JE ME TUERAI DEMAIN
7 avril.
J'ai reçu hier une lettre qui n'était pas même cachetée — une circulaire ! — contenant ces lignes banales, sèches & ridicules :
Monfieur et Madame Michelin ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoifelle Ange- Marie-Madeleine Michelin, leur fille, avec Monfieur PauULouis- Monique-Oscar Fouquet, commijjîonnaire en marchandifes , et vous prient d'ajjifter à la bénédiâion nuptiale qui leur sera donnée demain 16 avril 186..., à on^e heures du matin, en Véglife Saint-Germain-V Auxerrois, leur paroijfe.
76 Je me tuerai demain.
Le nom de rimprimeur eft au bas de cette circulaire : Seringe frères, pajfage du Caire, Ceft là que se fabriquent ces sortes de chofes, lettres de baptême , lettres de mariage — & lettres de mort. Il ne manquait à celle-ci qu^une ligne pour la rendre complète : On se réunira à la mai/on mortuaire.
Mais cette maifon-là, ce n^eft pas la leur , à ces nouveaux mariés de ce matin : ce sera la mienne ! Ce soir , il y aura bal quelque part, chez Deffieux ou ailleurs; on danfera en famille pour célébrer lachofe; puis, après avoir danfé , on s'en ira chacun chez soi , les uns avec leurs femmes & les autres tout seuls, comme dans la chanfon de Monjieur Malbrouk. . . Parmi ceux qui s'en iront avec leurs femmes, M. Paul- Louis- Monique- Ofcar Fouquet. Parmi ceux qui s'en iront tout seuls, moi!
Oui, je m'en irai seul — au cimetière. Je n'ai plus rien à faire ici-bas, puifque la femme que j'aimais eft maintenant la femme d'un autre, qu'elle aime sans doute plus que moi, puifqu'elle l'époufe. Grand bien leur faffe !
Mon amour eft mort , je dois mourir. Ce sera pour ce soir. J'ai tout ce qu'il me faut.
là, sur ma table. Quelques dernières difpofitions à prendre, & tout sera dit. Je n^ai pas demandé à venir au monde : j'ai bien le droit d'en sortir à ma guife en donnant un coup de pouce au cadran où sont infcrites mes années, afin d'en avancer le terme. Mon père eft mort, ma mère eft morte, je n'ai plus de parents, je ne crois pas avoir d'amis ; perfonne ne s'affligera de mon départ précipité. C'eft une fin comme une autre! Gela vaut bien le mariage.
Ecrivons à Aurélien pour l'avertir de me faire enterrer décemment à ses fii'ais. Je lui laiffe mes derniers mille francs — le dernier débris de la fortune paternelle — à cette seule condition. C'eft un fou, mais un fou honnête. Il' sera peut-être affligé de voir que j'ai été plus fou que lui; mais les deux mille francs aideront à le consoler. On n'eft pas riche dans les arts, & Aurélien eft un rapin qui eût pu devenir un grand peintre — s'il n'avait pas coupé les ailes à son génie à mefure qu'elles poussaient. Avec mes deux mille franes, il ira palier son été à Marlotte,où, sous prétexte de faire des études de payfage, il se grifera du soir au matin & du matin au soir chez le père Antony.
7^ Je me tuerai demain.
Car c'eft un bel ivrogne, mon ami Aurélien. Je ne crois pas Tavoir jamais vu à jeun. Le matin, à midi, le soir, à minuit, toujours gris ! « Ceft comme les comédiens , m'a-t-il dit une fois : on ne doit jamais les voir sans leur rouge ni leur blanc. Je me maquille à coups de vin afin de ne rien laiffer paraître des rides de mon âme. » Pauvre âme que celle de ce fou !
Mais qu'importe ! S'il eft heureux ainfi !
8 avril.
A mon grand étonnement, je suis encore debout au lieu d'être couché comme je comptais bien Têtre aujourd'hui, & demain, & toujours. Mais ce n'eft que partie remife.
Hier, pendant que je lui écrivais, Aurélien eft entré dans ma chambre, dont j'avais oublié de verrouiller la porte, & comme j'étais abforbé par la rédaction de cette façon de tcftament, il s'eft approché de moi & a lu par-defTus mon épaule. — « Ceft parfait!
s'eft-il écrié. Ceft parfait ! sauf un point im-
Je me tuerai demain, 79
portant. — Lequel? — Je te le dirai tout-àrheure. Pour Tinllant laiffe-moi t'embrafler puifque nous allons nous quitter. — Ainfi tu m'approuves ? — Je n'ai jamais eu l'impertinence de défapprouver mes amis : je suppofe toujours qu'ils ont des raifons de faire ce qu'ils font. Quand on s'ennuie quelque part, on salue ses voifins & on s'en va... Iln'eftpas même néceffaire de saluer , ce serait faire remarquer son départ. Les gens bien élevés, seuls, tout en s'ennuyant énormément, se réfignent à ne s'en aller qu'à la fin , à l'heure où les convenances veulent qu'on s'en aille.
Toi qui es un indépendant , tu t'en vas parce qu'il te plaît de t'en aller. Parfait ! Je n'ai plus qu'à te dire adieu , ne sachant pas si on a le droit de se dire au revoir. Adieu donc! Mais auparavant , laiffe-moi te prier d'accepter la moitié des deux mille francs que tu me donnes. — Que veux-tu que j'en faffe ? — Ce que je vais faire moi-même de l'autre moitié : la dépenfer. Avec mes mille francs , je vais d'abord me renipper un peu , car mon habit a autant de trous qu'un morceau de Gruyère & j'effraierais ainfi les Cydalifes avec lesquelles je compte cydalifer... Le refte, je le boirai. Toi, dépenfe à ta guife les mille francs que je
8o Je me tuerai demain .
te laiffe, &, quand ils seront dépenfés, bonsoir la compagnie !... Dixi. »
Aurélien n'a pas voulu en démordre , il a fallu en paffer par où il voulait. Il a pris sa part, m'a mis de force la mienne dans ma poche, nous nous sommes embraffés , & il eft parti...
— « Va faire tes adieux à la campagne, aux champs, aux bois, aux monts, aux j^aines que tu as tant aimés ! » m'a-t-il dit en me quittant.
Il a raison : j'irai.
10 avriL
Me voici inftallé à Milon-la-Chapelle, dans la vallée de Chevreufe, chez le père Jean Communal, meunier, une vieille connaiffance d'il y a trois ans.
Rien n'eft changé ici — que moi. Le père Communal a toujours sa bonne groffe figure réjouie par la double santé du corps & de Pâme. Il m'a accueilli comme un fils prodigue, sans me demander pourquoi je n'étais pas revenu le voir depuis trois ans. La vieille
Je me tuerai demain . 8 1
Marie-Jeanne, sa servante, a toujours son air rébarbatif et grognon que j'aimais tant, parce que je savais ce qu'il diffimulait de tréfors de charité & de tendrefle, l'hypocrite ! Mouftache lui-même, le grand barbet noir de la ferme, m'a fait fête de la langue & de la queue comme à son maître. Bon Mouftache !
Une seule perfonne ici s'eft reffentie des trois années écoulées : c'eft Rofette, la fille du père Communal. C'était une enfant alors :
c'eft aujourd'hui une petite femme. Quelle gentille fermière cela fera !
On m'a inftallé dans la chambre que j'ai déjà habitée & où nul autre voyageur n'eft entré depuis moi. Le père Communal eft à son aife, il n'a pas befoin de gagner un argent supplémentaire en se faifant aubergifte. C'eft ma bonne mine qui, aujourd'hui comme il y a trois ans, l'a décidé à m'accepter sous son toit. Les gens honnêtes croient volontiers à l'honnêteté des autres, et le père Communal croit à la mienne.
Je l'ai revue avec plaifir, cette grande chambre si propre, si poétique en sa rufticité.
Voilà le lit à courtines vertes, le vieux fauteuil en tapifferie, 1% vieille table de chêne, &, sur
82 Je me tuerai demain.
la cheminée, le vieux pot de faïence bleue où les fleurs font si bien! Ce sont des amis comme Jean Communal, comme Marie-Jeanne, comme Moustache. Ah ! j'ai peut-être eu tort de revenir ici : celame coûtera de m'en aller ! . . . Mais je m'en irai ! je me tuerai — je l'ai résolu — quand il ne me reftera plus un sou de ces mille francs que je dois à la générofité d'Aurélien.
Ah ! Si Madeleine avait voulu, quel joli nid nous aurions eu ici pour chanter l'hosannah de notre bonheur !
i5 avril.
La Nature, plus que l'Amour, est une grande recommenceufe. Chaque année, sans se lafler, elle refait sa merveilleufe befogne ; chaque année revient le printemps, plus doux , plus vert, plus tiède, plus parfumé. Et l'homme meurt sans connaître un seul mot des lois de cette éternelle réfurrection ! Ah ! le chétif, qui se croit fort ! Ah! l'orgueilleux, qui se croit quelque chose !
Comme l'année dernière, comme les ann ées
Je me tuerai demain, 83
d'auparavant, à cette époque, les viornes des haies sont en fleurs. Grappes rouges des fusains. Les pervenches commencent à montrer le petit bout de leur joli petit nez. Les giroflées parfument Pair : j'en ai vu aujourd'hui en abondance sur les ruines de Port-Royal.
Cette humble ravenelle, voilà tout ce qui consacre le palTage en ce monde du grand Arnauld, cet aigle !
La méfange chante avec obflinatîon : signe de beau temps, affirme Jean Communal, — un savant en sabots qui en remontrerait à beaucoup de savants en souliers à boucles d'argent.
Je n'entends plus rien chanter en moi :
la petite bête efl morte ! Pour admirer comme il convient les belles chofes & les bonnes choses, il faut être en bonne santé phyfique & morale. Les gens malades ou trifles trouvent tout laid. C'efl comme les iftériques : ils voient tout en jaune. Mon jaune à moi, c'efl le noir. Il y a un crêpe sur la Nature. Les haies en fleurs ont la bonté de porter mon deuil...
Jouissons d'aujourd'hui, merveilleux et superbe; Demain, nous finirons no4re rêve sous l'herbe. . . .
84 J^ ^^ tuerai demain.
25 ovriL
'Ce matin, dans les bois qui font une si pittorefque ceinture au Défert de Port-Royal, j'ai entendu la première note du coucou & le premier solo de flûte du crapaud. Signe de chaleur, dirait le père Communal.
Sur le chemin j'ai rencontré un petit garçon venant de Milon-la-Chapelle & allant à Saint- Lambert, où il y a une école. Il avait l'air intelligent, je l'ai arrêté pour caufer avec lui. Les enfants, ce sont de petits hommes, je le sais bien; mais, du moins, leurs vices paraiflent plus petits aufli, et l'on ne s'en attrifte pas autant.
— « D'où viens-tu, mon ami ? lui ai-je demandé en mettant le plus de velours poflible sur ma voix pour ne pas l'effrayer. — Je viens de Milon, Monfieur. — Qu'eft-ce que tu as fait à Milon ? — J'ai dit la meffe avec M. le curé. — Ah ! Et où vas-tu à préfent ? — A l'école, Monfieur. — C'eft très-bien, mon petit ami... Tu ne portes pas encore la croix à la proceflion ? — Non, Monfieur , je ne suis pas aflez grand ; c'eft Hébert qui la porte. — Ah !
Je me tuerai demain, 85
Hébert ?. . . Très-bien ! . . . Ton maître eft-ilbon ? Eft-il méchant ? — Oh ! non, Monfieur, il a un poêle. — Un poêle ? — Oui, Monfieur. . .
Nous avons chaud, l'hiver, dans la clafle...
— Ah! bien!... Va à l'école, mon enfant, va!... »
Et je lui ai donné deux belles pièces de dix sous toutes neuves, qu'il héfitait à accepter, étonné de tant de générofité. Les pièces de dix sous, pour les petits garçons comme lui, cela ne se voit que dans les contes de fées !
Au bout de quelques minutes. Je me suis retourné : le garçonnet était toujours à la même place, au milieu de la route, regardant les deux pièces neuves et n'en pouvant croire ses yeux. Il eft capable d'en caler V école!
A force de marcher, je m'égare. Pour me remettre dans mon sentier, je demande à un mendiant qui pafle là, par hafard, de m'indiquer Port-Royal. De Port-Royal à Milon-la- Chapelle j'irais les yeux fermés, malgré les cinq kilomètres qui m'en séparent. — « Port- Royal ? me répond le mendiant en étendant la main dans la diredion des ruines & en me
la tendant enfuite, par un mouvement machi-
86 Je me tuerai demain.
nal; Port-Royal ? j'en viens : il m'a donné la soupe... »
// m'a donné la soupe ? Qui ça, il ? Le
grand Arnauld?...
A midi ^'étais de retour à la ferme. On allait se mettre à table pour déjeuner, la soupe fumait, — une odorante soupe blanche composée de lait, de beurre, d'ognons & de cerfeuil. .
Le père Conununal m'a grondé de sa bonne groife voix qui reflemble à une tape amicale.
— «En retard, aujourd'hui, M. Henri!
a-t-il dit en eflayant de prendre un air fâché. Vous savez, ici, nous n'attendons perfonne.
Tout se fait à Theure, militairement. Sans •Rosette, vous auriez déjeuné par cœur. Une autre fois... — Ne vous occupez donc jamais de moi, je vous en prie, père Jean. Quand je viens, prenez-moi; quand je ne viens pas, laiflez-moi. En agiflant autrement, vous me chagrineriez... — Tu entends, Rofette? tu le chagrinerais ! Et je ne pense pas que tu veuilles faire du chagrin à M. Henri ?...
— Oh! papa!... non!...»
Il y a des phrafes parlées qui devraient pouvoir se no ter comm e 'es phrafes charte
Je me tuerai demain, 87
Cet Oh ! papa ! non ! de Rofette était charmant.
Après la soupe blanche, plantureufe omelette au lard arrofée d^un petit cidre qui me faifait faire la grimace, dans les premiers temps, mais auquel j'ai fini par m'habituer.
Il y a dans ma vie des souvenirs qui sentent la poudre de riz. Si je vivais longtemps, le souvenir de la famille Communal sentirait la pomme . . .
La vieille Marie-Jeanne eft une bonne cuifinière, malgré son air réfrogné.
27 avril.
Les créquiers des bois & les amandiers du jardin sont en fleurs. Les haies de Sainte- Lucie & les aubépines aufli. Quelles frondaisons vigoureuses ! On rencontre de petits maraudeurs qui au lieu d'aller à l'école vont aux nids.
— « Je sais un nid, viens ! »
Savoir un nid ! O souvenir de mon heureufe enfance ! Que de culottes déchirées à grimper dans les arbres pour faire la chafle
88 Je me tuerai demain .
aux petits oifeaux ! Ceux que je dénichais de préférence, c'étaient les loriots, à cause de la diflBiculté qu'il y avait à cela.
Le nid du loriot eft solidement bâti dans une fourche d'arbre, &, pour l'avoir, il faut le démolir : il ne se laiffe pas emporter entier, comme la plupart des nids. Mais auffi, quels jolis petits œufs d'un blanc de neige, piqueté ça & là de noir!...
Les enfants les plus doux sont cruels, parce qu'ils sont ignorants. Aujourd'hui, quand je sais un nid, je le laifle. Tantôt, en paflant sur la lifière du bois pour m'en revenir à la ferme, j'ai surpris dans le buiffon, à la portée de la main, une fauvette à tête noire, couvant. Nos regards, à elle & à moi, se sont croifés. J'ai deviné les mouvements de son âme aux mouvements de ses yeux. — « Ah ! semblaitelle me dire ; aie pitié ! sois bon ! ne me forces pas à fiiir ! Mes petits ont befoin de moi, &, si je fuyais, je ne reviendrais plus, et ils mourraient ! . . . Tu vois combien mon nid eft fait de peu de chofe... Ne touches pas à ce fragile édifice qui abrite le fruit de mes \
amours... Sois bon comme je suis confiante!... »
Je me tuerai demain, 89
J'ai compris & je me suis éloigné sans bruit.
Elle aufli aura des petits, — « fruit de son amour ! » Ses petits, à elle, seront ses petits, à lui! Ah !...
29 avril,
Le temps a changé. Nous avions du soleil, nous avons de la pluie. — « Le mois de Marie s'annonce mal ! » a dit ce soir à souper, en bougonnant bien fort, la vieille Marie- Jeanne.
Elle a pofitivement du chagrin & de la colère, la vieille Marie-Jeanne, & pour un peu je crois qu'elle en pleurerait, — si elle savait encore pleurer. Mais, la pauvre ! elle a eu dans sa vie tant d'occafions de verfer des larmes, que la source en eft à préfent tarie. Elle a été jeune, la vieille Marie-Jeanne ; elle a été jolie même, à ce que prétend le père.
Communal ; mais aujourd'hui il n'y paraît guère, tant elle eft rabougrie, caflee, jaunie, fanée, — prefque ridicule à force de laideur.
Eh bien! en l'entendant pouffer de gros soupirs, ce soir, & en lui voyant le vifage tout
go Je me tuerai demain.
confterné paç le mauvais temps qui menace le mois de mai, je me suis senti ému malgré moi. Plus les gens sont laids, plus ils sont touchants quand ils pleurent. La beauté du ' corps se fane, celle de l'âme est immarceflible.
La vieille Marie-Jeanne ne s'intéreffe tant au mois de mai que parce que c'eft le mois où les jeunes filles sont le plus jolies, vêtues qu'elles sont de blanc comme des vierges — qu'elles ne sont pas toujours toutes. Mai, c'eft le mois des dévotions poétiques. L'églife eft pavée de fleurs, les chants séraphiques y retentiflent, les jeunes âmes s'y exhalent avec l'encens des encenfoirs : c'eft charmant ! — « Vous savez, notre maître, a dit la vieille Marie-Jeanne entre deux soupirs, que le devant d'autel de notre églife a grand befoin d'être remplacé?... C'eft le moment... Userait honteux que le mois de Marie se paflât avec un pareil devant d'autel. — Ta, ta, ta ! a répondu avec brufquerie le père Communal, qui n'eft pas précifément très-pieux; ta, ta, ta ! que ton églife s'arrange comme elle voudra ! Un devant d'autel déchiré eft toujours un devant d'autel, cela n'empêche pas de dire la meffe ! . . . — Oh ! notre maître ! . . . — Petit
Je me tuerai demain, 9 1
père ! ... a murmuré Rofette de sa voix la plus douce. — Ta, ta, ta ! a répondu Communal en se levant brufquement. M. Henri, a-t-il ajouté, venez-vous fiimer une pipe dans le jardin?... »
Je l'ai suivi. Tous les arbres fruitiers ont été secoués par le vent & par la pluie : il y a comme un tapis de fleurs blanches & rofes sur lequel on eft tenté de s'agenouiller. Il a sa nappe d'autel en bon état, lui, le jardin !
Je suis relié tout songeur.
3 mai.
L'autel de la petite églife de Milon a des nappes blanches & neuves. Sans compter deux superbes chandeliers à sept branches, jouant l'argent à une certaine diftance...
La vieille Marie-Jeanne eft radieufe, comme elle ne l'a jamais été. Elle a profité d'un mo-, ment où perionne ne la voyait, & où je ne la voyais pas moi-même, pour me prendre la main & la baifer. — « Oh! M. Henri!
M. Henri! m'a-t-elle dit d'une voix étouffée. Vous êtes bon comme le pain, & je vous baifé
q2 Je me tuerai demain.
les mains parce que je ne suis pas digne de vous embrafler... Faites excuse si je vous offenfe, Monfieur Henri, mais c'eft plus fort que moi ! M. le curé eft si content, le pauvre cher homme! Je vous en remercie de tout mon cœur, de la part de notre chère petite Rofette ! ... »
«F Quoi! tant de reconnaiffance pour une miférable somme de quatre cents francs !
Eft-ce que l'argent ferait véritablement le bonheur?...
Oui, le bonheur — des autres.
lo mai.
Les lilas se défleuriffent. Déjà !
La tonnelle de chèvre-feuille sous laquelle le père Communal vient chaque soir fumer sa pipe, pour se récompenfer de sa journée de rude labeur, rougit de plus en plus. Lesyringa ne veut pas s'ouvrir, le parefleux ! Les cognaffiers perfiftent toujours, ils ont même encore des boutons. Les fruits des cerifiers commencent à se nouer. Les jacinthes sauvages se décolorent & se déparfument. En revanche, les muguets dorment encore, frileufç-
Je me tuerai demain. gS
ment enroulés : j ^attends avec une sorte d'anxiété qu'ils se soient décidés à s'épanouir pour juger nettement de l'état de mon cœur.
Que de bottes de muguets nous avons rapportées, elle & moi, des bois de Ville-d'Avray ! L'enivrante odeur de cette fleur & la sienne — plus enivrante encore — se confondent dans mon souvenir...
Les grenouilles coaflent. — « Elles sont en amour, » vient de me dire la vieille Marie- Jeanne en étendant du linge sur la haie, au soleil.
En amour, les grenouilles ! Ces abominables bêtes aiment donc ?... Mais pourquoi pas ? Il aime bien, lui!,,.
Des petites filles chantent & danfent une ronde dans le jardin du voifm. Leurs voix fraîches reflemblent à des gazouillements.
— Que fair' de c'te violette,
Girofle, girofla ?
— Pour mett' dans ma bavette.
Girofle, girofla I
— Pourquoi dans ma bavette,
Girofle, girofla?
— Pour embaumer mon linge,
Girofle, girofla...
94 J^ ^^ tuerai demain.
Quand elles ont fini, elles recommencent.
Les petites filles sont auffi ardentes au plaifir que les grandes, & c'eft auffi dangereux pour elles, — mais d'un danger différent.
L'une d'elles — je ne sais pas laquelle, puisque je les entends sans les voir — a modifié les derniers vers de la ronde, & d'une façon
poétique. Au lieu de :
Pour embaumer mon linge, Girofle, girofla !
Elle a chanté :
Pour embaumer mon cœur, Girofle, girofla...
Pour embaumer son cœur ! Chère innocente ! elle ignore quel parfum il faut pour cela, — un parfum qui, en s'aigriffant, devient un poifon : l'amour...
i6 mai,
C'eft aujourd'hui le lundi de la Pentecôte.
Je me suis décidé à le paffer sous la tonnelle du père Jean, couché sur l'herbe — afin de mieux me végétalifer. L'effort de la penfée
Je me tuerai demain. 96
m'eft douloureux. Et puis, à quoi bon penser ?
J'avais quitté les hommes : je les retrouve dans ces brins d'herbe — où s'agitent & s'entredéchirent des milliers de créatures microscopiques. Leurs paflions sont plus grofles qu'elles, à en juger par l'acharnement avec lequel elles se difputent la pofleflion de tel ou tel fétu invifible. Sont-elles bêtes, ces bêtes ! Et nous, donc!...
Je suis heureux de m'être retiré de la mêlée humaine : c'eft vraiment malpropre !
Quelle eft cette robe légère d'une entière blancheur que j'aperçois entre les arbres?
Une robe blanche, avec une ceinture de soie bleue, & de mignons souliers mordorés qui trottinent comme deux petites souris sur le sable des allées.
C'est Mademoifelle Rofette qui m'apporte vcion goûter : Merci, Mademoifelle Rofette!
Auflitôt arrivée, auffitôt repartie, alerte, souriante — & rougiflante ! Cela va bien à ses joues en fleur, de rougir ainfi.
Elle n'a pas ménagé le beurre sur ma tartine, — ni le sucre non plus. Rofette voudraitelle me corrompre? Pauvre chère enfant!
gô Je me tuerai demain.
L'autre jour, comme die diftribuait devant moi aux enfants pauvres du village des miches de pain bis-blanc sentant bon la fleur de ferine, je lui ai dit en plaifantant : « Ce n'est pas à moi que vous donneriez de ces bonnes tartines-là !... » Elle m'a pris au mot &, depuis trois jours, elle me traite en enfent... Merci, Rofette !
On n'eft pas plus Charlotte que Rofette.
Elle eft douce, elle eft pitoyable & tendre, avec cela intelligente & bien élevée comme l'héroïne du roman de Goethe. Si elle eft paysanne par sa naiflance, si elle diftribue des tartines aux pauvres, si elle compte la leflive & surveille le prefloir, elle eft bourgeoife — dans le bon sens du mot — pour une infinité de chofes & par une infinité de côtés. Elle ne fait pas de mufique, mais elle aime la mufique : je l'ai vue pleurer une fois en entendant un orgue jouer le grand air de la Lucie. Elle ne peint pas, mais elle a le sentiment de l'harmonie des couleurs : les bouquets de fleurs dont elle emplit chaque matin mon pot de faïence bleue ne sont jamais criards, ils ont l'air d'avoir pouffé là. Le portrait de Charlotte !
Charlotte ! Je viens de rire de bon cœur en
Je me tuerai demain, 97
me rappelant que Tannée dernière, en allant à Marnes, chez les Michelin, qui y ont une maifon de campagne, J'avais l'habit bleu & le pantalon de nankin de Werther.
Werther! Tiens! je ne ris plus... Eft-ce parce que je dois finir comme Werther?...
Si cela n'a rien de bien gai, cela n'a rien de bien trifte. Je ne ris plus parce que je ne ris plus : voilà tout.
On ne se doute pas combien les romans — les hiftoires inventées — sont le reflet de la vie réelle. Â moins pourtant que la vie réelle ne soit le reflet des romans... Cela arrive quelquefois. La Révolution de gS avait guillotiné toutes les duchefles qui n'étaient pas encore mortes de leur belle mort de belles amoureufes, il n'en reftait plus rien — pas même de la graine : Balzac les a réinventées pour les befoins de sa Comédie humaine, grâce à lui nous avons maintenant des duchefles de Maufrigneufe à remuer à la pelle ; j'ai même connu, — je l'affirmerais sur l'honneur si j'avais à cette heure à affirmer quelque chofe à quelqu'un, — j'ai même connu une Madame Marneffe plus Marneffe que celle de l'auteur de la Confine Bette.
c)8 Je me tuerai demain.
En ce qui me concerne, j'ai pu imiter parfois quelqu'un dans quelques aftions de ma vie ; mais dans ce dénouement que je lui couds sans me préoccuper de celui que le Deftin avait écrit pour elle, je n'imiterai personne — même en imitant Werther.
22 mat.
Les grappes des acacias sont fleuries. Autrefois j'en failais des bouquets pour elle : aujourd'hui j'en ai fait faire une omelette
— pour moi.
Bouquets de fleurs d'acacia, parfum de muguets, cela ne me dit plus rien. Je suis content de moi, au moins je mourrai guéri de l'amour, qui me tue. Mon cœur s'eft tout-àfait vidé de la paffion ridicule qui l'encombrait
— à lui en donner une indigeflion. Mon âme eft veuve déformais — &, comme toutes les veuves, elle n'eft pas fâchée de l'être.
J'ai oublié ! Eft-ce bien poflible? Pourquoi n'oublierais-je pas? Elle oublie bien, elle!.,, C'eft même là une des facultés du cœur féminin les plus dignes d'admiration — & de mé-
Je me tuerai demain, 99
pris : il s^ouvre à votre amour comme une fleur au soleil, il s'en réchauffe & s'en illumine pendant plus ou moins de temps •, puis, votre lumière pâlit, votre flamme s'éteint — & il se referme à jamais pour vous ! Ni vu ni connu ! Qu'eft-ce que vous demandez, mon brave homme ? Je vous ai donné hier : à d'autres pauvres maintenant. . . Oh ! . . .
27 mat.
Je suis au lit depuis une douzaine de jours.
Il paraît qu'à mon infu j'ai été en danger de mort & que je n'ai pas encore complètement souftrait ma vie à la fièvre de Damoclès sufpendue au-deflus d'elle.
Quoiqu'il en doive advenir, et malgré l'amicale colère du père Jean Communal & les prières paflionnées de sa fille Rofette, j'ai renvoyé le médecin qui avait été mandé en toute hâte dès la première heure de l'accident. Puisque je suis réfolu à me tuer, il eft tout simple que je profite de l'occafion qui m'eft offerte de le faire — sans m'en mêler. Que ce soit ma main ou celle de la maladie qui se charge de
I oo Je me tuerai demain.
Texécution, qu'importe ? pourvu que je sois exécuté. Le nom du bourreau m'eft indifférent.
Je vais effayer de raflembler mes idées ; elles flottent en ce moment dans une sorte de nuage que je voudrais déchirer comme j'ai déchiré les linges de mes plaies, car il m'impatiente comme eux. Je voudrais continuer à écrire, mais je ne peux...
— c( Monfieur Henri ! » murmure une voix qu'il me semble avoir déjà entendue dans mes rêves...
Quelle eft cette voix ?...
2(jjuin.
Après de grands efforts & une grande fatigue, je suis enfin parvenu à mettre un peu d'ordre dans mes idées. Je me rappelle maintenant...
Oui... Il y a dix ou quinze jours, un dimanche en tout cas, je traverfais la place de Milon, encombrée de femmes sortant de vêpres. Je m'arrêtai un infiant & me rangeai contre la maifon de l'adjoint, regardant sans voir au milieu de cette foule bariolée de cor-
Je me tuerai demain . i o i
nettes blanches &de fichus écarlates. Tout-àcoup un grand cri — le total de trois ou quatre cents refpirations — retentit aigu, sibilant, défefpéré. — « La mouche ! La mouche !... »
criaient les femmes, affolées de peur, en se pouflant & en s'écrafant pour s'enfuir plus vite.
La mouche ! J'en avais quelquefois entendu parler, le soir, à souper, par le père Communal. Ceft une folie subite qui se déclare dans un troupeau de bêtes à cornes. Tout-à-l'heure elles paiffaient gravement dans les prés, ne songeant pas le moins du monde à mal; voilà que toutes, comme piquées enfemble de la même tarentule maligne, bondiflent & se précipitent torrentueufement , écrafant tout comme une avalanche, foudroyant tout comme un tonnerre. On imagine sans peine quelle terrible trouée cela doit faire dans les rangs épais d'une foule épeurée, trente ou quarante grands diables de bœufs arrivant ainfi ventre à terre, les cornes baillées comme autant de baïonnettes ! . . . La mouche ! la mouche !
Tout le monde fuyait épouvanté, ^— excepté moi, à qui répouvante eft inconnue. Pourquoi et de quoi aurais-je eu peur ? Autrefois, peut-
1 02 Je me tuerai demain .
être, quand j'aimais et que, me croyant aimé, je demandais aux Dieux de prolonger mon exiftence au-delà des limites ordinaires — afin d'éternifer ainfi mon bonheur ; mais maintenant que j'étais réfolu à brufquer le dénouement de ma vie, déformais sans intérêt, je ne pouvais pas redouter ce dénouement, d'où qu'il me vînt. Donc, moitié par compaffion pour un groupe de femmes qui, n'ayant pu fuir à temps, allaient être abominablement écrafées, & moitié par dédain du péril mortel auquel je m'expofais, je m'avançai tranquillement, froidement, à la rencontre de cette trombe vivante d'où sortaient par moments des mugiffements formidables...
Ce qui se pafla alors, je l'ignore. J'ai le souvenir vague d'une senfation aiguë et humide tout à la fois, quelque chofe comme un coup de biftourî & un coup d'épongé simultanés.
Cette senfation, quoique douloureufe, avait cependant un certain charme, j'ajouterai même une certaine volupté, — celle de l'anéantiffement inconfcient. Finir ainfi, c'était fort agréable...
Quand je revins de mon évanouiflement — qui se prolongea, paraît-il, au point d'alarmer
Je me tuerai demain . i o3
la famille Communal — j'étais couché dans mon lit. Quinze jours d'inunobilité et d'horizontalité, c'eft trop — ou ce n'eft pas affez : sommeil pour sommeil, je préfère celui dont on ne se réveille pas -, lit pour lit, j'aime mieux celui d'où l'on ne se lève plus...
3o juin,
Tout-à-l'heure, Jean Communal eft entré dans ma chambre. — <c Puifque vous vous obftinez à ne plus recevoir le médecin, m'at-il dit, c'eft que peut-être vous vous sentez mieux... Vous écrivez, vous pouvez parler, ou tout au moins entendre... Donc je ne veux pas remettre à plus tard ce que je peux vous dégoifer dès aujourd'hui... Vous avez sauvé ma chère Rofette & la vieille Marie-Jeanne :
c'eft entre nous à la vie à la mort, mon garçon ! ... »
Le père Communal allait continuer, je le devinais à l'émotion de sa voix ; je l'interrompis brufquement : — « Je veux être seul. Monsieur Communal... »
Il s'eft retiré, me voilà seul.
1 04 J^ tne tuerai demain .
Je Fai interrompu brufquement, j'ai voulu être seul — parce que moi aufli je sentais Témotion me gagner, & que j'étais heureux d'être ainfî remercié par cet honnête homme.
Ne m'intéreflant plus à elle, )e ne veux plus être rattaché à la vie par aucun des sentiments humains ordinaires; j'ai à cet effet cafle toutes les amarres, je vais à la dérive, réfolu à sombrer... L'émotion, le plaifir d'être remercié, — faiblefle ! sottise ! lâcheté ! Le dévouement parfait, c'eft-à-dire défintéreflé, c'eft l'or trouvé sans sa gangue naturelle, & tous nos sentiments sentent la pouffière — d'où nous sommes sortis. J'ai fait de ma poitrine un bouclier à la vieille Marie-Jeanne & à la jeune Rofette, probablement parce que, malgré la rêverie à laquelle j'étais en proie au moment du sauvequi-peut, je les avais reconnues. Tune à son pauvre vieux visage tanné par les fatigues & par les années, l'autre à sa douce figure de vierge, alors pâle comme un lys. Me serais- je précipité au-devant d'autres avec le même empreflement qu'au-devant d'elles? Je le crois...
Le courage pur, le dévouement parfait, c'eft le merle blanc des sentiments humains.
Qui l'a rencontré,, ce sentiment ? Vous êtes
Je me tuerai demain. i o5
profcrit, votre tête eft mife à prix, vous vous cachez, parce que vous tenez à votre tête. Un de vos amis d'enfance sait où vous êtes. La police sait qu'il sait cela, & elle vient lui dire : « Si vous nous le'livrez, vous serez récompenfé. Si vous ne nous le livrez pas, nous vous retirons remploi que vous avez : vous êtes ruiné. Choififfez !... » L'ami a une minute d'héfitation. Il songe à sa femme, à ses enfants réduits à la mifère, à sa carrière brifée, à son avenir perdu, à mille chofes terribles. Mais comme il songe auffi à Pexécration univerfelle qui couvre le nom de Judas comme un crachat ; comme au fond il eft loyal homme & 'fidèle ami, il préfère encore le pain noir de l'honnêteté au pain blanc de la lâcheté ; il refufe. . . C'est bien ! Sa conscience le remercie, il a fait une bonne action, il eft tout joyeux... Attendez! Si l'on ajoutait: «Ceft bien, en effet ; mais, cette bonne action que tu viens de faire, cet acte d'héroïfme que tu viens d'accomplir, perfonne ne le saura, tu ne le diras à perfonne, — pas à même à la terre, comme le barbier du roi Midas, car les rofeaux le répéteraient... » Oh! alors, cet honnête homme répondrait : « A quoi bon faire une bonne aflion si perfonne ne sait que je l'ai faite, sur-
io6 Je 7ne tuerai demain.
tout celui pour qui je Pai faite !... » Garder le secret sur un acte de courage ou de dévouement eft plus difficile que Fafte lui-même.
Tu en aurais donc voulu au père Communal s'il ne t'avait pas remercié ? Miférable ! . . .
28 juillet.
Bon gré, malgré, j'ai dû garder le lit & la chambre jusqu'aujourd'hui. Ils n'y allaient pas de corne morte, meffieurs les bœufs, dans leur panique à fond de train ! J'ai eu le bras traverfé, la poitrine labourée, le vifage luimême... Ah ! ici j'avoue que cela m'a contrarié. Je tiens à defcendre au cercueil avec le vifage intad, — afin d'être reconnu, dans le pays des ombres, par ceux qui m'y on*t précédé. Coquetterie funèbre, auffi respeftable qu'une autre... Mais les ravages ne sont pas trop grands : il ne me relie qu'une cicatrice sur la joue gauche, au-deflous de l'œil, & le père Communal prétend que cela me va auffi bien qu'un coup de sabre à un soldat. Soit ! . . .
J'ai donc eu une rechute. De nouveau j'ai été, à mon infu, en danger de mort, &, à
Je me tuerai demain, 1 07
mon infu, on a appelé de nouveau le médedn qui m'avait soigné une première fois.
Un homme habile & intelligent, ce médecin.
II eft jeune, il parle doucement aux malades & les guérit par ses bonnes paroles autant que par ses bons soins. C'eft être doublement savant. Il demeure à Chevreufe : je vais faire seller le meilleur cheval de la ferme, &, sous prétexte de promenade, j'irai remercier & payer le dofteur Serres. Il n'eft pas jufte que tous ces frais-là soient à la charge de la famille Communal.
D'ailleurs, depuis six semaines, près de deux mois, que je suis sur le dos, j'ai fait des économies — & cela m'offufque. Avec ce qui me refte en caiffe je pourrais aller encore un an. Un an ! Pas de ça, pas de ça, Lifette !...
2 août.
J'ai repris mes habitudes. Je vais, je viens dans la ferme & dans le pays sans qu'on faffe plus attention à moi qu'à Mouftache, le bon barbet noir. Ça & là, sur mon chemin, j'ai recueilli quelques saluts, une ou deux
I o8 Je me tuerai demain .
poignées de main, voilà tout — & c'eft aflez pour ma confommation.
Le père Jean Communal me boude depuis qu^il a appris — en' allant régler avec le dofteur Serres — que je Pavais devancé dans Paccompliflement de ce petit devoir. Dam ! mon bonhomme, eft-ce vous ou moi que le médecin eft venu soigner à Milon-la-Chapelle ?
Je crois que Rofette me boude auffi. Mais la chère enfant s'y prend si gentiment que je suis ravi d'être boudé. Si je pouvais la faire souffrir un peu, elle qui ne m'a rien feit, j'en serais heureux ! cela me vengerait des douleurs qui me viennent d'une autre. . .
Je ne suis pas un saint, moi : quand on m'a bleffé à mort, je trouve tout naturel de bleffer auffi, légèrement, à droite & à gauche. Baft ! que sont mes coups d'aiguille auprès de ce coup de poignard qui m'a fendu le cœur en deux?...
10 août.
Les f et af eux reviennent des champs.
Les fetayeux, ici, sont les moiflbnneurs, parce qu'ils sont en fête de ce que la moiffon
Je me tuerai demain, 109
eft finie & de ce que la récolte a été bonne.
Les voitures, dont les roues pefamment chargées crient en tournant sur leurs effieux, sont ornées de bouquets éclatants, & leurs conducteurs, fleuris aufli, danfent au-devant d'elles. Léopold Robert n'avait pas befoin d'aller en Italie pour faire le tableau qui Ta rendu célèbre : il n'avait qu'à refter en France — où il ne se serait probablement pas tué.
Il eût eu tort.
Que de pains de quatre livres traînent là, sans s'en douter, ces grands bœufs accouplés sous le joug, qui ruminent leur dernière bouchée de foin — comme moi ma dernière poignée de souvenirs !
Il eft trois chofes dont on ne peut jamais se dégoûter : le pain, le vin, & le printemps.
Chaque année, quand on voit fleurir les aubépines, on croit que c'eft pour la première fois qu'elles fleuriflent. Chaque soir, après une rude journée de labeur, quand on rompt le pain & qu'on boit le vin réparateurs, on s'imagine qu'on y goûte pour la première fois.
Et le vin, le pain & le printemps vous semblent bien bons ! Je comprends que les Anciens
no Je me tuerai demain .
— plus pieux que nous — les aient adorés.
Sous prétexte que nous valons mieux que les Païens, nous nous abftenons de toute reconnaiflance.
Bientôt, avec le goût du vin & du printemps, je perdrai le goût du pain...
29 septembre.
Rofette, la fille de Jean G)mmunal, en m'apportant ce matin dans ma chambre un bouquet de colchiques cueillies par elle à mon intention, s^eft écriée : « Tiens ! Vous avez un cheveu blanc ! Deux... trois ! Oh ! un nid de cheveux blancs, là, sur la tempe gauche ! . ., Eft-ce drôle. . . à votre âge ! . . . — A mon âge ? Quel âge croyez-vous donc que j'ai, Rofette ? lui ai- je demandé en souriant malgré moi. — Mais... vous avez bien... attendez que je compte... Vous avez bien dans les alentours de trente ans... Je vous demande pardon, M.Henri, de vous avoir ofifenfé!... ajouta Rofette en rougiffant jusqu'aux oreilles. — Vous ne m'avez pas ofFenfé, mon enfant, au contraire ! . . . On n'offenfe pas les gens en les rajeuniflant comme vous venez de le faire pour
Je me tuerai demain. 1 1 1
moi en me donnant dix ans de moins que ne m'en donne mon ade de naiflance... — Quoi !
vous auriez?... — Quarante ans, oui, mon enfant...))
Rofette eft devenue plus rouge, puis elle a pâli, puis, pour échapper à son trouble, elle s'eft mife à ranger ça & là dans ma chambre, sans faire plus de bruit qu'un oifeau. Si je ne Pavais pas vue marcher, j'aurais cru volontiers qu'elle volait.
Une aimable enfant, Rofette ! Elle eft fraîche, elle eft jolie, elle eft appétiflante — pour les gens qui ont encore de Tappétit ; en outre, elle eft bonne, elle a Pair de n'avoir pas encore ^auté : cela fera une excellente femme de ménage.
Je songeais à cela en la regardant aller & venir de la commode à la cheminée, de la porte à la fenêtre. — « Vous avez été en vendange hier ? lui ai-je demandé. — Oui, Monfieur Henri. — On a danfé le soir, en revenant?
— Oui, M. Henri. — Je vous ai vue avec Majorel... — Pierre Majorel ? — Oui, Pierre Majorel. Ceft un rude gars & qui fera un excellent mari. — Majorel? Lui?... Ceft un bon gros garçon, je ne dis pas non, &, à caufe de cela, je danfe volontiers avec lui à nos
112 Je me tuerai demain .
affemblées, de préférence à tout autre \ mais pour mari, c'eft une autre affaire, & jamais il ne sera le mien!... — Pourquoi donc cela, Mademoifelle Rofette ! Serait-il trop pauvre ?..
— Nenni point ! Majorel a du bien au soleil, & son oncle le marguillier en a auffi, qu'il lui laiflera à sa mort. — Si ce n'eft pas parce que Majorel eft trop pauvre que vous répugnez à répoufer, pourquoi donc eft-ce, mon enfant ?... — Parce qu'il eft trop vieux !... »
Cet aveu involontaire échappé, Rofette a poufle un petit cri, m'a regardé avec des yeux suppliants auxquels je n'ai d'abord rien compris, puis elle s'eft sauvée plus rougiflante que jamais.
A déjeuner, j'ai profité d'un inftant où Rofette n'était pas là pour demander à son père l'âge de Pierre Majorel. — « Il a trentetrois ans, donc ! m'a répondu Jean Communal.
— Trente-trois ans ? Ne vous trompez-vous pas? — Faites excuse, Monfieur Henri... je me trompe en effet d'une moitié d'année...
Majorel a présentement trente-trois ans, cinq mois & une semaine... jufte l'âge qu'aurait aujourd'hui mon pauvre François, si les Arabes d'Abd-el-Kader ne l'avaient pas mauvaifement
Je me tuerai demain. 1 1 3
maflacré, avec d'autres camarades. . . Ils étaient nés le même jour, ces deux enfants-là... Rosette, elle, eft — sauf votre refpeft — la pouillarde de la couvée. . . autrement dit la dernière venue... Elle aura ses dix-huit ans aux neiges de la Touflaint... A votre santé, Monfieur Henri ! . . . » a ajouté le père Communal en avançant son verre pour trinquer avec moi.
Ainfi Majorel, qui a trente-trois ans, eft trop vieux ! Et que suis-je donc, moi, avec mes quarante ans sonnés ? Un centenaire?...
Trop vieux ! Madeleine penfait sans doute là-deffus comme Rofette : c'eft pour cela qu'elle a époufé son... Mais non ! son mari eft bien plus vieux que moi ! son mari a quarante-deux ans ! . . .
Ah ! le cœur des femmes, quel abîme !
L'aveu naïf de Rofette me donne à rêver.
Elle trouve Majorel plus vieux qu'il n'eft réellement, mais elle me trouve plus jeune que je ne le suis. Je n'ai pas l'air d'avoir mes quarante ans : mon vifage protefte encore contre la sénilité de mon efprit. C'eft un masque auquel on se laiffe prendre à mon infu ; mais ce mafque tombera un de ces matins.
114 Je me tuerai demain .
Un de ces matins, en me regardant dans la glace, je me verrai les cheveux rares, le front ridé, les joues jaunies, les yeux rougis, les lèvres pâlies : j'aurai reçu le coup du lapin, — comme dit le peuple en son énergique & pittorefque langage.
On ne dira pas de moi : ce vieillard. Ce vieillard! même en ajoutant Tépithète de refpedable,cddi n'en eft pas moins affligeant à penfer...
Je veux difparaître avant cette métamorphofe de papillon en chenille ! Je veux m'en aller tout d'une pièce avant de m'en aller en morceaux... J'aime mieux n'être plus tout d'un coup que d'avoir à me rappeler que j'ai été. Ce sont les souvenirs qui font les regrets. J'aime mieux abdiquer dignement que d'être détrôné ignominieufement. Le rôle de Charles-Quint me convient mieux que celui de Charles-Dix . . .
3o oâobre.
Depuis quelques jours il n'y a plus de fleurs dans le jardin du père Communal. Seuls les dalhias , les chryfanthèmes & quelques pieds
Je me tuerai demain, . 1 15
de bourrache, perfiftent encore. Pourquoi tant tenir à relier quand il faut s'en aller ? Pourquoi tant perfifter à verdir, quand il eft heure de se faner ? Je ne ferai pas tant de façons, moi...
A propos, pourquoi Alphonfe Karr cherchait-il noife, jadis, à George Sand, sur ses chryfanthèmes bleus ? Le fameux romancier profeffeur de grec — il en a mis partout — s'infurgeait contre l'ignorant écrivain de génie qui, tout au rebours de la femme de Magu, tiflerand à Lizy-sur-Ourcq,
Distinguait bien les vers d'avec la prose,
Mais ne distinguait pas un œillet d'une rose,
& ne savait pas que chryfanthême signifiant fleur d'or — ou fleur jaune, au choix — ne pouvait être une fleur bleue, ou rouge, ou verte.
J'en suis bien fâché pour le grec & pour Alphonfe Karr, mais Madame Sand a eu raifon de découvrir des chryfanthèmes bleus — puifqu'en voilà de violets dans le jardin du père Communal.
Un peu pédant, M. Karr ! N'a-t-il pas prétendu auffi un jour que les poètes étaient des
1 1 6 Je me tuerai demain .
farceurs & des ignorants pour avoir fait danfer sur la fougère, pendant tant de siècles, tant de bergers & de bergères, — affirmant, comme à propos des chryfanthêmes, qu^on ne pouvait danser ni dejfus ni dejfous, parce que trop grande &trop petite? M. Karr n'eft donc jamais sorti de son jardin ? Il n'a donc jamais vu les fougères des environs de Paris, ni celles des environs d' Alençon, — les unes hautes de quelques pouces, les autresélevées de quelques mètres?... On peut danfer sur la fougère — puifque cet été j'ai dormi deflus, dans mes excurfions autour du défert de Port-Royal.
Mais je pardonne ces accès de pédantisme à Tauteur de Sous les Tilleuls, — le premier roman que j'aie lu quand j'ai su lire, & le premier qui m'ait fait verfer des larmes.
Je ne savais pas alors que je pleurais sur moi en pleurant sur Stéphen, & que j'aurais, moi aufli, une Madeleine coupable — & non repentante — à haïr & à méprifer ! Etrange jeu du sort ! Ce nom eft aux deux extrémités de ma vie, à son début & à son iffue. Le rêve de ma vingtième année sera devenu la réalité de mes quarante ans. Seulement, au lieu de tuer Madeleine, c'eft moi que je tuerai.
Madeleine l'échappe belle ! . . .
fc
Je me tuerai demain, 1 1 7
2 novembre.
Tantôt, en revenant du défert de Port- Royal — splendide de mélancolie à cette heure de Tannée, où la Nature revêt sa fourrure rpuffe, — je m'arrêtai un inftant, pour me repofer, dans le cabaret de Dodiche, qui se trouve à mi-chemin de Milon-la-Chapelle, à une portée de fufil de Saint-Lambert.
Un cabaret mal famé, le cabaret de Dodiche ! On y a tué un homme Tannée dernière, & Ton a toujours soupçonné Dodiche d'avoir trempé le bout de ses doigts dans le sang répandu ce jour-là sur les pavés de sa maifon.
On Ta même arrêté ; mais, faute de preuves — car les préfomptions, les meilleures preuves pourtant ! ne suffifent pas, — on a dû le relâcher. Les honnêtes gens du pays se signent en paffant par là ; mais les chenapans, les mauvaifes pratiques, y abondent. Quand on entend du bruit dans le cabaret de Dodiche, on peut-être affuré que ceux qui le font sont de la clique,,.
J'étais fatigué, malgré Taide de mon bâton de cornouiller; j'avais même soif, malgré
1 1 8 Je me tuerai demain.
rhumidité de ratmofphère : j ^entrai chez Dodiche, & je m'affis à la première table venue, près de la porte.
Au fond de la salle un groupe de buveurs — d'ivrognes plutôt — chantait avec accompagnement de pots. Ils étaient si occupés à boire & à chanter que j'avais pu entrer inaperçu d'eux — & de Dodiche , qui braillait avec eux.
Une voix dominait les autres, avinée auffi, mais moins canaille que celles de ses compagnons. Cette voix chantait :
Tant qu'aux bords des fontaines -Ou dans les frais ruisseaux, Les moutons baign'nt leup laine Et dansent au préau :
Eho!
Les agneaux vont aux plaines,
Eho!
El les loups sont aux bois.
Mais queuq'fois par vingtaines Y s'éloign'nt des troupeaux Pour aller sous les chênes Aux herbages nouveaux ; Eho I ....
Et les ombres lointaines Leur-z'-y cach*nt leurs bourreaux :
Maigre leurs plaintes vaines Les loups croqu'nt les agneaux ; Eho ! ....
T*es mon agneau, ma reine.
Les grandes vill's, c'est les bois ; Par ainsi, Madeleine, T'en vas pas loin de moi.
Eho!- Les agneaux vont aux plaines,
Ehol Et les loups sont aux bois.
Je n'étais pas entré dans le cabaret de Dodiche pour entendre brailler des ivrognes, mais pour me repofer & me délafler : je frappai du bout de ma canne sur la table afin de faire savoir que j'étais là. A ce bruit, trois ou quatre têtes se. retournèrent, & pendant que continuait le refrain :
Eho!
Les agneaux vont aux plaines,
Eho!
Et les loups sont aux bois.
une exclamation d'étonnement se faifait entendre : — « Eh ! Majorel ! Le Parifien ! »
120 Je me tuerai demain.
Le Parifietij ce ne pouvait être que moi, & citait moi qu'on défignait ainfi en effet.
Les chants ceffèrent, un grand silence leur succéda, — si grand, que j'entendis les battements du cœur de Majorel lorfqu'il fut debout devant moi, pâle & menaçant. — « Tu as été bien imprudent, parisien, de venir ici ! . . . murmura-t-il; tu t'es jeté dans la gueule du loup!... »
— « Je ne vous comprends pas, monfieur Majorel, lui dis-je froidement, en me levant cependant tout d'un trait & en affujettiflknt mon bâton dans ma main droite. — Tu vois bien que si, que tu me comprends, monfieur l'enjôleur de filles, puisque tu t'aflures de ton rotin !... Eh ben ! j'aime mieux ça... Nous allons jouter, muscadin [...Attends que j'aflure ma trique... & je suis à toi... Une, deux, trois... ça y eft ! Défends ta peau, parifien, si tu y tiens ! . . . »
Quoique je ne comprifle abfolument rien à ce difcours de Pierre Majorel, que j'avais toujours trouvé doux & poli avec moi, dès les premiers mots de ce fou je m'étais mis en garde — & de façon à lui prouver, si par hafard il l'avait apprife, que je connaiffais aufli l'ef-
Je me tuerai demain, \ 2 1
crime roturière. L'épée eft une défenfe de gentilhomme — & les gentilshommes sont rares ; tandisque les drôles & les goujats pullulant comme l'ivraie, on ne peut les faucher qu'à coups de bâton. Celt pour cela que j'ai pris de bonne heure des leçons de Lecour, — le Grifier de la savate & de la canne ; je suis même un de ses bons élèves. Majorel n'avait pas encore eu le temps d'achever sa phrafe injurieufe, qu'il était défarmé... — « Ah! »
s'écria-t-il d'une voix rauque en ramaffant son bâton & en le levant de nouveau sur ma tête.
Ses amis, & Dodiche lui-même, au lieu de s'interpofer dans cette rixe abfurde, faisaient cercle autour de nous, — un cercle prudent, à l'abri des éclabouffures ; au lieu de jeter de l'eau sur la rage folle de Majorel, dont je cherchais en vain la caufe, ils y jetaient à flots l'huile des encouragements : — c< Hardi, Pierre! hardi ! Gaffe lui les reins, au parifien! . . . Kiss ! kiss ! . . . hardi ! mon Pierre ! ... » disaient ces ivrognes, ces brutes.
Je ne sais pourquoi, moi d'ordinaire si indifférent en pareil cas, j'eus le treflaillement involontaire d'un homme courageux qui
se sent en face d'un danger sérieux & qui
122 Je me tuerai demain .
veut s'y souftraire : je songeai à défendre ma peau, comme me Pavait ironiquement recommandé mon adverfaire, &, tout en maintenant celui-ci à diftance refpectueufe en faifant un vigoureux moulinet avec mon cornouiller, je me rapprochai tout doucement de la porte du cabaret, que j'ouvris. Une fois sur la route, la voltige du bâton m'était permife, je ne craignais plus rien.
Un hurrah de mépris & de colère accueillit ma savante retraite. — « Il eft lâche, le parifien ! » cria Majorel en se précipitant à ma pourfuite.
Il n'y avait pas à feire entendre raifon à ce forcené ;• la seule converfation poffible entre nous était celle que nous avions commencée dans le cabaret & que Majorel voulut continuer dehors.
Un homme qui vous appelle lâche quand vous vous sentez brave vous fait sourire. Je ne répondis pas autrement à l'outrage de mon adverfaire, dont la rage redoubla d'autant.
Je battais en retraite sur la route, mais en feifant face au danger, me contentant de parer les coups que me portait Majorel sans songer à les lui rendre, comprenant qu'un seul, afléné
Je me tuerai demain . 1 2 3
par moi, — coup de tête ou coup debout, — pourrait lui fracaffer le crâne ou lui brifer la poitrine. Je ménageais ce fou furieux, précifément parce que je le croyais fou. Mais tous ces ménagements Pirritaient davantage, ainfi que ses compagnons, & comme il fallait en finir, Pun de ces derniers — Dodiche, je crois — ramaflant un caillou sur la route, me le lança & m'atteignit en pleine figure, sous Poeil, à Pendroit même où, cet été, j'ai déjà reçu un coup de corne. La douleur fut si vive que j'en laissai cheoir mon bois de cornouille pour porter la main qui le tenait à ma joue, où le sang coulait.
Les chenapans qui me pourfuivaient pouflèrent alors un nouveau hurrah, — mais cette fois un hurrah de joie sauvage pareil à celui que pouflent les Peaux-Rouges en découvrant la retraite d'Alice & de Cora, dansle Dernier des Mohicans, C'en était fait de moi, & bien certainement, à cette heure, au lieu d'être en train d'écrire sur la table de ma chambre le récit de cette agrefïion à laquelle je ne comprends abfolument rien, je serais gifant, écrafé dans une ornière de la route, si la Providence n'était venue à mon secours sous la forme & avec les crocs d'acier de mon ami Mouflache.
1 24 J^ ^^ tuerai demain.
— <( Mords-les, mords-les tous, Mouftache!
tous ! les lâches ! tous ! mords-les, mon brave Mouftache ! » criait une voie jeune & fraîche qu'éraillait l'indignation .
C'était la voix de Rofette. Je me tournai du côté d'où elle venait, mais sans pouvoir la voir : j'avais un voile rouge sur les yeux.
— c( Lâches ! lâches ! lâches! » criait toujours la chère petite voix, de plus en plus éraillée par une belle indignation d'honnête fille. Ah ! Majorel ! vous me l'aviez bien dit, que vous me le tueriez ! . . . Mais prenez garde ! prenez garde, Majorel ! . . . Si je dis un seul mot de tout ceci à mon père, il vous tue comme un chien enragé que vous êtes... »
J'effayais d'entendre la réponfe que pouvait feire à ces juftes reproches celui à qui on les adreflait, mais sans y parvenir. Mes ennemis s'éloignaient sans doute, ou ils se taifaient, honteux de leur mauvaife aftion. Comme je me baiflais, cherchant de la main le ruiffeau que je savais être au bord de la route, afin d'y puifer l'eau néceCfaire à ma bleffure , je sentis quelque chofe de chaud qui se promenait sur mon vifage : c'était la langue de Mouftache.
Le vaillant animal, son devoir fait, mes ennc-
Je me tuerai demain . 1 2 5
mis en fuite, venait me préfenter ses compliments & m'alTurer que je n'avais plus rien à craindre.
Bientôt, je pus ouvrir les yeux, grâce à la langue du barbet & à Peau du ruifleau. Je regardai sur la route : il n'y avait plus perfonne que Rofette qui venait en toute hâte vers moi.
— « Ah ! M. Henri ! les méchantes gens !...
— Les sottes gens, répondis-je ; car enfin, quand on veut me battre, on devrait bien me dire pourquoi ! . . . Cela me confolerait peut-être d'être battu. . . Connaiffez-vous la caufe de cette agreffion auffi brutale que ridicule, vous, Mademoifelle Rofette?... »
Rofette, dont Tindignation avait jusques-là empourpré exagérément la jolie petite frimouffe , devint d'une pâleur de cierge à ma queftion, &, au lieu d'y répondre, elle s'approcha de moi avec un empreffement affectueux, & confidéra avec attention la plaie que je devais au caillou de M, Dodiche. — « Cela ne sera rien ! lui dis-je en souriant de son petit air effaré. — J'en remercie Dieu ! . . . murmurat-elle en levant ses beaux yeux au ciel. — Il faut en remercier auffi Mouftache... » ajoutai-je.
1 26 Je me tuerai demain.
A quelque diftance de là, au milieu de la route, une voiture était arrêtée dont je reconnus auffitôt le cheval, la vieille jument poulinière du père Communal. — « Vous alliez à Saint-Lambert? demandai-jeà Rofette. — Oui, mais il sera temps d'y aller demain, réponditelle vivement. Il faut que vous rentriez au plus vite chez nous... chez vous, M. Henri... pour vous soigner... Et avec Cocotte nous serons arrivés dans cinq minutes... Je vous en prie M. Henri, montez ! » ajouta-t-elle en voyant que j'héfitais.
Je montai, je mUnftallai auprès de Rofette — redevenue rouge — sur le devant de la voiture -, elle fouetta Cocotte, &, Mouftache bondiffant joyeufement au-devant, nous partîmes. Un quart d'heure après nous étions à la ferme.
Et me voilà, ne me reffentant presque plus du coup de caillou du cabaretier Dodiche & cherchant à deviner pour quelles raifons Pierre Majorel, qui était prefque mon ami il y a quatre mois, eft devenu si inopinément mon ennemi acharné. Je m'y perds !
Au fait, qu'eft-ce que cela me fait à présent?...
Je me tuerai demain, 127
5 novembre.
T^'eft décidé, tout ce qu'il y a de plus décidé : mes mille francs sont dépenfés jusqu'au dernier sou, — ma vie eft dépenfée jusqu'à son dernier jour . Plus d'argent, plus d'homme !
Je me tuerai demain.
Jamais je n'ai été plus calme. Ceux qui tiennent à la vie ont les affres suprêmes de l'agonie, ils luttent délefpérément, lâchement. Moi qui n'ai pas la moindre attache, pas la moindre racine ici-bas, )e m'en irai sans secouffe. Rien ne tenant à moi, je ne tiens à rien — ni à perfonne. .
Je me tuerai demain.
Dame Diex père, m'ame et mon cors vos rent, — comme le dit le preux Roland mourant à Roncevaux.
Seigneur Dieu-le-Père, je vous rends mon âme & mon corps — dont je n'ai plus que faire, puifque
128 Je me tuerai demain .
Henri, vous ne vous tuere^ pas, je veux que vous vivie^, car je vous aime.
Votre résolution ejt impie : vous offenfe^ Dieu doublement , car en vous tuant vous me tue\ aujjt. Si vous moure^, je mourrai, je vous le jure ! Vive^ donc si vous voule\ que je vive.
Puifque vous ave\ vidé votre cœur (vous vorei que j'ai lu votre douloureufe confejjîon d'un bout à Vautre), puifque vous ave\ vidé votre cœur, rien n'y rejle plus de ce que le pajfé y avait dépofé d'amertumes et de déceptions, Puijque votre âme ejt veuve [cefl:
encore un de vos mots), elle peut se fiancer de nouveau : je vous offre la mienne, pure de toute penfée étj^angère à vous. Je me donne à vous sans héfiter comme à l'homme le plus loyal et le meilleur qui soit au monde. Vous ne sere\ jamais vieux pour moi, qui vous verrai toute la vie avec les yeux de mon amour et de ma reconnaijfance. Ne sai'e\vous pas que vous ave\ à la joue une cicatrice qui pour moi efi le plus beau des grains de beauté ? Chère cicatrice !. .. Oh! le te rible coup de corne que vous ave\ reçu là, mon ami, en nous protégeant, Marie-Jeanne et moi...
Je me tuerai demam 120
N'allègue^ pas que vous êtes ruiné et que je suis trop riche : ce serait une vilaine rai/on, une h/pocrijte indigne de vous. En m époufant vous me donnerez plus que je ne vous apporterai en dot, puifque je ne vous apporterai que la fortune et que vous me donnerez le bonheur.
Plus qu'un mot, Henri : mon père confent.
O feras-tu mourir maintenant ?...