de cet éloquent orateur fut coupé par un cri étrange parti du milieu des groupes en belle humeur. A ce cri répondirent des clameurs frénétiques, des exclamations joyeufes & sauvages.
Hans treflaillit, comme si on lui eut appliqué un fer rouge dans le dos.
— Qu^avez-vous , mon ami? demanda Nellen.
Hans lui quitta brufquement le bras. Puis, tout haletant & se penchant vers son vifage.
^B^KM^rfto-^» ■»*«
il murmura d^une voix brève & d'un air enfiévré :
— Nellen ! vous êtes un bon cœur & une brave fille... Je sais que vous m'aimez un peu... Eh bien! prouvez-le moi... Quittezmoi à rinftant même ! Fuyez ! au nom du ciel, fuyez ! Allez droit devant vous, de ce côté, sans vous retourner... Vous me jurez, n'eft-ce pas ? de ne pas vous retourner, de ne pas revenir sur vos pas?... Allez maintenant ! je vois que vous m'avez compris & que vous êtes une brave créature du bon Dieu . . . Merci ! Adieu !
Hans, qui était sûr de l'effet de ses paroles, ne prit pas la peine de se retourner pour s'aflurer que Nellen s'éloignait bien dans la direction qu'il lui avait indiquée. Use rapprocha impétueufement des groupes de curieux, fondit au milieu d'eux, têtebaiflee, comme un taureau, en pouffant un mugiflèment sonore. Une fois là, il se baifla, ramafla dans le ruiffeau une mafle informe qui y gifait en proférant de temps en temps des paroles incohérentes ; puis, robufte & furieux de douleur, il enleva cette mafle, la plaça sur ses épaules & difparut en seTrayant un chemin à travers la foule ftupide d'étonnement.
Au bout d'un quart-d'heure d'une courfe défordonnée, il entra dans une allée de la rue de la Chaufferette, monta trois étages, ouvrit une chambre & déposa avec précaution son fardeau sur un mauvais lit qui meublait cette chambre. Puis il vint à la porte & la ferma après avoir écouté s'il avait été suivi. Quand il eut allumé une chandelle & aperçu dans dans toute sa navrante laideur le spectacle qu'il avait devant lui, il tomba lourdement sur ses deux genoux, le long du lit, la tête sur les vêtements souillés delà femme & sanglota.
— Oh ! mamère ! ma mère ! s'écria-t-il avec un défespoir sombre. Ma mère! Que vous aije donc fait, ma mère !
— J'ai soif, dit celle-ci en étendant les bras.
Hans détourna la tête avec douleur, prit son mouchoir & le porta à ses lèvres pour étouffer ses sanglots.
— Que votre volonté soit faite , mon Dieu !
murmura-t-il accablé.
— C'eft toi qui es caufe de tout cela ! râla d'une voix sombre la vieille femme, qui avait surpris le gefte de défefpoir de son fils ; oui, c'efl toi. . . Tu me laiCfes toujours seule. . . toujours seule & miférable... pour courir après
je ne sais quoi... pas après la fortune, non! La fortune ! continua-t-elle en ricanant & en montrant le poing à son enfant agenouillé. La fortune ! tu m'en devais une... tu me Pavais promife pour mes vieux jours... Mes vieux jours sont venus... mais la fortune... où eftelle ? Ah ! bien oui, la fortune ! La miière, à la bonne heure ! C'eft bien affez bon pour moi, la misère, n'eft-ce pas ?. . .
— Ma mère ! dit Hans d'un ton suppliant.
— Laifle-moi, mauvais fils! Va-t'en, paresseux , qui laiffes ta mère mourir de faim & s'abrutir dans Tivrognerie!.. Si ton pèrevivait encore, il te tuerait & il ferait une bonne œuvre, une bien bonne œuvre, en vérité... Il te tuerait ! il te tuerait ! il te tuerait ! répéta avec une énergie cruelle la vieille femme encore hallucinée par Tivreffe ; mais je me tuerai, moi... Je me débarraflèrai d'un fardeau... La vie m'eft honteufe & lourde à porter... Perfonne ne m'aime, tout le monde me repouflè... je n'ai plus de mari, je n'ai plus d'enfant... Non! je n'ai plus d'amis, plus de famille ! . . .
Et la pauvre folle se mit à chanter sur un air dolent une chanfon flamande trille & monotone comme le murmure du vent dans les nuits d'hiver, & dont voici la traduction :
<c On me repoujfe partout — Du pied comme un chien ! — On ferme toutes les portes — Où je frappe accablée l — Nulle porte hospitalière ! — Partout le même accueil ! — Mais je connais une mai/on — Dontje pourrai franchir le seuil. . . — A sa porte je frapperai. . . . — Oejt la porte du tombeau; — Et l'on m'ouvrira bien vite, — Et j'y trouverai enfin le repos ! »
— Ma mère ! ô ma mère ! sanglota le jeune homme.
— Je ne suis plus ta mère ! reprit la malheureufe femme avec colère. Je ne veux plus être ta mère... Jeté renie!.. Ton père t'aurait tué... il aurait bien fait.... Tu ne travailles pas.,. Tu es un fainéant... Tu aurais pu devenir un bon ouvrier, gagner honnêtement ton pain, celui de ta mère... Nous aurions pu être heureux... Mais non! monfieura préféré., comment appelles-tu cela ?... la gloire !... Ah! oui ! . . . Qu'eft-ce que c'eft que cela, la gloire ? . . Ah ! tu me fais rire ! Oui ! Tu me fais pleurer aussi... Tu ne sais pas même vendre tes eaux fortes pour le prix du cuivre, tes tableaux pour le prix de la toile. Tu gafpilles notre argent dans des achats ridicules... Tu t'ima-
gines peut-être que tu es un artiste parce que tu sais barbouiller une toile ou couvrir un morceau de cuivre de griffonnages! Unartifte, toi! Ah! tu me fais rire... Oui, tu me fais pleurer auffi. . . Qu'eft-ce que cela te rapporte , dis?.. Nous mouronsdefaim... Perfonne, dans le faubourg, ne nous eftime à caufe de notre mifère. . . ne nous refpefte à caufe de ton dédain ridicule... On rit de toi quand tu paflès dans les rues... Je lésais, je Pai vu... On dit en ricanant : «Ce petit monfieur qui paffe fier comme un roi, vêtu come un gueux, c'eft le fils de Jean Moflelgat le cordier... Ça n'a pas de talent, encore nioins d'argent & ça ne salue perfonne. . Il fait bien, car perfonne ne le saluerait....»
Voilà ce qu'on dit de toi quand tu paflès
Sais-tu ce qu'on dit de moi quand je pafle ?
— Ma mère ! supplia Hans, les mains étendues vers elle.
— Ah ! tu m'entendras. . . Ou plutôt, non, vat'en ! mauvais fils ! mauvais fils !. mauvais fils! va-t'-en ! va-t'-en! va-t'-en !...
Et d'un geste plein de dignité sombre, elle le congédia en lui montrant la porte. Puis, après cet effort, sa tête retomba lourdement sur l'oreiller, elle redevint immobile, inerte, sans soufiBe et comme sans vie.
A la forte du Paradis. 29
Hans se releva, se pencha doucement sur le visage de sa mère, contempla d'un air de respedueuse triftefle les ravages caufés par le chagrin &la miière sur cette pauvre phyfionomie autrefois si calme, &, après avoir pieufement baifé les cheveux gris qui la voilaient, il sMloigna en emportant la lumière dont Téclat aurait pu &tiguer la malade.
Il n'y avait qu'une porte entre son atelier, où il couchait, & la manfarde de sa mère : il pouvait accourir au moindre bruit, au moindre appel. Ainsi raffuré, il rentra chez lui.
ni
Une fois chez lui, seul avec son défefpoir, Hans — rhonnête artifte, le fils pieux, crucifié dans son double amour — sentit son âme se brifer; ses forces Tabandonnèrent: il alla rouler sur le carreau de sa chambre.
Toopl, — son chat noir favori, le seul commenfal que pût souffrir sa mère, — Toopl sauta familièrement sur ses épaules, & salua son retour par un ron-ron amical prolongé outre mesure, qui se mêla à ses gémiffements.
3o A la porte du Paradis,
Il n'entendait plus rien, ne voyait plus rien que rimmenfe déroute des efpéranœs édifiées par lui à grands frais, et auxquelles sa mère venait de porter un coup mortel.
Seul enfant, unique fruit des amours d'un pauvre cordier & d'une pauvre ouvrière, Hans avait grandi sans faire de bruit. Son père était mort en croyant laiffer un succeffeur, & sa mère, bonne & digne femme, pleine desimpleffe & refpeâueufe envers les dernières volontés de son mari, avait voulu faire continuer à Hans un niétier pour lequel il ne se sentait pas fait.
L'inspiration lui était venue ; la révélation s'était faite en lui. Il s'était senti attiré vers les sommets lumineux de l'art, & tous ses efforts, depuis ce moment, avaient tendu à quitter la vallée fangeuse où il avait jusque-là vécu,&où sa famille l'avait deftiné à mourir.
Enfant, il préludait à sa vocation future en charbonnant, sur le mur le long duquel il tournait la roue du cordier, des croquis informes affurément, mais qui témoignaient cependant de difpofitions remarquables très-dignes d'encouragements.
Les encouragements n'étaient pas venus, mais une voix secrète avait murmuré des pro-
meffes dorées à Toreille de l'enfant, &, jeune homme, il obéiflkit tout à fait, enfin, aux suggeftions puiflantes de cette voix intérieure.
Un petit héritage, inopinément recueilli par sa mère, lui avait permis de vivre un peu à sa guife, & il en avait profité pour étudier, pour fortifier son goût, pour éclairer son intelligence en deflinant toujours & partout.
Au bout de trois années d'études acharnées, il était devenu un artifte. Il peignait bien, desfinait mieux encore, et faifait des eaux-fortes où Ton sentait le souffle puiffant de Rembrandt.
Mais l'héritage une fois dévoré, la pauvreté était venue s'afleoir au foyer de la veuve & de son fils.
Alors avait commencé une série de luttes, de déboires, d'angoifles, de chagrins, qui avaient tué l'énergie de la femme & l'amour de la mère. Quant à l'enfant devenu homme, il avait cru pouvoir sortir victorieux de ce combat avec la deftinée. Tout à l'heure encore, dans ses cauferies avec Nellen, sa jeune & douce maîtreffe, il efpérait -, maintenant, il se sentait défarmé, il ne pouvait plus lutter, il était renverfé. Au matin, Hans était encore plongé dans ces méditations douloureufes.
La fenêtre était ouverte : Hans vint s'y accouder, rêveur, & regarda dans le lointain, par réchancrure du toit, les graffes prairies des bords de la Senne, du côté d'Anderlecht.
— Toute ma vie eft là ! murmura-t-il avec mélancolie; tout mon bonheur eft là, au bout d'un regard! Mon bonheur ? Un rêve, une fumée bleue ! Elle s'évanouit, il difparait !... La nuit se fait de nouveau dans mon cœur ; le vide se fait de nouveau dans ma cervelle. Je m'étais attaché à un devoir : le devoir se fait cruel au lieu de se faire doux. Le fardeau devient trop lourd pour mes épaules... Et perfonne ! perfonne ne peut en prendre la moitié! . . Ce qui eft arrivé hier me ferme sans retour la porte de l'efpérance... La loyauté me commande de rompre avec Nellen... J'héfitais à lui faire partager ma pauvreté : dois-je lui faire partager mon aviliffement? Ah! miférable!
milerable que je suis ! Des affections brifées, une sainte croyance détruite, & puis le doute! Le doute !... Ma mère a peut-être raifon. Ce que je prends pour du talent n'eft que de l'orgueil... Je me crois artifte & je ne vaux pas un artifan... Elle a raifon... elle a raifon... La gloire eft une chimère. . . Notre pauvreté seule eft une réalité , une réalité terrible, une réalité
monftrueufe ! Ah ! ma mère, vous m'avez dit cette nuit des paroles qui me donnent appétit de mourir! Quand je ne vous appartiendrai plus, je m'appartiendrai... et alors... alors !...
Pendant que Hans Moflelgat se perdait dans ses rêves douloureux, deux coups étaient difcrètement frappés à la porte de la chambre, &, comme il ne répondait pas, la perfonne qui avait frappé, fatiguée d'attendre le « Entrez! » de rigueur, entrait sur la pointe du pied.
Cette perfonne était un prefque vieillard à Poeil inquiet, à l'allure caflee, aux vêtements allez sordides : un type d'Hoffman, dépaysé en Belgique.
— Bonjour &bon souhait, mon jeune ami!
dit ce vieillard en refermant la porte & en s'avançant avec précaution dans la chambre.
Hans ne répondit pas à cette voix, connue de lui cependant. Son regard suivait un fantôme évoqué par son imagination fatiguée, une image flottante, indécile, prête à difparaître à l'horizon de son rêve.
— Ah ! ah ! mon Jeune ami ! reprit le vieillard en frappant familièrement sur Pépaule du jeune homme ; nous dormons encore ! . . .
Hans se réveilla en surfaut et fixa des yeux effarés sur son vifiteur que Toopl accueillait déjà en ami, à en juger par son ron-ron formidable & par le plaisir qu^il prenait à frotter son épaiffe fourrure noire le long du maigre tibia du vieillard.
— M. Zièle! murmura-t-il, en se levant à demi.
— Moi-même, mon jeune ami, moi-même !
Eh bien! que devenons-nous? Que faifonsnous ? Que difons-nous ?
Et sans attendre une réponfe à ses queftions le vieillard se pencha sur la table & se mit à confidérer avec attention Timmenfe planche de cuivre gravée par Hans Moiîelgat.
— Hum! hum! grommela-t-il en aflèyant ses lunettes sur son nez, qui reflemblait au bec d'une mouette rieuse. Hum! hum! Ceci eft bien ! fort bien ! très-bien ! tout à fait bien ! Des progrès, jeune homme ! des progrès ! Pas la moindre trace de burin... Rien que de Peauforte ! Pas de roulette ! Pas de ficelles ! Un deflin vigoureux, une couleur superbe... Par-
fait ! parfait ! parfait ! A la bonne heure ! Nous arriverons, jeune homme, nous arriverons !
Mais Hans Técoutait à peine : sapenfée était ailleurs.
— Avez-vous fait tirer un état de cette planche, maître Moffelglat ? demanda le vieillard sans quitter des yeux le chef-d'œuvre qu'il avait devant lui.
D'un gefte machinal, Hans indiqua un carton placé sur une chaife. M. Zièle y courut de toute la viteffe de ses pauvres jambes de cinquante-quatre ans, ouvrit le carton, le feuilleta d'une main hâtée &, au bout de quelques minutes de recherches, il en tira une grande feuille, blanche d'un côté, noire de l'autre : c'était l'épreuve de l'eau-forte faite par Hans Moflelgat.
— En vérité, en vérité ! Cela eft très-beau ! très-beau! très-beau ! ne put s'empêcher de dire le vieux marchand, oubliant, pour la seconde fois, sa prudence habituelle, qui consiftait à déprécier les œuvres qu'il voulait acheter.
Et, en effet, c'était un chef-d'œuvre que cette eau-forte signée d'un nom inconnu, inventée par une imagination de vingt ans, exécutée par un artifte prefque ignorant, mais
seulement amoureux de TArt & merveilleufement doué par la Nature, — pour son malheur.
Cette immenfe planche — non terminée encore & dont une seule épreuve avait été tirée — était une fantaifie sortie du cerveau de ce jeune rêveur de génie ; une fantaifie apocalyptique, où le fantafque heurtait le réel, où de fraîches & raviffantes figures se trouvaient éclabouflees par la marmite du diable, par les monfl:res les plus hideux, les plus invraifemblables, les plus faits pour terrifier! Quelque chofe dans le goût des diableries de Teniers & de Rembrandt , avec la verve particulière de Goya ! Une vision infernale & célefl:e, tout à la fois : un cauchemar double, à double effet, à double émotion, — un chef-d'œuvre !
Le vieux Zièle était ravi, tranfporté, prefque heureux.
— Je vous rachète ! dit-il brufquement en mettant l'épreuve sous son bras. Cette épreuve efl: bonne... Finiflez la planche... et... vous serez riche !
Riche! ce mot fit sourire amèrement le jeune homme, qui connaiflait Pironique générofité du brocanteur.
— Oui, mon Jeune ami, riche & heureux ; c^eft moi qui vous le dis , & vous avez intérêt à me croire.
— Heureux ! riche ! répéta Hans avec le même sourire. Voilà deux mots bien ambitieux, que je ne sais pas prononcer quand je veux, par hafard, leur donner le sens quUl vous plaît de leur donner en ce moment.
Voyez-vous, monfieur Zièle, j'appartiens à cette catégorie trop nombreufe de miférables qui paffent leur vie à la porte du Paradis, qui y voient entrer, pimpants, joyeux & fiers, une foule de beaux meffieurs & de belles dames, & qui n'y peuvent entrer, eux, que du regard, par Tentrebaillement , voilà tout ! Voir ouvrir & fermer les portes du bonheur, les recevoir quelquefois sur le nez quand on s'en eft trop approché, cela manque de gaîté, convenez-en, monfieur Zièle ! Mais, en somme, n'eft-ce pas ? la vie s'écoule dans cette occupation, &, une fois mort, on n'a plus rien à convoiter ni plus rien à pofféder...
— Allons, allons, mon enfant ! reprit paternellement le vieux brocanteur en prenant dans ses vieilles mains sans chaleur les mains fiévreufes du jeune artifte. Allons, voilà de mauvaifes paroles ! de folles paroles ! Vous
avez du talent, vous aurez de l'argent.. . Et dame ! quand on a du talent & de l'argent, & que, par-deflus tout cela, on eft jeune, je ne vois pas trop ce que Ton peut se souhaiter... Tenez, faifons une affaire, une bonne affaire; voulez-vous?
Ici, le père Sèle tira de sa lévite un sac de cuir noirci par un long ufage & d'une rotondité refpectable. On entendit la petite chanfon que chantent entre elles les pièces d'or qui preffentent une séparation prochaine.
Hans treffaillit & regarda le vieillard avec des yeux brillants d'efpérance & de crainte.
— J'ai là-dedans, reprit le brocanteur en frappant refpeftueusement sur le sac de cuir comme pour impofer silence aux bavardes & belles prifonnières ; j'ai là-dedans, mon jeune ami, de quoi vous raffurer quant à préfent sur mes intentions à votre égard. Ecoutezmoi bien. Votre eau forte, quand elle sera terminée, vaudra pour moi trois mille francs. Vous entendez ? trois mille francs ! C'eft beaucoup sans doute ; mais votre œuvre efl belle, & j'en tirerai un bon parti, je l'espère... Ne m'interrompez pas! Vous m'en ferez une autre de la même grandeur comme pendant à
A la forte du Paradis. Sg
celle-ci, & je vous la paierai le même prix... Ne m'interrompez pas ! Seulement, il faudra travailler plus affidûment... Voilà dix-huit mois au moins que je vous vois sur celle-ci, & c'eft trop... Il faut vous habituer à improvifer des chefs-d'œuvre.... car les chefs-d'œuvre, mon jeune ami, ça s'improvife ! . . . Avez- vous vu les eaux fortes de Goya? Non... sans doute... cela coûte trop cher à se procurer... Eh bien ! mon enfant, Goya faifait ses eauxfortes en moins de temps que je n'en ai mis à vous le raconter... Et les eaux-fortes de Goya se vendent des prix fous... Faites-donc des chefs-d'œuvre, mon jeune ami, faites des chefs-d'œuvre ! . . . Faites-en beaucoup, je vous en conjure!...
Hans n'avait pu parler, suffoqué qu'il était par une joie délirante. Il écoutait d'un air prefque égaré les paroles du vieux marchand.
Celui-ci avait cefTé de parler qu'il écoutait encore.
— Ah ! monsieur fflèle ! mon bon monsieur Zièle ! vous ne vous trompez pas ? vous ne me trompez pas? dit-il enfin en se jetant dans les bras du vieillard. Ce serait un jeu trop cruel ! Si je rêve, du moins ne me réveillez pas ! Je
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n'efpérais plus... et vous venez me dire d'efpérer... Ah! ma mère! ah! Nellen!...
Dans l'excès de sa joie, Hans voulut se jeter aux genoux de son bienfaiteur, qui eut le bon goût de s'oppofer à cette manifeftation, dont peut-être il ne se sentait pas tout à fait digne.
— Vous êtes vif, mon jeune ami, très-vif, lui dit-il en examinant d'un air de connaiffeur les quelques toiles accrochées à la muraille.
Modérez votre enthoufiasme & causons de notre affaire. Trois mille francs pour cette planche & trois mille autres pour une autre planche à exécuter dans Tannée, cela fait six mille francs... C'eft une groffe somme! J'efpère que vous me récompenferez un peu du sacrifice que je suis 'difposé à faire en votre faveur... Tenez, je vois là quelques ébauches qui ne doivent avoir aucun prix pour vous & qui, pour moi...
— Ah ! prenez, prenez tout ! interrompit Hans Moffelgat qui ne se contenait plus. Tout ce qui eft ici vous appartient... Je vous appartiens, moi auffi! Vous me sauvez la vie, ma vie vous appartient !
•—r Gardez-la, mon jeune ami, gardez-la.
Je ne veux de vous que votre talent... Mais, encore une fois, caufons tranquillement...
Nous avons dit six mille francs...
— Oui ! . . . répéta Hans qui ne pouvait en croire ses oreilles.
— En quoi voulez-vous que je vous paie?
En numéraire ou en immeubles? J'ai sur la route de Forêt, à la sortie du faubourg de Saint-Gilles, un petit morceau de terre qui conviendrait à merveille... On y a semé des spreutches qui sont en plein rapport. ...
Hans sentit sa joie s'évanouir à cette étrange propofition. Il paraît qu'il eft dans la tradition des brocanteurs de payer les artiftes, qui ne veulent que de l'argent, avec toute autre chofe que de l'argent. Les uns vous offrent des animaux empaillés et même des animaux vivants ; les autres vous forcent* à accepter des échantillons de minéraux précieux ou un prince abyffinien qui sait parfaitement cirer les bottes. Mais aucun d'eux jufque-là ne s'était avifé d'offrir un morceau de terre orné de jets de choux en plein rapport. L'honneur de ce progrès devait appartenir à maître Zièle, marchand de tableaux derrière le marché aux Herbes, à Bruxelles.
— A moins, se hâta d'ajouter ce dernier, en s'apercevant du mauvais effet de sa première propofition, à moins que vous ne préfériez une maifon... une petite maifon... mais enfin une maifon. Je pourrais vous en céder une qui eft charmante... ma foi ! oui... elleeft charmante... Peut-être la connaifTez-vous ?
Ceft cette maifonnette ifolée qui se trouve sur les bords de la Senne, non loin du Vogel^ang- Beek... Elle eft tout à Ésiit libre... Vous n'aurez plus qu'à rhabiter, si toutefois elle vous convient.
Le pauvre Hans avait pouffé im cri étoufié.
— Ah ! s'écria-t-il, monfieur Zièle ! monfieur Zièle ! Cette fois ne me trompez pas ! ne me trompez pas ! je vous tuerais !
— Oh ! fit le brocanteur en s'écartant prudemment.
— Ah ! mon rêve ! mon rêve ! J'en deviendrai fou! Je le suis déjà... Cette maifon... De l'argent.. . Du travail affuré... Un peu de gloire, peut-être... Je vous devrai tout cela, mon bon monfieur Sèle ! Ah ! vous êtes ma Providence!... Et moi qui ne me suis pas même levé quand vous êtes entré... Vous me pardonnez, n'eft-ce pas?... Oui... vous êtes
A la forte du Paradis. 48
un digne, un excellent homme... Vous aimez Tart... Vous protégez les artiftes... Partons vite... partons... Prouvez-moi que je ne rêve pas, ou continuez mon rêve, & tuez-moi à mon réveil...
— Ainfi, c'eft une affaire arrangée? demanda le vieux marchand en se dérobant aux témoignages de reconnaiflance dont Hans cherchait à Paccabler.
— Si elle eft arrangée? Courons, vous disje ! G)urons !... Ah ! attendez. Je vais prévenir ma mère. . . Je vais écrire à Nellen. . . Non. . . non... ménageons-leur plutôt à toutes deux une surprife...
Hans s'arrêta tout-à-coup & regarda sa Providence avec embarras & triftefle.
— Monfieur Zièle... je n'ai pas d'argent...
je ne pourrai acheter des meubles pour meubler cette maifon... pour la meubler vite surtout...
— Mais, c'eft inutile, mon jeune ami : elle eft toute meublée... Du moins, elle doit Têtre à cette heure... Comme j'avais l'intention de la louer, j'ai fait prévenir mon vieil ami Kobel, le tapiflier de la rue Haute... Il a dû mettre dès ce matin les ouvriers à la befogne. Si les
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meubles vous conviennent, vous les garderez et vous me donnerez mille francs... Oh! raflurez-vous, mon jeune ami... vous me les donnerez plus tard... S'ils ne vous conviennent pas, ces meubles...
— Ils me conviendront! Courons... je vous en supplie, courons...
— Je le veux bien. . . mais je ne le peux pas. . . Réglez, s'il vous plaît, votre pas sur le mien, si vous voulez que nous arrivions ensemble.
— Allons ! soupira Hans.
En defcendant Tefcalier, le vieux brocanteur marmottait :
— Bonne affaire ! excellente affaire ! Mille francs à la jeune fille... De bons tableaux à cet innocent, qui n'y voit pas plus loin que son nez... Gela me fera une bonne journée...
Il a décidément beaucoup de talent, ce jeune homme, beaucoup de talent...
Et il se frottait joyeufement les mains, pendant que, brûlant de fièvre & d'impatience, Hans Moffelgat le tirait par sa lévite & lui criait :
— Courons, je vous en supplie, mon bon monfieur Zièle -, nous n'arriverons jamais !
M. Zièle n'avait pas menti au jeune artifte... La petite maifonnette du Ruiffeau-du-Chantd'Oifeaux était livrée aux tapiffiers depuis l'aube. Des ouvriers rangeaient, clouaient, lavaient, nettoyaient avec un enfemble qui prouvait que leur zèle avait été stimulé par quelque promefle d'argent. Encore quelques heures & tout serait prêt...
Hans n'en revenait pas. Il courait comme un fou à travers lamaifon, regardait, approuvait, s'extafiait. La joie lui débordait du cœur & des lèvres. Il embraflait le vieux Zièle, il embraffait le vieux Kobel, il embraflait les ouvriers... Pauvre cher garçon !
O Providence ! Providence ! Pourquoi ne fais-tu pas plus souvent d'heureux ! II faut si peu de chofe pour cela !
Le vieux Zièle avança quelque argent à Hans qui voulait remplir les tiroirs des meubles & des armoires avec les chofes qu'il savait devoir être agréables à sa mère & à Nellen.
La journée se pafla ainfi pour le jeune artifte.
Après avoir donné un dernier coup d'œil à la petite maifonnette dont chaque buiflon lui envoyait des parfums & des gazouillements d'oifeaux, dont chaque chofe lui envoyait au cœur une promefle de bonheur, il se décida à sortir pour aller chercher sa mère, d'abord, Nellen enfuite.
Il marchait d'un pas allègre & un peu extravagant. Sa vie était changée ; le bonheur lui venait, &, avec le bonheur, la gloire, — ces deux chimères si longtemps careffées par lui dans le silence & dans la détrefle. Il se repréfentait la joie qu'allait éprouver sa mère à cette nouvelle : « Mère ! nous avons une maifon, avec des fleurs, avec des oifeaux!
Une maifon à nous, une maifon à toi, mère !
Une maifon où tu pafleras en paix, en quiétude, en douce mélancolie, les jours que le ciel te doit en récompenfe de tes fatigues paflees, de tes chagrins, de tes douleurs, de tes épreuves ! Une maifon pleine d'ombre & de soleil, faite pour d'humbles gens comme nous, pour de braves cœurs comme Nellen & toi, mère ! pour un pauvre & doux artifte comme moi! Une maifon où perfonne ne nous troublera déformais, où nous vivrons unis, pieux & recueillis dans notre bonheur !
Il y a dans le jardin un grand carré de verdure où sont semées les fleurs que tu aimes... Il y a dans la cour un grand coin de terrain deftiné aux animaux familiers que tu veux élever & nourrir ! Il y a ta chambre au premier, la plus belle chambre 1 où sont des meubles que tu aurais choifis toi-même, des meubles bien simples dans les tiroirs desquels il y a du linge à ourler & à marquer. Tu verras tous les jours au-deflus de ton lit le portrait de mon père,que j'ai fait de souvenir! de mon père qui manquera vivant à notre réunion, mais qui ne sera, cependant, jamais abfent de nos cœurs... Oh ! mère ! je te devais ces jours de repos auxquels tu afpirais, que tu me demandais avec Tamertume du doute & Taccablement de la fatigue. Je te devais ce repos & je vais te le donner. Embraflemoi, mère, nomme-moi bien ton fils, oublie tout, & aimons-nous jusqu'à la fin ! »
Et, tout en répétant cela , il hâtait le pas, ému, troublé d'avance par Témotion que cette nouvelle allait communiquer à sa mère...
— Pauvre femme! murmura-t-il. Et une larme vint glifler silencieufement le long de sa joue & se mêla à la sueur qui emperlait son vifage.
— Et ma petite Nellen ! reprit-il. Ma blonde & douce Nellen ! ma fiancée ! ma compagne !
ma femme ! Ange aimé ! bien aimé ! Elle m'a attendu, elle a eu confiance en moi , elle a eu foi dans mon talent, dans ma loyauté , dans mon courage... Elle s'eft associée à mes espérances, elle a partagé mes trifteffes, elle n'a pas reculé devant ma pauvreté : il eft temps qu'elle partage mon bonheur & qu'elle jouifle de ma réputation,dont la moitié lui appartient. Que dira-t-elle de la petite maifonnette? Le jardin lui plaira-t-il? Sera-t-il aflèz grand? affez ombreux ? affez abrité des vents & des curieux ? Et sa petite chambre, notre chambre de mariés?... Oh! Nellen! Nellen! Ma mère & toi, vous êtes ma vie ! Le jour où vous né serez plus, je n'aurai plus de raifon d'être; le jour où vous me manquerez, je difparaîtrai... Vivez longtemps! Vivez toujours, si vous voulez que je vive aufli!...
A quelque diftance de la maifon, Hans s'arrêta, mit la main sur son cœur & se sentit défaillir. Ces promeffes de bonheur qu'il donnait ainfi à deux êtres idolâtrés par lui, ces promeffes de bonheur le grifaient. Il commençait à douter de lui-même & de tout ce qu'il venait de faire. Il avait peur d'avoir rêvé tout
cela. Avoir rêvé! Cette penfée le rempliffait d'épouvante.
Cependant, le sentiment de la réalité lui revint peu à peu ; ses penfées reprirent leur cours régulier , & il se remit de cette alarme pour ne plus songer qu'aux heureux qu'il allait faire.
Le jour commençait à baiffer. Hans se dirigea vers la maifon du faubourg qu'il habitait avec sa mère.
Comme il entrait sous l'allée qui conduisit à l'efcalier, il sentit bondir sur son épaule Toopl, le chat noir, son camarade d'enfance.
— Bonjour Toopl, bonjour, mon garçon!
lui dit-il, en le careflant amicalement. Vous auffi, vous serez heureux ! Vous auffi, vous mangerez tous les jours, vieux Toopl! Entendez-vous, tous les jours!...
Comme Hans allongeait de nouveau la main pour carefler l'animal, il entendit celuici gronder, puis deux yeux lumineux & comme en fufion brillèrent dans l'obscurité.
Hans sentit son cœur se serrer : il preflentait quelque chofe. Quoi? il ne le savait pas; mais il eut la cervelle traverfée par un éclair
5o A la porte du Paradis.
sinîftre. Il hâta le pas, gravit rapidement Pefcalier, entra dans la manfarde & la trouva dans un défordre étrange .
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, tremblant; que sepaffe-t-il donc ici?
Il s'approcha de la table & poussa un cri terrible. Sa planche, — son chef-d'œuvre, — labourée de coups de burin, défigurée pour ainfi dire, sa planche nageait dans un flot d'acide nitrique.
C'était un acte de vengeance ou de folie, c'était un crime !
Hans chercha de l'œil la bouteille qui avait contenu le liquide impitoyable : elle n'était plus là. Ses cheveux se dreffèrent sur sa tête, une sueur froide lui mouilla le corps, son cœur cefla de battre : il avait compris !
D'un bond il fut dans la chambre de sa mère.
Elle était étendue sur le carreau, les yeux sanglants, la face horriblement convulfée, les lèvres méconnaiflables, les vêtements couverts de brûlures. L'une des mains de la morte serrait encore convulfivement la fiole d'acide nitrique, l'autre main laiflait échapper un papier sur lequel étaient griffonnés ces mots :
« Ta planche eft morte... je l'ai tuée, parce que tu Taimais plus que moi... Et Tinllrument qui m'a servi à commettre ce crime va me servir à en commettre un autre... Je ne tenais plus à rien ici-bas... Personne ne tenait plus à moi... J'ai voulu mourir... Je meurs... Il n'y a pas de Dieu, puifqu'il n'y a pas de mères heureufes... »
— Oh ! ma mère ! ma mère ! cria Hans d'une voix défespérée, en étreignant le cadavre refroidi de la morte. Oh ! ma mère, vous me tuez auffi... mais vous me tuez deux fois : vous avez douté de moi ! vous avez douté de ma tendreffe! Votre agonie a été terrible, mais vous aurez rendu la mienne plus terrible encore ! Ma mère , vous ne m'aimiez pas !...
Alors le cœur du pauvre artifte se noya sous les sanglots , son vifage s'abîma dans les larmes, son efprit se perdit dans les vertiges de la folie & dans les abîmes du défefpoir.
Tout était dit pour lui, en effet : il n'avait plus qu'à mourir, tué par le suicide de sa mère... Cette âme aimante, méconnue par celle-là même qui aurait dû la mieux comprendre, cette âme tendre, enthoufiafte & poétique n'avait plus rien à faire dans la vie ; il ne lui
52 A la forte du Paradis.
reftaitplus qu'à déployer ses ailes & à prendre son vol vers réternelle patrie.
La nuit fut lugubre. Hans la pafla dans les sanglots & dans les cris... II collait ses lèvres pîeufes sur le cadavre infenfible qu'il cherchait ainfi à ranimer, ne pouvant se réfoudre à croire à la lamentable réalité qui, pourtant, s'étalait devant lui inexorable & brutale. Il appelait sa mère, & rien ne lui répondait.
Seulement, de temps en temps Toopl, le chat noir, pouflait un miaulement menaçant, & ses deux yeux en feu suivaient obftinément, dans l'obfcurité, tous les mouvements del'artifte.
Que ceux qui ont veillé des morts aimés se souviennent! Il en eft de certaines douleurs comme de certaines joies: elles ne se racontent pas.
Les sanglots du malheureux Hans avaient été entendus. A l'aube, plufieurs voifins entrèrent pour connaître la caufe de ces lamentations qui avaient plus d'une fois troublé leur sommeil. Ils arrachèrent le fils à ses embrassements douloureux, placèrent sa mère sur le lit, & rejetèrent le drap sur son vifage rendu au calme de cette heure solennelle. Puis, l'un d'eux se chargea d'emmener Hans pour
A la forte du Paradis. 53
eflayer de le diftraire de ses préoccupations navrantes, pour Fenlever à ses méditations défefpéréçs.
Hans fit ce qu'on voulut. Il se laifla emmener comme un enfant , il obéit CQmme un somnambule à son magnétifeur, sans avoir confcience de ses ad;es. Il marcha sans savoir qu'il marchait . Ses yeux étaient grands ouverts & regardaient vaguement devant eux, comme ceux des fous, qui ne voient bien qu'avec leurs yeux intérieurs. Il semblait que les battements de son intelligence se fuflent arrêtés , comme ceux d'une pendule , à l'heure où il avait vu sa mère morte : elle marquait toujours pour lui cette heure-là. Sa vie s'était arrêtée à la mort de sa mère.
Le voifin qui l'avait emmené' le crut tranquille, &, comme c'était un homme de sens, ce voifin , il suppofa que cette douleur filiale se calmerait au grand air. Il pleuvait précifément. La matinée était fraîche. Rien n'était plus propre, en eflet, à rafféréner l'efprit & à calmer les agitations. Les pleurs de l'aurore allaient se mêler aux propres pleurs de ce jeune homme , & l'on ne saurait bientôt plus si c'étaient des larmes ou de la pluie qui ruisselaient sur son vifage... C'était vraiment un
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homme de grand sens & de grande raifon, ce voifin !
Puis, en homme prudent, & d'ailleurs ennemi des pieuréfies, ce voifin jugea opportun de rentrer chez lui. Il eflaya bien d'entraîner Hans ; mais ils étaient arrivés au bout du faubourg d'Anderlecht : Hans Moffelgat avait aperçu dans le lointain la petite maifonnette, objet de ses rêves , où, la veille encore, il se berçait de Tefpoir de vivre entre Nellen & sa mère, & il s'était enfui loin, bien loin dans la campagne.
Le voifin rentra alors en ville, & tout en trottant il se mit à arranger dans sa tête le récit qu'il devait faire de cet événement aux amis qu'il allait probablement rencontrer.
Hans arriva bientôt près du Vogelzang- Beek. Les oifeaux chantaient bruyanmient leurs chanfons matinales, mis en gaieté par la rofée. Il revit la place où, deux jours auparavant, Nellen & lui s'étaient aflis, où ils s'étaient entretenus de leurs projets d'avenir!...
Là, son cœur se brifa de nouveau. Il chancela & tomba sur l'herbe humide. Il était en sueur : il grelotta. Il voulut se lever, ses jambes refusèrent de le porter ; il retomba, se releva.
A la forte du Paradis. 55
retomba encore. Enfin, haletant, fou de douleur & de fièvre, il se releva & se mit à courir à travers la campagne, les cheveux au vent, les yeux ardents, les lèvres écumantes.
Dans la matinée de ce jour siniftre, & pendant que les Ifkdragers faifaient la dernière
toilette de la morte', le jardinier de la petite maifonnette du Vogelzang-Beek recevait pour son maître, M. Hans Moffelgat, une lettre ainfi conçue :
« Cher & bten-atmé Hanjke,
ce Tu as du recevoir hier matin la vijite du vieux Zièle, Il a dû f offrir sept mille francs, ceji-à-dire la petite maifonnette que tu avais rêvée pour ta mère et pour moi. Tu as deviné, nejl-ce pas, que f étais pour quelque chofe là-dedans ? J'ai emprunté cette somme j le soir même du jour oii nous nous sommes vus, à ma tante Louife, de Tournay, qui ejl en ce moment che\ nous. Elle Va empruntée elle-même à mon père, sans lui dire, bien entendu, que c'était pour moi. Je lui avais recommandé le secret, & elle a dû le garder fidèlement. Le lendemain, de trèsgrand matin, j'étais dans la boutique du
vieux Zièle, et, en lui remettant cette somme, je le priais de s'arranger de manière à ce que tu crujfes quelle te venait bien de lui, car de moi tu n aurais pas accepté et n aurais pas acheté la petite mai/on, notre nid d'amoureux, oiifef père bien entrer avant un an avec le titre que j'ambitionne tant, celui de ta bien-aimée femme. D'ici là, j'ai à travailler à vaincre la réjijlance de mon père, et j'y réujjirai avec l'aide de Dieu, de ma bonne tante Louifeet de M. le baron Vanderecht, qui s' intéreffent tous deux à toi, le bon DieuauJJi. De ton côté, travaille, cherHanske, prends patience. Nous serons enfin tous heureux, ta mère , toi, et moi par-deffus le marché. Comme f accompagne ma tante, qui va à Hall voir une de ses amies, je ne penje pas pouvoir t'embrajfer avant demain au Vogel^ang-Beek. A demain, cher Hanske!
« Ta femme,
« Nellen Moffelgat, née Van Elde. »
« P. S. N'oublie pas surtout d'embrajjer pour moi notre pauvre chère mère et de lui dire que je serai pour elle une fille auffi dévouée que soumife et rejpectueufe. J'efpère
quelle retrouvera dans sa petite maifonnette du Vogel:{ang'Beek le repos quelle se souhaitait tant, et quelle sera contente de l'ameubletnent que j'ai indiqué moi-même au vieux Ziele. Mille baifes.
Un mois après la mort de la mère de Hans Moffelgat, on conduifit son fils au village de Gheel, — le Bicêtre ruftique de la Belgique, où les \otts vivent en communauté avec les paysans, leurs gardiens refponfables.
Un an après, Nellen Van Elde était conduite à Tautel par le baron Vanderecht, époux agréé du bourgmeftre de Molenbeek — et d'elle-même. Et, si vous me demandez si elle avait Pair heureufe, je vous répondrai comme d'Alembert à propos du mariage de Madame Denis avec M. du Vivier : « Heureufe, je vous en réponds ! heureufe à faire mal au cœur... »
MA Pl\EMIEï\S