‹ A la porte du ParadisChapitre 4 sur 24 · LEÇON DE BOXE · texte numérisé non relu

LEÇON DE BOXE

J'ai paflé mon enfance & ma première jeuneffe en Angleterre, & les souvenirs que j'en ai rapportés ne m'engageront jamais à y retourner.

Les petits Français du lycée Bonaparte ou du lycée Louis-le-Grand ne sont pas des anges affurément; mais les petits Anglais du collège de Streatham étaient de véritables diables pour la méchanceté. Parce que j'avais eu l'honneur de naître dans la patrie de Molière au lieu de naître dans la patrie de Shakespeare,

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ils mVppelaient tous french frog, avec des coaffements qui prouvaient qu'ils euffent plus que moi mérité Tépithète de gt^enouilles.

Les injilres, paffe encore : j^en souffrais un peu, mais pas beaucoup, étant encore trop jeune pour être • chauvin ; mais, tout en m'appelant/rewcA/rog-, on me battait, sans pitié pour ma faibleffe, & en riant au contraire de mes trépignements de défefpoir & de mes révoltes contre cette tyrannie. Je ne reftais pas huit jours sans avoir les yeux pochés & la mâchoire secouée par Pun ou par Tautre de mes compagnons, petits, moyens & grands, qui vengeaient sur ma chétive perfonne les défaites de leurs pères à Fontenoy& à Taillebourg, à Hondschoote & à Quiberon. Personne ne me soutenait, un seul excepté, le fils d'un officier anglais, & tout le monde m'accablait, — spécialement un grand, Buzzard, dont je suis heureux de clouer ici le nom, & contre lequel je ne pouvais abfolument rien, & qui en abufait.

Je vois encore Pendroit où cela se palfait, loin de Toeil du maître, aux heures de la récréation. C'était une sorte de vieux cloître au-deflbus des salles d'étude, qui servait de

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promenoir & en même temps de boxing room. Quand deux moyens voulaient se battre, les grands feifaient un rond à la craie sur les dalles & y plaçaient les combattants, qui ne devaient pas plus sortir de ce cercle qu'Antiochus Epiphane de celui de Popilius-Laenas, avant de s'être catégoriquement expliqués — à coups de poings. Mais, quand il nes'agiflait que de moi, la petite grenouille française, on ne prenait pas tant de précautions diplomatiques : à peine étais-je arrivé sous les arceaux du cloître, on m'affaillait & on me bourrait le vifage aux cris mille fois répétés de Waterloo! Waterloo! Waterloo! Citoîl Todieux Buzzard qui donnait le double signal, celui des coups & celui des cris. Oh ! comme je le haïffais, ce grand lâche de vingt ans qui battait un enfant de douze ans ! Et comme j'aurais souhaité de lui rendre la monnaie de son Waterloo!

Les vacances de la Chriftmas arrivèrent ; elles durent environ six semaines en Angleterre. J'allai naturellement les paffer dans ma

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famille, dont les carelies ne panierent qu'à moitié les plaies vives de mon amour-propre : j'étais ^rop profondément humilié pour être confolé. D'ailleurs, comme Rachel, je ne voulais pas l'être : je préférais au contraire songer sans ceffe aux affronts reçus afin de rêver sans cefle aux moyens d'en tirer vengeance.

Le matin du troifième jour de mon arrivée, je quittais sournoifement la maifon paternelle, située à une lieue de Londres, & je me dirigeais réfolument vers Charing-Cross, cherchant, sans la demander, une petite rue dont j'avais souvent entendu parler, Saint-Martin's lane, que je finis par trouver.

Saint-Martin's lane, son nom l'indique (lane, ruelle), eft une sentine plutôt qu'une rue, comme il y en a beaucoup autour des quartiers ariftocratiques de Londres. Imaginez la rue Maubuée aboutiflant place de la Concorde !

Huit heures sonnaient à l'églife St-Martin comme j'entrais dans le cabaret de M. Ben Caunt, profeffeur de boxe.

Il était trop matin pour qu'il y eût grand monde : il n'y avait en effet perfonne que Madame Elisabeth Caunt,une grande,grande,

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grande femme d'environ cinquante ans, dont les cheveux rouges grifonnants étaient tirebouchonnés avec prétention, & dont les longues dents, autrefois blanches,ébauchaient un perpétuel sourire à Tombre d'un magnifique nez aquilin, légèrement teinté de rofe à son extrémité.

Madame Elifabeth — ou plus familièrement Bejf — trônait dans le comptoir avec une gravité que venait auflitôt tempérer Tenjoue- " ment à Tçntrée d'une pratique. Elle faifait vraiment très-bien, encadrée comme elle rétait par les taps (robinets à bière) placés derrière elle, & aufli par les faux tonneaux, placés au-deffus des taps, sur lesquels on voyait écrit en groffes lettres noires : Wisky, Brandy, Old Tom (le fameux gin le Vieux Tom), etc., etc. Je m'arrêtai à l'admirer respectueufement :

— Monfieur Ben Caunt, Madame, s'il vous plaît? lui demandai-je.

— C'est moi, mon ami, me répondit-elle en me montrant ses longues dents sous le prétexte d'être aimable.

— Pardon, Madame... je dis: Monfieur Ben Caunt...

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— Eh bien ! oui . . . j'ai parfaitement entendu . Ben Caunt, c'eft moi quand il n'eft pas là, comme Beff Caunt, c'eft lui quand je ne suis pas là... Que lui voulez-vous ? dites-le moi...

— J'ai à l'entretenir d'une affaire sérieuse. Madame. . .

Madame BefT fit un haut-le-corps d'étonnement& me transperça de ses petits yeux — autrefois bleus, maintenant gris — comme avec deux tarières. Une affaire sérieufe ! Remarquez, je vous prie, que j'avais tout au plus une treizaine d'années & que j'avais pour coflume cette petite jaquette ornée de ce grand col blanc rabattu que vous avez rencontrés cent fois se promenant dans les rues de Paris avec leurs parents ou avec leur bonne. Une affaire sérieufe! C'était une parole bien rifible sur mes lèvres encore humides du lait de leur nourrice.

Cependant, comme je paraiffais résolu — malgré ma jaquette & mon grand col — à ne rien raconter à Madame Caunt & à tout réferver pour son mari, elle fit un gefle de dépit & cria : « Ben ! Ben ! venez , mon agneau... on vous demande par ici... »

M. Ben sortit subitement de je ne sais où

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— peut-être du fameux tonneau d'O/rf Tom

— et tomba droit devant moi qui, pour lui parler, dut prendre Pattitude fatigante que vous avez pu conftater chez les gens qui regardent la colonne Vendôme. Sa femme était grande ; mais lui, il se contentait d'avoir cinq pieds neuf pouces — anglais !

— Monfieur défire vous entretenir d'une affaire sérieufe ! dit mistress Caunt en saupoudrant sa phrafe d'ironie à mon adreffe .

M. Ben Caunt m'examina de la tête aux pieds & me dit, en daignant sourire :

— Mon jeune Monfieur, ce n'eft sans doute pas pour des leçons?

— Une affaire très-grave, lui répondis-je.

— Alors, venez par ici.

Ici, c'était Iq parler.

Prefque tous les parloirs de cabaret se reffemblent à Londres-, celui où je venais d'être introduit était une petite salle enfumée, divisée en boxes destinés aux buveurs, & dont les murs étaient décorés de gravures

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coloriées repréfentant, les uns les portraits des iiluftrations du pugilat anglais, les autres les portraits des chevaux vainqueurs aux courfes d'Epfom & de Newmarket. Un énorme feu de charbon de terre brûlait dans la corbeille de fonte de la cheminée.

— Et maintenant, mon jeune monfieur, racontez-moi votre affaire ! dit M. Ben Caunt après avoir allumé sa pipe & s'être affis en face d'une pinte dC half-and-half que venait de lui apporter sa femme, moitié pour lui être agréable, moitié pour s'être agréable à ellemême en eflayant de saifir au vol quelques lambeaux de mon récit.

Ce que le Petit Jean de Racine savait le mieux, c'était son commencement. Moi, au contraire, c'était mon commencement que je savais le moins. Comment aborder cette confeffion de mes humiliations & de l'envie que j'avais d'en tirer vengeance, devant un homme que cela devait auffi peu intéresser que M . Ben Caunt ? Comment lui faire comprendre toutes les amertumes de mon âme d'enfant, à lui qui ne s'occupait en ce moment qu'à siroter son half-and-half ?... Je l'essayai cependant ; je racontai tout, ému, empourpré.

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enfiévré au souvenir des avanies & des brutalités subies, & je fus, sans le vouloir, éloquent, car M . Ben Caunt, dodelinant de la tête & me regardant avec attendriffement (ce qui prêtait un air singulier à son vifage, d'où le nez était absent), me dit :

— Pauvre jeune monfieur ! pauvre, pauvre jeune monsieur!... Vous savez, mon jeune monfieur, ajouta-t-il auffitôt, que je suis un des plus fameux boxeurs de Londres : mon nez eft là ( il voulait dire : n'eft plus là) pour raconter ma vie paffée... Aufli les élèves abondent-ils chez moi... C'eft 10 shillings par leçon, mon jeune monfieur.

Je tirai de ma poche trois livres fterling, mes étrennes de la Noël , & je les lui tendis en difant :

— Ceft tout ce que j'ai, monfieur, vous ne m'en donnerez que pour soixante-quinze francs &peut-être cela me suffira-t-il...

— Allons, allons, mon jeune monfieur, tout ira bien... En échange de vos trois livres fterling, je vous donnerai dix leçons, au bout desquelles je vous promets que vous pourrez rendre à vos camarades de collège, petits, moyens & grands , la monnaie de leurs pièces, une

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belle monnaîe toute battante neuve... Voilà ! Vous viendrez tous les deux jours, le matin, à la même heure qu'aujourd'hui , je vous enfeignerai les rudiments de la noble science de la boxe, & quand vous les connaîtrez bien, quand vous saurez bien tenir vos poings {holdyour fijt). Madame Caunt vous continuera...

Adieu, mon jeune monfieur...

Je me levai, je saluai & je sortis à reculons du parloir, sans détacher mes yeux de la place où se tenait maître Ben Caunt, — un grand homme que j'admirais, maintenant qu'il m'avait promis de me mettre en état de me venger!

En paflant devant le comptoir, je saluai humblement aufli miftress Ben Caunt , chargée de me continuer, . .

Deux jours après, je me retrouvais devant le comptoir du petit cabaret de Saint Martin's lane, &, cette fois, miftress Caunt daignait m'épargner le supplice de la queftion & m'introduifait elle-même dans la salle d'aflaut —

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dans le boxing room — fituée à rextrémité d'un couloir, derrière leparlor.

Cette salle d'aflaut n'avait rien de bien particulier, autant qu'il m'en souvienne. De grands diables de murs nus, ornés çà & là de gants de boxe en buffle. Par terre , une couche épaifle de sciure de bois pour amortir les chûtes. A peine éclairée, froide, prefque sinistre.

Je mis une paire de gants ; M. Ben Caunt en mit une auffi, & la leçon commença. Je compris bientôt pourquoi il n'y avait pas de feu dans cette pièce comme dans le parloir :

c'était inutile ! A se démener ainfi sous les attaques & dans les parades , on s'échauffait rude, je vous prie de le croire, bien qu'on fût en hiver & que nos vêtements fuffent à bas.

M. Ben Caunt s'échauffait moins que moi, mais il s'échauffait auffi, & je ris de bon cœur en me rappelant la singulière attitude que sa grande taille le forçait de prendre pour se mettre à la hauteur de la mienne... Ce n'était pas la grenouille qui se faifait taureau, c'était le taureau qui se faifait grenouille... Ben Caunt avait tantôt un genou, tantôt deux genoux en terre, & il sautillait là-dessus comme

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sur ses pieds. J'aurais voulu rire alors, comme je le fais aujourd'hui, mais le diable d'homme ne m'en laiflait pas le temps. Toc ! toc! V'ii ! v'ian ! Et rien qu'en me touchant légèrement, il m'envoyait rouler à vingt pas de lui en me criant :

— Mon jeune monfieur, ramaffez-vous !

Je me ramaffais, meurtri, mais content. En tombant ainfi, j'apprenais à faire tomber les autres...

A la cinquième leçon , M . Ben Caunt étant abfent, miftress Caunt mi^ continua. Si son mari était grotefque à voir, boxant à genoux, elle ne l'était pas moins, elle , tournant avec rapidité tout autour de moi en me regardant de ses yeux autrefois bleus, maintenant déteints , & en frôlant parfois mon vifage de ses longues anglaifes rouffes grifonnantes.

M. Ben Caunt ne me parlait pas, il se contentait de me crier de temps en temps : « Mon jeune Monfieur, ramaffez-vous! » Miftress Caunt paCrlait encore moins : elle se contentait de pouffer par moments un petit cri guttural affez sauvage, qui me faifait toujours surfauter défagréablement .

La dixième & dernière leçon me fut donnée

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par M. Caunt, aflifté de sa chère Bess. Il paraît qu'il fût content , car , après m'avoir invité à partager une pinte d'half-and-half, sa boiflon favorite, il me dit d'un air entendu :

— N01V you may go in and mn ! — la phrafe qu'on entend si souvent retentir dans les rues de Londres & qu'on peut traduire par :

— Maintenant , vous pouvez aller ! Vous serez vainqueur !

Douce affurance que je ne ceflai de me répéter mille fois en chemin , sans ofer trop la partager. J'avais certes grande confiance dans la science de M. Ben Caunt & de sa femme Bess , mais j'avais peur de n'en avoir pas suffifamment profité; j'aurais voulu une vingtaine de leçons encore, afin d'être bien plus sûr!,,.

Cela me préoccupait à ce point l'efprit, qu'un peu avant d'arriver chez ma mère, rencontrant un jeune butcher boy d'environ dix-sept ans, qui revenait de porter sa viande à ses pratiques, je l'arrêtai pour lui dire n'importe quoi qui provoquât une groffièreté de sa part & qui amenât une réplique de la mienne. Il sourit de pitié d'abord, haufla les

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épaules, & JW>ulut paffer outre ; mais voyant que j^étais réfolu à l'en empêcher, il se mit en garde, allongea le poing — & reçut les miens en pleine figure & pleine poitrine.

— Aôh! dit-il en tombant lourdement.

Je Taidai à se relever; puis :

— En voulez -vous encore un peu? lui demandai-je.

Il s'éloigna rapidement sans me répondre.

Il y avait du sang sur la neige, — le sien, sans doute....

Je revins tout joyeux à la maifon.

Trois ou quatre jours après , les vacances de la Chriftmas étant terminées, je rentrais vers neuf heures du matin au collège de Streatham.

A midi , j'avais tombé deux de mes adversaires habituels, deux moyens. Il y avait cercle autour de moi, &, au premier rang du cercle , me regardant curieufement, sans rien comprendre à l'éloquence de mes poings , l'odieux & lâche Buzzard.

Ma première leçon de boxe. jZ

— Eh bien! vous, luidis-je, pâle de colère & de menace, pourquoi ne criez-vous plus Waterloo ?, , .

Il disparut, & ses voisins Timitèrent.

A partir de ce jour, et après quelques autres vendettes accomplies avec le même succès, on me laissa tranquille.

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